Stars, salaires, télétravail : l'emploi des développeurs web en ébullition à Bordeaux (1/3)

ENQUÊTE. Pénurie de main d'œuvre ! Le manque criant de professionnels du numérique, et singulièrement de développeurs web seniors, frappe de plein fouet l'écosystème bordelais avec une vigueur encore renouvelée ces derniers mois. Comment expliquer cette tension du marché de l'emploi ? Quelle est l'ampleur de l'inflation salariale à Bordeaux ? Les développeurs, en position de force, peuvent-ils tout se permettre ? Éléments de réponses dans ce premier volet de notre dossier.

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Le plein emploi sur les métiers numériques, à commencer par les développeurs web et mobile, frappe de plein fouet l'écosystème bordelais.
Le plein emploi sur les métiers numériques, à commencer par les développeurs web et mobile, frappe de plein fouet l'écosystème bordelais. (Crédits : CC Pixabay by Free-Photos)

"Sur le recrutement de bons développeurs et de profils techniques, la situation devient franchement pénible, voire désagréable. Les agences de recrutement sont débordées et refusent des dossiers", témoigne ce chef d'entreprise bordelais, qui évolue dans le domaine de la cybersécurité, pointant dans certains cas "des comportements de stars de la part des développeurs qui posent leurs conditions et leurs horaires quand ils daignent répondre aux échanges !" Même constat pour Mathilde Le Roy, la fondatrice et dirigeante de la place de marché Kazoart, qui recherche depuis des mois un développeur full stack (polyvalent) senior, autant dire la perle rare devenue introuvable sur le marché bordelais :

"Il y a trois ans, on a recruté notre CTO [directeur technique] par une annonce très simple, aujourd'hui, c'est extrêmement compliqué même en passant par une agence et malgré notre visibilité, le bureau à Bordeaux centre et le projet plutôt porteur", explique-t-elle.

Le marché s'est brutalement mondialisé

Un constat devenu banal tant il est partagé par des chefs d'entreprise bordelais, de la startup à l'ETI en passant par la PME et les entreprises de services numériques (ESN). Car toutes ces entreprises, auxquelles s'ajoutent les administrations et les collectivités, cherchent aujourd'hui les mêmes profils de développeurs et codeurs webs et mobiles, architectes logiciels, data scientists, UX/UI designers (expérience et interface utilisateur), chefs de projet web, administrateurs systèmes et autres chargés de SEO (référencement web). Le tout sur un marché en plein emploi où la pénurie, non seulement nationale mais aussi mondiale, devrait durer plusieurs années.

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"Le marché des développeurs web est en pénurie depuis dix ans en France mais il s'est particulièrement tendu depuis cinq ans et singulièrement à Bordeaux depuis deux à trois ans avec les arrivées d'entreprises comme Ubisoft, Mano Mano, Back Market, Mirakl, OnePoint et SQLI", confirme à La Tribune Jacques Froissant, le fondateur et dirigeant du cabinet de recrutement numérique Altaïdes qui partage ses activités entre Paris et Bordeaux.

Et le Covid a encore accentué la tension puisqu'avec la généralisation du télétravail le marché de l'emploi des développeurs et autres codeurs s'est brutalement mondialisé. "Il n'est pas rare aujourd'hui de recevoir des offres d'entreprises parisiennes ou londoniennes qui vous proposent 80.000 euros annuels en 100 % télétravail avec éventuellement l'obligation de venir une fois par mois sur site", raconte Benoit Palabre. Ce chef de projet bordelais expérimenté, ex-cofondateur de la startup Where You Love et de l'agence Mink, a préféré signer chez Pertinens, une entreprise locale, pour un poste de directeur des opérations.

"Une compétition mondiale silencieuse"

Alors que 16 levées de fonds de plus de 100 millions d'euros ont eu lieu en France depuis le 1er janvier, donnant naissance à neuf nouvelles licornes tricolores, ces startups en hypercroissance viennent en effet chercher en régions leurs futurs salariés et n'hésitent pas à sortir le chéquier puisqu'elles en ont les moyens.

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"La localisation géographique n'a plus vraiment d'importance. On est dans une compétition mondiale silencieuse avec des développeurs bordelais recrutés à prix d'or par des entreprises basées à Paris, Londres ou ailleurs qui ont besoin de staffer rapidement des équipes importantes. Et, inversement, des développeurs des cinq continents qui travaillent pour des entreprises et startups bordelaises", remarque Philippe Métayer, le directeur général de French Tech Bordeaux.

Entre 20 % et 25 % d'inflation salariale

Les gros poissons arrivés à Bordeaux depuis 2017, de Betclic à Ubisoft en passant par les dernières licornes, sont souvent pointés du doigt mais sont loin d'être seuls à s'activer sur le marché local : "Il y a des frictions voire des conflits entre des chefs d'entreprise quand certains se font piquer trois de leurs cinq développeurs en deux mois !", confie ainsi un observateur de l'écosystème.

Mais de quel niveaux de salaires parle-t-on ?

« Il y a encore un écart sensible, autour de 10.000 euros entre les salaires de Bordeaux et de Paris même si ça monte à Bordeaux. On voit effectivement, des professionnels bordelais se faire débaucher avec des hausses salariales de +20 %, +30 %, voire +40 % si le salaire de base était faible... mais, à ma connaissance, ça ne va pas au-delà. Je n'ai jamais vu ni entendu des offres à +50 % d'augmentation et encore moins à +100 % ! », répond Jacques Froissant.

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A titre d'exemple, à Bordeaux, selon nos observations, un développeur PHP en sortie d'école peut viser autour de 35.000 euros bruts annuels en 2021 contre 29.000 euros il y a trois ans, soit +20 %. Un développeur confirmé avec trois ou quatre ans d'expérience signe à environ 48.000 euros aujourd'hui, contre 38.000 euros il y a trois ans (+26 %). Un développeur dotnet senior (cinq ans d'expérience) c'est autour de 58.000 euros en 2021 contre 47.000 il y a trois ans (+23 %). Enfin, un lead développeur senior (10 ans d'expérience) vient de rejoindre une startup bordelaise pour 55.000 euros bruts annuels assortis de variables et avantages tandis qu'une licorne parisienne, qui a un important bureau à Bordeaux, vient de débaucher un architecte logiciel à 84.000 euros. "Quand on est payés 55.000 euros, on sait qu'à tout moment on peut être débauché par ManoMano, Back Market et consorts pour au moins 60.000 à 70.000 euros", confirme Rémi Delmas, architecte logiciel chez Wiidii.

Inflation à géométrie variable

Cette inflation salariale est donc bien réelle même si on est loin d'un fantasme de salaires doublés du jour au lendemain. En revanche, un constat s'impose à toutes les entreprises : "On a des juniors recrutés aujourd'hui qui sont payés autant voire plus que des gens en place depuis cinq ans. On est donc sur une phase d'augmentation globale de nos développeurs simplement pour rester compétitifs avec les salaires du marché", explique Benjamin Gautiher, CEO de DynamicScreen et de Mink.

Mais l'inflation salariale n'est évidemment pas la même pour tous les profils. Seuls les meilleurs développeurs, ceux ayant à la fois une réelle aisance technique et une visibilité sur les forums spécialisés, peuvent prétendre aux salaires les plus élevés.

"J'observe deux phénomènes : une hausse générale des salaires de développeurs de 10 % ces deux dernières années et à nouveau de 10 % ces derniers mois et, parallèlement, des top développeurs qui se voient proposer des salaires très élevés, notamment par des licornes parisiennes et étrangères. Ce sont ceux-là qui deviennent quasi-intouchables pour les startups et les entreprises bordelaises", résume Rémy Baud, le fondateur de Kaïbee, une ESN parisienne qui place des développeurs chez ses clients et vient de mettre un pied à Bordeaux.

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Pour autant, ces profils extrêmement recherchés, qui se trouvent de fait en position de force, peuvent-ils tout se permettre avec leurs potentiels futurs employeurs ? Absence de réponses sans crier gare, recrue signée qui ne se présente pas le jour J, exigences salariales démesurées, communication exécrable ou encore passage en force sur le temps partiel, le travail à distance ou des horaires atypiques : plusieurs chefs d'entreprises contactés par La Tribune regrettent des comportements de "divas", de "princesses" ou "d'enfants gâtés", pour ne citer que les plus polis. Oubliant peut-être un peu vite que les entreprises ne sont pas toutes tendres avec les salariés et les candidats quand elles sont, elles-mêmes, en position de force.

Les melons et les autres

Mais jusqu'où les profils les plus recherchés peuvent-ils pousser leur avantage ? Jacques Froissant, chez Altaïdes, observe effectivement deux types de comportements sur le marché du travail : "Des opportunistes, qui ont souvent un peu le melon par rapport à leurs compétences, et cherchent avant tout le salaire plus qu'une relation professionnelle. Ceux-là ont en effet tendance à être un peu capricieux et à claquer la porte facilement ! Et puis il y a d'autres profils, un peu plus intelligents humainement, qui cherchent d'abord un défi à relever avec de la complexité technique et, de plus en plus, du sens à ce qu'ils font. Pour ceux-là, le salaire n'est pas le seul critère."

D'autant que les recruteurs aussi ont leurs limites :

"Pour un candidat qui ne cherche que le salaire ou son propre intérêt personnel, on ne donne pas suite parce que ça ne correspond pas à l'esprit de la boîte et qu'a priori ça maximise le risque de le voir partir très rapidement vers une entreprise plus offrante", prévient ainsi Benjamin Gauthier de Mink.

Quant à la crème de la crème, ces développeurs qui signent leurs propres codes par des lignes reconnaissables seulement par leurs pairs, certains ont opté pour une activité en freelance en s'associant à un agent pour gérer leurs contrats, leurs tarifs et leurs carrières, sur le modèle des agents de footballeurs ! Un cas de figure encore rarissime mais qui existerait bel et bien à Bordeaux. "D'expérience, c'est surtout une approche marketing qui n'existe pas encore réellement en France. Cela dit c'est un phénomène qu'on observe effectivement aux États-Unis avec une forme de starification des meilleurs développeurs", tempère toutefois Rémy Baud. Le marché local n'a donc pas fini d'évoluer.

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Commentaire 1
à écrit le 17/11/2021 à 16:46
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Bonjour, est si vous envisagez un peu plus les développeurs juniors . À réfléchir non ???

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