Comment l'Université de Bordeaux veut attirer les entreprises sur le campus

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Manuel Tunon de Lara préside depuis 2014 l'Université de Bordeaux, née de la fusion de Bordeaux I, II et IV.
Manuel Tunon de Lara préside depuis 2014 l'Université de Bordeaux, née de la fusion de Bordeaux I, II et IV. (Crédits : Agence APPA)
Portail dématérialisé, accueil des entreprises, expérimentations : alors que l'Université de Bordeaux prendra officiellement possession de son patrimoine foncier et bâti au mois de juillet, son président, Manuel Tunon de Lara, présente à La Tribune les grands axes de sa stratégie de valorisation immobilière et de rapprochement avec les entreprises.

Comment décririez-vous les relations qu'entretient l'Université de Bordeaux avec les entreprises régionales ?

Manuel Tunon de Lara : Les liens avec les entreprises font partie de l'ADN de l'Université. C'est un aspect essentiel, structurant et prioritaire parce que ce sont des partenaires naturels et les futurs employeurs de nos étudiants. Nous sommes un pôle de recherche de très haut niveau - la première université française en nombre de brevets déposés - et nous sommes attachés à ce que cette recherche bénéficie aux entreprises du territoire. Depuis 2013, nous avons signé 3.000 contrats de recherche dont 40 % avec des PMI/PME. Nous disposons de 35 structures communes de recherche partenariale : des laboratoires communs, des chaires, des groupements d'intérêt scientifique (GIS), etc. Nous sommes à la 24e place européenne en termes d'innovation et un tiers de notre portefeuille de brevets est issu de partenariats industriels. 40 startups ont été créées avec l'Université dont notamment Poietis et Treefrog Therapeutics [fabrication de cellules souches, NDLR]. Donc, aujourd'hui, nos relations avec les entreprises sont bonnes et sont intégrées à notre fonctionnement mais je suis cependant convaincu qu'on peut encore aller plus loin.

Quels outils souhaitez-vous mobiliser ?

Ces bons résultats sont le fruit d'une petite proportion de nos enseignants chercheurs, probablement moins de 20 %, et il y a donc une marge de progression très importante. Toutes les disciplines ne se prêtent pas forcément de la même manière à la création d'entreprises mais le potentiel existe partout. C'est une culture nouvelle qu'il faut diffuser ! En direction des étudiants, nous avons lancé l'incubateur Ubee Lab et le statut d'étudiant-entrepreneur qui ont permis notamment l'émergence de Satelia [télémédecine], Getasound [identité sonore], Gryp [impression 3D] ou encore Minuit sur Terre [chaussures vegan]. Nous avons 70 étudiants incubés et je pense qu'il nous faut créer un incubateur sur chaque campus, sur le modèle de celui qui existe à la Bastide, rive droite.

Mais il faut aussi aller plus loin avec les entreprises elles-mêmes. Dans le cadre de notre contrat stratégique avec l'Etat, nous développons actuellement « The Hub », une interface dématérialisée pour accélérer l'innovation en présentant tout ce que l'Université peut louer aux entreprises pour leur faciliter la tâche et notamment nos infrastructures, notre matériel, nos plateformes, nos expertises, etc. Nous avons des équipements et des personnels de recherche de haut niveau que nous pouvons mettre à disposition des entreprises qui en ont besoin. « The Hub » devrait être opérationnel en 2020.

Au-delà de ces différents vecteurs, ces relations plus proches avec les entreprises doivent-elles se matérialiser physiquement ?

Oui, je suis convaincu qu'il faut essayer de les attirer sur le campus en y accueillant des sièges sociaux, des centres de recherche, des pépinières, des bureaux, etc. Aujourd'hui, tous les bâtiments que nous construisons intègrent un espace d'accueil pour les entreprises mais il faut aller plus loin notamment en profitant de la dévolution du patrimoine immobilier. Cela veut dire par exemple construire, à Talence à la place de l'immeuble A4, un bâtiment permettant d'accueillir à la fois des entreprises, des équipes de la SATT, des startups, etc. L'idée est d'en faire un véritable symbole de l'écosystème université-entreprises sur le campus des sciences et technologies, qui est un endroit très recherché.

Lire aussi : L'Université de Bordeaux, futur poids lourd du marché immobilier local

Vous évoquez la dévolution du patrimoine immobilier annoncée en octobre dernier. Où en est-on aujourd'hui ?

Le processus a pris un peu de retard pour diverses raisons mais l'acte officiel devrait être signé début juillet en présence de la ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche. Les actes notariés suivront à la rentrée et jusqu'au début 2020. Les premières opérations à financer se mettront en place à partir de là.

La valorisation des 400.000 m2 de patrimoine jugé non essentiel sera pilotée par une Société universitaire de recherche (SUR). Est-elle opérationnelle et quels en seront les contours ?

Les discussions sont en cours avec le Secrétariat général aux investissements et avec les industriels que nous souhaitons associer à l'actionnariat. Je suis très sollicité en ce moment... mais il n'y aura pas de promoteurs ou d'acteurs du BTP afin d'éviter des conflits d'intérêt ! Nous visons plutôt des banques et des grandes entreprises, par exemple dans le secteur des systèmes informatiques ou de l'aéronautique. En revanche, nous ne souhaitons pas avoir les collectivités locales au sein de la SUR pour ne pas nous lier les mains. Les collectivités sont déjà présentes dans la SRIA [Société de réalisation immobilière et d'aménagement de l'Université de Bordeaux] et nous discuterons étroitement avec le maire de chaque commune concernée comme nous l'avons toujours fait pour mener des projets main dans la main. L'objectif est que la SUR soit opérationnelle en 2020.

Le schéma directeur immobilier que nous avons réalisé l'an dernier sur nos 187 hectares de patrimoine nous a permis d'identifier deux parcs distincts : un parc académique correspondant aux missions essentielles de l'Université et un parc de 29 hectares correspondant aux missions non essentielles et qui est donc à valoriser. A moyen terme, l'idée est d'avoir la SUR pour piloter ces secteurs valorisables et une autre filiale, dont la forme n'est pas encore arrêtée, pour gérer le patrimoine purement universitaire.

Manue Tunon de Lara Université de Bordeaux

Manuel Tunon de Lara (crédits : Agence Appa).

En dehors de l'accueil des entreprises, quelles sont les autres priorités retenues pour la valorisation de ces espaces bâtis et non bâtis ?

On ne fera évidemment pas 400.000 m2 d'espaces pour les entreprises ! On cherche à obtenir un équilibre entre les fonctions : l'accueil des entreprises ne devrait concerner qu'environ 12 % des surfaces tandis qu'une très large place sera consacrée au logement étudiant(36 %) et au logement social ou en accession (38 %). Le reste sera dédié aux commerces, équipements publics (crèches, écoles, etc.) et aux résidences d'accueil pour des chercheurs. L'objectif de cette mixité fonctionnelle est d'aboutir à un campus qui vit toute l'année, y compris pendant la pause estivale.

Le logement étudiant est dans une situation très tendue sur l'agglomération. Comment l'Université peut-elle y remédier ?

Il y a aujourd'hui une très grande disparité dans la densité urbaine de nos campus. Entre Pessac Rocquencourt et le campus de Bordeaux Carreire, ce n'est pas la même limonade ! Il y a donc de vastes espaces où l'on peut densifier, en particulier pour construire des logements pour les étudiants. Mais le sujet est aussi critique en centre-ville et nous avons des projets à Pellegrin et du côté de la Victoire. Au total, il y a la place, à moyen terme, pour construire 10.000 logements. Nous voulons privilégier des immeubles associant des logements pour les étudiants, pour des familles, pour les doctorants, pour nos personnels, etc. Il faut aussi travailler l'hypothèse de résidences intergénérationnelles associant étudiants et seniors. Plus largement, le rôle de l'Université n'est pas celui de n'importe quel promoteur lambda mais d'expérimenter en matière d'usages, de développement durable, de relations humaines.

L'Université veut aussi expérimenter en matière de ville intelligente et de ville durable. Qu'avez-vous en tête ?

La dimension du développement durable et du respect de l'environnement doit être systématisée dans tous nos projets et de manière plus ambitieuse que ce que l'on fait aujourd'hui. En matière de fluides énergétiques, par exemple, les activités de recherche sont extrêmement consommatrices, il faut donc y réfléchir en associant toutes les parties prenantes. La ville connectée pourra se traduire par des navettes autonomes, des innovations sur la gestion de l'eau, les ilots de fraicheur et le chauffage. L'Université, à travers ses multiples fonctions et bâtiments, peut être un véritable laboratoire vivant dans tous ces domaines. La forêt de l'Observatoire de Floirac, qui s'étend sur dix hectares, pourrait devenir une forêt urbaine expérimentale sur le plan botanique et de la biodiversité. Tout cela fait partie des missions de l'Université qui ne doit pas retenir uniquement une stratégie de valorisation pour la valorisation.

Du côté des équipements, un hôtel quatre étoiles est prévu sur le campus. Pourquoi ?

Parce qu'il y a un besoin d'hôtels pour répondre à la demande des entreprises situées près du campus et pour loger les universitaires et chercheurs en visite à Bordeaux. Beaucoup d'universités dans le monde disposent de telles infrastructures ! L'une des hypothèses est d'implanter l'hôtel à Talence. L'Université détiendrait le terrain et le bâtiment mais en confierait l'exploitation à un prestataire spécialisé. En parallèle, il y a un autre projet hôtelier du côté de Pessac Rocquencourt plutôt pour héberger des équipes et délégations au plus près des infrastructures sportives de haut niveau qui sont prévues sur ce site.

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Commentaires
a écrit le 12/06/2019 à 10:00 :
En UE on manque cruellement de matière grise au sein des prises de décision économiques, oui il faut que les deux soient sans arrêt en contact mais pas pour que la médiocrité financière finisse par terrasser l'intelligence, le dynamisme et la créativité.

L'entreprise a bien plus à apprendre des universités que l'inverse dont le rôle est plutôt micro-économque à savoir épanouissement ou non dans sa profession.

Va t'on enfin comprendre cette réalité en 2019 et donc le mal qu'aura fait la finance à l'intelligence de façon générale ?

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