Airbnb à Bordeaux : un coupable trop idéal ? (8/11)

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L'hyper-centre de Bordeaux est particulièrement concerné par les locations touristiques meublées via les plateformes comme Airbnb.
L'hyper-centre de Bordeaux est particulièrement concerné par les locations touristiques meublées via les plateformes comme Airbnb. (Crédits : Agence APPA)
Alors qu’il est chaque année plus compliqué de trouver un logement à louer dans le centre de Bordeaux, les plateformes de locations meublées touristiques type AirBnb, en plein essor depuis 2016, sont pointées du doigt par les pouvoirs publics comme par les professionnels du secteur. A tort ou à raison ?

Cet été, Bordeaux est devenue la 4e ville de France la plus prisée des voyageurs sur Airbnb. La ville compterait ainsi environ 10.000 annonces actives sur les différents sites internet, dont 80 % sur la plateforme californienne. Un succès grandissant qui irrite la municipalité, les professionnels de l'immobilier et les ménages et étudiants à la recherche d'un bien à louer. Si bien que la ville impose désormais aux utilisateurs de ces plateformes de s'immatriculer auprès de la mairie. Il est en outre interdit de louer un logement plus de 120 nuits par an, sauf à basculer dans le champ commercial.

Une équipe de cinq personnes veille au respect de ces nouvelles règles même s'il n'est pas facile d'y voir clair puisqu'une annonce peut figurer sur différentes plateformes pour brouiller les pistes. Néanmoins, déjà plus de 900 logements ont été contrôlés depuis juin et 80 procédures de mise en demeure de régularisation lancées. Premier effet mesurable, le nombre de loueurs enregistrés a doublé pour frôler 2.300 à début novembre. Un progrès qui laisse cependant encore 80 % d'annonces illégales !

"Il y a plusieurs degrés dans l'illégalité entre les loueurs occasionnels, qui ont simplement oublié de s'enregistrer, et les propriétaires multi-gestionnaires, qui louent au-delà du plafond et ne répondent pas à nos mises en demeure", nuance Etienne Portolan, l'un de ces cinq contrôleurs.

Pour les premiers, l'équipe municipale privilégie bienveillance et pédagogie mais, pour les seconds, la menace de sanction est bien réelle.

Marquer les esprits

Une dizaine de cas considérés comme problématiques et récalcitrants ont été transmis à la justice début octobre. Les premières amendes, qui peuvent monter jusqu'à 80.000 €, pourraient donc tomber au premier semestre 2019.

"On mise sur l'effet dissuasif pour inciter tout le monde à revenir à l'esprit initial d'Airbnb et consorts. Ces locations doivent rester un complément de revenus parce que la professionnalisation a des conséquences néfastes sur le marché locatif", prévient ainsi Elizabeth Touton, l'adjointe au maire de Bordeaux en charge de l'habitat.

Du point de vue de la mairie, le sujet le plus délicat est ce potentiel effet d'éviction quand des propriétaires sortent leur bien du marché classique pour se consacrer à la location meublée touristique, jugée plus lucrative. Cela participe à l'assèchement du marché locatif local au détriment des étudiants, des jeunes travailleurs et des familles et à la flambée des prix immobiliers. A Bordeaux, l'Union des syndicats de l'immobilier chiffre ainsi à -21 % le recul de l'activité locative cet été par rapport à l'été 2017, qui était déjà particulièrement tendu. Outre la croissance de la population, notamment étudiante, les plateformes de type Airbnb sont clairement pointées du doigt.

30 nuits de location en moyenne

Sans surprise, le principal accusé plaide non coupable: "Airbnb n'a pas inventé la crise du logement. Je refuse que les hôtes bordelais servent de bouc émissaire", avance Emmanuel Marill, le directeur général France. Plus précisément, l'entreprise californienne listait 8.400 annonces actives à Bordeaux en septembre 2018, dont 80 % de logements entiers.

"La durée moyenne est de 30 jours par an pour un revenu médian de 1.800 € par an. Seules 7 % des annonces dépassent le plafond de 120 nuitées et seulement 6 % de nos hôtes possèdent plusieurs annonces", assure Emmanuel Marill, preuve à ses yeux qu'on se trompe de cible.

Les locations intensives via Airbnb ne concerneraient donc qu'environ 600 logements sur un parc d'environ 155.000. Pas de quoi convaincre Matthieu Rouveyre, élu municipal d'opposition (PS), qui pilote un observatoire sur l'activité d'Airbnb à Bordeaux : "Il y a entre 8.000 et 10.000 annonces actives, un chiffre en constante augmentation. Certaines annonces ont 350 commentaires, il ne s'agit plus de locations occasionnelles", indique-t-il après avoir transmis à la mairie un millier d'annonces jugées problématiques. La municipalité comptabilise aussi une vingtaine de signalements par des copropriétaires et voisins exaspérés par les désagréments liés au défilé des touristes de passage dans leur cage d'escalier.

Bras de fer sur le numéro d'enregistrement

De son côté, l'entreprise californienne assure vouloir travailler main dans la main avec les pouvoirs publics pour limiter les excès et promet, comme d'autres plateformes, de limiter automatiquement à 120 nuits par an ses annonces à Bordeaux... à partir du 1er janvier 2019. En revanche, elle refuse catégoriquement de partager ses données et de contraindre ses hébergeurs à se doter du numéro d'enregistrement obligatoire pour pouvoir publier une annonce. "Ce n'est pas à nous de faire la police sur la plateforme", rétorque très sereinement Emmanuel Marill.

L'apposition explicite des numéros d'enregistrement sur les annonces et la radiation de toutes celles n'en disposant pas reste pourtant la principale demande de la mairie qui a, par exemple, reçu une réponse favorable de Booking. Bordeaux, aux côtés de treize autres agglomérations européennes, vient de solliciter l'appui de la Commission européenne pour unifier les obligations s'imposant aux plateformes, dont la mention obligatoire du numéro d'enregistrement.

Faute de dialogue avec Airbnb, le socialiste Matthieu Rouveyre se montre, lui aussi, nettement plus offensif :

"Au fond, il faudrait purement et simplement interdire à Bordeaux, hors cadre commercial, la location touristique meublée en dehors de la résidence principale. Il faut préserver la ville et ce type de locations dévitalise les centres-villes en les vidant de leurs habitants."

Mais une interdiction n'est pas à l'ordre du jour de la mairie qui souhaite seulement encadrer cette pratique favorisant le tourisme et qui a généré plus de 860.000 € de recette de taxe de séjour l'an dernier, soit 17 % du total perçu par la ville.

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Au cours des prochains jours, nous publierons notre enquête complète, "Immobilier à Bordeaux : l'heure du retournement ?" dédiée aux tenants et aux aboutissants du marché immobilier de la métropole et parue dans La Tribune Hebdo datée du 12 octobre 2018. Il est possible de consulter la version numérique en format pdf ici.

Les premiers volets du dossier sont accessibles ici :

Lire aussi : Bordeaux : pourquoi la flambée des prix de l'immobilier ne pouvait plus durer (1/11)

Lire aussi : Bordeaux Métropole : la hausse des prix immobiliers fait tache d'huile (2/11)

Lire aussi : Bordeaux Métropole, les ventes dans l'immobilier neuf chutent de 40 % (3/11)

Lire aussi : A Bordeaux Métropole, la raréfaction des permis de construire est "un facteur explosif" (4/11)

Lire aussi : Bordeaux Métropole : "Le marché immobilier doit faire une pause" selon Jacques Mangon (5/11)

Lire aussi : Logements neufs : à Bordeaux Métropole les maires ont le pied sur le frein (6/11)

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Commentaires
a écrit le 14/11/2018 à 18:01 :
Il est évident, que tout comme à Paris, la crise du logement à Bordeaux en particulier ou dans les métropoles en général (difficulté à se loger à prix raisonnable) n'a pas attendu Airbnb pour se déclencher. Dès lors, on ne peut être que très soupçonneux quand Airbnb se voit accusé de tous les maux.
Puis, si on part du principe que la difficulté à se loger sur le marché locatif privé est lié à la raréfaction des logements idoines, on est bien obligé de constater que le fautif numéro un, celui qui retire le plus de biens du marché locatif privé, c'est… la municipalité ! pour les confier aux organismes de HLM...

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