Recruter des développeurs web ? Face à la pénurie, les solutions des entreprises bordelaises (2/3)

ENQUÊTE. Alors que la pénurie de développeurs entraîne une inflation salariale importante à Bordeaux, de nombreuses entreprises locales sont dans l'impasse. Un frein bien réel à l'activité dans un contexte de reprise économique. Quels sont les atouts à mettre en avant pour attirer et fidéliser de bons profils ? Quelles sont les solutions alternatives ? Faut-il se laisser tenter par les prestataires étrangers ? Deuxième volet de notre enquête.

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Au sein de l'entreprise bordelaise Mink, Benjamin Gauthier (au centre, en blanc) a déployé toute un arsenal d'outils pour recruter et fidéliser des développeurs web.
Au sein de l'entreprise bordelaise Mink, Benjamin Gauthier (au centre, en blanc) a déployé toute un arsenal d'outils pour recruter et fidéliser des développeurs web. (Crédits : Mink)

A Bordeaux comme ailleurs, toujours plus de startups, et plus largement d'entreprises, voient les développements de leurs projets numériques être freinés, retardés ou tout simplement annulés... faute de trouver des profils techniques disponibles pour les réaliser. "Aujourd'hui, très clairement, on refuse des projets parce qu'on n'est pas suffisamment staffés pour être capable de les mener dans les temps", atteste cette développeuse, cheffe de projet au sein d'une grande entreprise régionale de services numériques. A l'autre bout de la chaîne, après de longs mois de recherches infructueuses, Mathilde Le Roy, la dirigeante de la startup bordelaise Kazoart, a dû se résoudre cet été à recourir à un prestataire offshore pour mener certains développements de sa marketplace d'œuvres d'art en ligne. Et jusqu'à présent la cheffe d'entreprise en est plutôt satisfaite :

"Nous confions certaines tâches de développement à une société francophone basée à Madagascar. Ces sont des développeurs Bac+5 avec seulement une heure de décalage horaire et ça fonctionne bien à condition d'avoir un pilotage très cadré par notre directeur technique en interne qui leur fournit des briefs extrêmement détaillés pour des missions bien précises".

Cette solution reste un plan B puisque Kaozart recherche toujours à recruter un développeur en interne. Mais cette solution de l'offshore est loin d'être un cas isolé à Bordeaux comme ailleurs : avec la mondialisation du marché des développeurs, des professionnels bordelais travaillent pour des entreprises étrangères et inversement.

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La solution de l'externalisation

"Quand on n'arrive pas à recruter, on peut envisager de recourir à des freelances et/ou des prestataires en France mais, attention, ça coûte autour de 30 % plus cher !", met en garde Rémy Baud, l'un des fondateurs de l'ESN Kaïbee qui vient de s'installer à Bordeaux. "Une autre option, qui est à mon sens plus compliquée, c'est de recourir à des prestataires étrangers. Au Maghreb, il est possible de les faire venir en France. En Roumanie et Bulgarie, c'est plutôt pour des prestations à distance. Il y a finalement peu de disparités techniques et le Covid a montré que ces solutions à distances peuvent fonctionner."

De fait, si elle est de plus en plus répandue, l'option offshore reste pour l'instant minoritaire et pose notamment des questions de qualité du rendu et de confidentialité des données. Pour Romain Febvre, directeur de participation chez GSO innovation, cette en effet limitée à certaines configurations : "J'ai le sentiment que ça reste encore très marginal de recourir à ces prestataires installés au Maghreb ou à Madagascar. Et c'est plutôt le fait de startups déjà bien structurées, plus matures qui externalisent une partie seulement de leurs tâches de développement, tels que les tests par exemple." L'arrivée de la plateforme de freelances Malt à Bordeaux devrait aussi densifier le recours à des freelances au sein de l'écosystème local.

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"Le télétravail ne suffit pas"

La meilleure option reste bien souvent d'avoir une équipe de développeurs en interne mais encore faut-il arriver à attirer puis à fidéliser des salariés compétents sur un marché où toutes les entreprises se les arrachent, quitte à surenchérir sur le salaire. Alors, quand on n'a pas les moyens de proposer des salaires parisiens, quels sont les atouts à mettre en avant ? Formation continue, télétravail, ambiance de travail... les entreprises rivalisent d'idées plus ou moins novatrices pour se démarquer et attirer les talents.

Aujourd'hui, le télétravail total ou partiel est devenu la norme puisqu'il figure dans 80 à 90 % des offres d'emplois dans le secteur du numérique.

"Mais le télétravail ne suffit pas, c'est un peu le babyfoot d'il y a quinze ans ! Si l'ambiance et le fonctionnement ne sont pas au rendez-vous dans l'entreprise, le télétravail ne changera rien", tranche Philippe Métayer, le directeur général de French Tech Bordeaux, qui esquisse une série de pistes plus pertinentes à ses yeux : "La différenciation doit plutôt se faire par la qualité et l'intérêt du projet, par les valeurs appliquées au quotidien dans l'entreprise et par le partage de la valeur autrement que par le salaire".

Éthique et impact sociétal et environnemental

Beaucoup de professionnels du langage informatique restent en effet attirés par la qualité du projet proposé et le défi technique et intellectuel qu'il représente. "La réputation, la personnalité et la compétence du directeur technique et du manager constituent un critère regardé de près. Le bouche-à-oreille joue donc un rôle à ce niveau-là. Il y a aussi la localisation des bureaux et la marque employeur qui peuvent peser", ajoute Rémi Delmas, en poste chez Wiidii.

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L'aspect sociétal et environnemental est ainsi un sujet à ne pas prendre à la légère : "De plus en plus de développeurs regardent de près ce qu'ils codent et pourquoi ils le codent", note Jacques Froissant, le directeur général du cabinet de recrutement Altaïdes, tandis que Benjamin Gauthier assure que "la préoccupation sur l'éthique de l'entreprise, particulièrement dans l'exploitation des données personnelles, est aussi un sujet qui monte très fort chez les développeurs".

Chez Mink, la petite ESN (entreprise de services numériques) Bordelaise qui emploie 20 salariés dont il est dirigeant, Benjamin Gauthier a déployé une batterie de mesures extra-salariales très conséquente pour une entreprise de cette taille afin d'arriver à constituer et conserver ses équipes de développeurs :

"Il faut bien sûr être au niveau des salaires du marché et on a d'ailleurs une transparence totale sur le salaire de chacun. Mais on travaille aussi sur tous les à-côtés : plan d'épargne interentreprises, plan d'épargne retraite collective interentreprises, tickets restaurants, full télétravail, comité d'entreprise, chèques cadeaux, remboursement de certaines dépenses culturelles, etc.", énumère-t-il.

Pour enfoncer le clou, Benjamin Gauthier devrait aussi déployer prochainement des Bons de souscription de parts de créateur d'entreprise (BSPCE). Cette catégorie particulière de stocks options permet une forme d'actionnariat salarié lié à la durée de présence dans l'entreprise pour inciter les salariés et dirigeants de startups à entrer dans le capital de l'entreprise créée et à y rester. Cet outil financier, en vogue chez les licornes parisiennes, est déjà en place chez DynamicScreen, l'autre startup dont il est cofondateur.

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Concurrence territoriale

Enfin, si tout cela ne fonctionne pas, il se pourrait que l'herbe soit plus verte ailleurs. En l'occurrence, le marché de l'emploi toulousain, fragilisé par la crise de l'aéronautique, est un peu plus tranquille en ce qui concerne les développeurs web. Ce qui incite des entreprises, pénalisées à Bordeaux par la concurrence des sociétés parisiennes, à aller recruter en Haute-Garonne. Onepoint, qui emploie 370 collaborateurs dans le sud-ouest dont 230 à Bordeaux et 40 à Toulouse, prévoit, par exemple, de s'appuyer sur ce vivier : "On a cassé les frontières régionales et nationales avec le Covid et le télétravail. Toulouse est bien plus détendu que Bordeaux sur les métiers de la tech donc on va aller y puiser, y compris pour répondre à des clients de Bordeaux ou d'ailleurs", indique Erwan le Bronec, le directeur régionale Sud-Ouest.

Sachant que Bordeaux, comme Toulouse et la côte basque, ont aussi des atouts intrinsèques à faire valoir vis-à-vis des profils franciliens.

"Avec le télétravail, la qualité de vie à Bordeaux et plus généralement dans les villes du Sud-Ouest est devenue un critère précieux pour les professionnels du numérique parisiens. Et les turnovers sont d'ailleurs moins importants en Nouvelle-Aquitaine et en Occitanie qu'en Ile-de-France où les entreprises passent leur temps à former des juniors qui partent ailleurs très rapidement", souligne Romain Febvre, de GSO Innovation.

Dans la santé et les objets connectés, deux startups bordelaises ont ainsi recruté leurs directeur technique à distance - l'une à Biarritz, l'autre à Toulouse - et prévoient de les associer à capital pour les fidéliser.

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