Téléphérique à Bordeaux : pourquoi la consultation sur ce projet décrié est repoussée à l'automne

EXCLUSIF. La consultation publique autour de l'implantation d'un téléphérique au-dessus de la Garonne est repoussée à la fin de l'année. Bordeaux Métropole voulait lancer avant l'été la concertation sur ce projet contesté mais se voit contrainte de la décaler en raison du manque d'informations à disposition du public. Et aussi par une grosse entreprise bordelaise qui voit d'un mauvais œil le survol quotidien de son site par des milliers de personnes. Explications.

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La ville de Brest a inauguré son téléphérique de 400 mètres de long en 2016. Celui de Bordeaux serait cinq fois plus long.
La ville de Brest a inauguré son téléphérique de 400 mètres de long en 2016. Celui de Bordeaux serait cinq fois plus long. (Crédits : CC by Jérémy Kergourlay)

Un téléphérique au-dessus de la Garonne ? Il faudra encore beaucoup de patience. L'idée fait son chemin depuis la rentrée 2021 et les premières suggestions du président de Bordeaux métropole Alain Anziani. Puis les élus ont voté le 25 novembre dernier, le lancement d'études d'impact et d'une consultation publique pour pouvoir évaluer le projet. Alors que la métropole souhaitait initialement ouvrir la concertation aux habitants avant l'été, il n'en sera rien : la voici repoussée à l'automne.

Objectif : ouvrir d'ici 2026

La garante du débat public, désignée par la commission nationale ad hoc pour suivre le dossier, a effectivement constaté un délai trop court pour correctement mettre en œuvre la procédure. "Le calendrier initial visait une concertation au printemps 2022 mais elle nécessite d'être reportée ultérieurement pour tenir compte du temps de réalisation du dossier de concertation, des études complémentaires que peut mener le maitre d'ouvrage. La complétude de l'information dispensée au public fait partie des points d'attention de ma mission de garante de cette procédure", indique par écrit Marianne Azario à La Tribune. La représentante de l'Etat a déjà suivi un dossier métropolitain entre octobre et décembre 2021 en tant que garante du débat sur le projet de champ captant dans le Médoc pour l'alimentation en eau potable de Bordeaux métropole.

La collectivité, qui ne souhaite pas s'exprimer sur lé téléphérique tant que la consultation n'est pas lancée, indique que le processus se tiendra à l'automne. Un premier léger désagrément pour la métropole qui apprécierait de voir ouvrir son téléphérique d'ici 2026 comme l'avait évoqué Alain Anziani. Une date qui correspond au terme de la mandature. L'arrivée d'un transport par câble entre la rive droite et la rive gauche constitue un fort argument d'image pour l'attractivité mais aussi pour montrer les efforts déployés à désengorger le trafic. Pourtant, au vu de la capacité de l'infrastructure, le téléphérique ne semble rien résoudre aux problèmes structurels de congestion des flux bordelais.

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Six tracés à l'étude

Alors que TBM enregistrait 530.000 voyageurs quotidiens en 2018, ils devraient être 300.000 de plus chaque jour d'ici 2030.

"On nous annonce une capacité autour de 10.000 voyageurs par jour : ce n'est pas à la hauteur de l'enjeu qui nous attend. 10.000 voyageurs, c'est l'augmentation de la fréquentation du tram A chaque année", tempête Christophe Duprat, maire de Saint-Aubin-de-Médoc et vice-président en charge des transports lors du précédent mandat.

L'édile s'est rendu à Toulouse le mois dernier, accompagné de l'ex-président de Bordeaux métropole Patrick Bobet, pour découvrir l'infrastructure toulousaine. Toulouse a en effet ouvert au public le plus long téléphérique urbain de France avec une longueur de trois kilomètres le 14 mai dernier.

"Avant de se prononcer définitivement pour ou contre, nous voulions voir une structure opérationnelle", explique Christophe Duprat. Alors que celui de Toulouse relie un campus et un CHU, "le téléphérique de Bordeaux ne fera que relier deux pôles qui sont déjà encombrés et difficilement accessibles en voiture, Buttinière [sur la rive droite] et Achard [sur la rive gauche]", charge l'élu. Selon un élu de la rive droite, le but véritable serait surtout de désengorger la ligne A du tramway qui relie les deux rives via le pont de pierre.

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La consultation bordelaise soumettra aux habitants six tracés différents permettant chacun de relier les deux rives. Rive droite, le départ sera disputé entre le pôle multimodal Buttinière, le centre commercial des quatre pavillons à Lormont et le Rocher de Palmer à Cenon. Moins de concurrence rive gauche puisque cinq tracés arriveraient à la station Achard, quartier Bacalan. Le sixième atterrirait au pied du pont Jacques Chaban-Delmas, ouvert en 2013. Le transport par câble réduirait à moins de dix minutes la liaison entre les deux rives. Il en faut une quinzaine actuellement par voiture en passant par la rocade. Et même plus de 30 minutes aux heures de saturation, bien plus représentatives de l'état du trafic au nord de Bordeaux.

tracés téléphérique

Cliquez sur l'image pour l'agrandir. Les six scénarios proposés comptent tous une station intermédiaire au quartier Lissandre de Lormont. (Crédits : Bordeaux métropole)

Transport touristique ?

Et tout ça pour quel coût ? Entre 50 et 70 millions d'euros annonçait la métropole fin 2021. Soit un investissement porté entre 25 et 35 millions par kilomètre, supérieur à celui du tramway D avoisinant les 20 millions. Mais pour la liaison rive droite-rive gauche, l'implantation d'un téléphérique constitue bien le moyen de transport le moins coûteux par rapport à la construction d'un nouveau pont. Mais certains pointent une infrastructure qui vise d'autres intérêts que celui de résoudre les problèmes de circulation du quotidien.

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"Le téléphérique ce sera pour la carte postale, c'est emblématique et attractif. Mais ce n'est pas en soi une infrastructure stratégique de mobilité pour la rive droite. Il faut utiliser beaucoup plus le fleuve, notamment avec une nouvelle station de Batcub plus en aval", fait valoir Alexandre Rubio, maire de Bassens depuis 2020 et conseiller métropolitain délégué à l'OIM (opération d'aménagement métropolitain) Arc Rive Droite. "Si c'est seulement pour un transport touristique, le téléphérique va coûter cher. On a déjà les Batcub ! Alors c'est gentil les Batcub, mais ça ne transporte pas grand monde...", récuse Christian Broucaret, président de la Fédération nationale des associations d'usagers des transports en Nouvelle-Aquitaine.

Pour celui qui défend par ailleurs la LGV entre Bordeaux et Toulouse, la métropole surfe sur une tendance :

"Dans les transports, il y a des modes. Il y a celles du BHNS [Bus à haut niveau de service qui va par exemple relier Saint-Aubin-de-Médoc à la gare de Bordeaux en 2024, ndlr], du tram-train et maintenant c'est celle du téléphérique. Sauf qu'il ne s'applique pas partout dans tous les cas", agite-t-il.

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C'est tout le but d'un autre acteur de convaincre de l'affirmation inverse. L'entreprise iséroise Poma, leader mondial du transport aérien par câble, verrait bien mettre à nouveau quelques cabines en lévitation au-dessus de la Garonne, mais à Bordeaux cette fois. Alors qu'il qui vient de lancer le service toulousain, le constructeur confirme à La Tribune scruter avec intérêt l'émergence d'un marché dans la capitale girondine. Et présentera une candidature lorsque la consultation aura rendu son verdict. Du reste, silence tant que rien n'est enclenché.

Un tracé alternatif à cause d'un pylône qui dérange

D'autant que rien n'est encore fait puisque, si l'avis des citoyens pourrait remodeler le projet, c'est du côté d'un intérêt économique qu'il pourrait se voir totalement remis en cause. Les six tracés proposés survolent le site de l'entreprise CNB, filiale du constructeur nautique Beneteau. "Les premiers tracés ne nous rassurent pas puisqu'un pylône se trouverait à côté du ponton d'honneur dédié à nos clients. Nous y vendons des catamarans pouvant dépasser les cinq millions d'euros et le survol en téléphérique nuirait à nos activités et à l'expérience client", explique Clément Himily à La Tribune.

Avec plus de 900 salariés, CNB est le neuvième employeur de Gironde et possède donc une parole particulièrement considérée par les élus. "Nous avons beaucoup échangé avec les équipes de la métropole, avec lesquelles nous partageons les enjeux liés à la mobilité. La solution initialement proposée ne nous convient pas, c'est pour cela que nous avons travaillé à un tracé alternatif", révèle le directeur général de CNB. Le nouveau tracé prévoit un pylône en dehors du site du constructeur nautique et sera soumis à la consultation publique.

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Au-delà de ces soubresauts, le projet pourrait-il tomber à l'eau face aux scepticismes voire aux oppositions, comme cela vient d'arriver à Lyon ? La consultation le dira en fin d'année et s'annonce passionnée, entre les vilipendeurs d'une infrastructure d'appoint dans la redéfinition globale du réseau de transports métropolitains prévue pour la rentrée 2023, et les partisans d'un projet original pour diversifier les mobilités face aux limites du réseau existant. La lettre de mission de la garante du débat public préconise de décentrer le débat sur la seule option du transport par câble.

"Le Maître d'ouvrage (MO) a saisi la CNDP très en amont, ce qui doit permettre de débattre de l'opportunité du projet (faut-il faire le projet ou non ?) et de ses principales alternatives, y compris celles qui sont aujourd'hui écartées par le MO. Je vous demande d'exploiter au maximum cette situation bénéfique au public, qui n'est malheureusement pas représentative de l'ensemble des sollicitations adressées à la CNDP."

L'occasion d'aborder aussi les opportunités d'implantation d'un métro à Bordeaux et de tous les enjeux qu'il implique.

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Commentaires 2
à écrit le 17/06/2022 à 10:23
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Il ne faut pas sous-estimer les nombreux aléas techniques de ces téléphériques urbains, cette solution séduisante de transport ne doit pas éclipser les nombreuses indisponibilités, celui de Brest est encore indisponible. Quant à l’information du publ...

à écrit le 16/06/2022 à 9:52
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Merci je n'en avais pas entendu parler, en effet il est difficile de restreindre encore plus la circulation routière à Bordeaux et de mettre en place un deuxième tramway, un métro serait d'une débilité totale dans une ville construite sur des marécag...

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