Europlasma : le PDG explique pourquoi le groupe se réinvente en fournisseur de technologies

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Jérôme Garnache-Creuillot
Jérôme Garnache-Creuillot (Crédits : Europlasma)
Jérôme Garnache-Creuillot, PDG d'Europlasma, confirme en exclusivité à La Tribune, le pivot du groupe landais dans un nouveau métier, celui de fournisseur de technologies. Ce spécialiste de la dépollution par torche à plasma préfère s'appuyer sur les grands groupes qui enfouissent des déchets plutôt que les concurrencer, en leur proposant une solution définitive applicable à de nombreux types de pollutions sévères.

La Tribune : Vous êtes le cofondateur de Zigi Capital SA, actionnaire qui a pris les commandes d'Europlasma, dont vous êtes le nouveau PDG depuis l'été 2019. Qu'est-ce qui vous a attiré dans ce groupe industriel landais en difficulté ?

Jérôme Garnache-Creuillot : Je n'étais pas jusque-là ce que l'on appelle un industriel. Je viens du monde du financement des infrastructures publiques et des collectivités locales. J'ai eu l'occasion de me pencher sur le dossier Europlasma par l'intermédiaire d'un actionnaire qui connaissait Alexandre-Henri Lacarré, mon associé (dans Zigi Capital SA-NDLR), et d'analyser le potentiel de la société qui disposait, selon lui, de technologies de grande valeur car uniques au monde, si tant est qu'il y ait une recapitalisation et une gouvernance solide.

Jusqu'ici le groupe Europlasma a pourtant cumulé les problèmes. N'est-ce pas rédhibitoire ?

La direction d'Europlasma s'était focalisée sur le projet CHO Morcenx, avec une technologie de production d'électricité verte fondée sur la gazéification avancée de biomasse et de déchets industriels banals. Mais, même si la société a beaucoup appris du site pilote construit à Morcenx, il est compliqué de mettre au point un prototype à taille industrielle. Le site a peut-être besoin d'un nouveau modèle de développement plus rémunérateur et plus vertueux, capitalisant sur l'incroyable savoir-faire acquis dans le domaine notamment du traitement de déchets complexes et non sur la production d'une énergie subventionnée, dans la mesure où les dispositifs d'aides sont révolus.

Europlasma a démarré avec la neutralisation des déchets d'amiante, est-ce toujours une technologie intéressante ?

L'inertage des déchets d'amiante par torche à plasma développée chez Europlasma, portée par la filiale Inertam, est parfaitement au point. C'est aujourd'hui la seule usine au monde capable de détruire totalement l'amiante et les déchets d'amiante ! C'est d'autant plus intéressant que le contexte règlementaire est vraiment devenu porteur pour qui maîtrise cette technologie.

Europlasma Inertam

Un wagonnet chargé de déchets d'amiante juste avant son entrée dans la chambre de confinement d'Inertam (Agence Appa/Eric Barrière)

"Le prix n'est qu'une variable secondaire"

Inertam est pourtant à l'arrêt, ce qui donne l'impression qu'il n'y pas vraiment de marché pour la neutralisation définitive des déchets d'amiante, c'est une erreur de jugement ?

À partir de 2020, les "enfouisseurs" devront réduire sensiblement leurs flux entrants de déchets amiantés dans les sols, c'est-à-dire l'enfouissement. En 2025, cette réduction atteindra 50 % ! Pour Inertam, l'opportunité de se développer est réelle à condition de s'associer à ceux qui pâtissent de ces nouvelles contraintes réglementaires. Vouloir les concurrencer est illusoire et dangereux. Construire avec eux de nouvelles unités de grande capacité, en faisant d'Europlasma un fournisseur de technologies, permettra aux enfouisseurs de capitaliser sur notre savoir-faire et ainsi de compenser les baisses de chiffre d'affaires induites par la diminution de flux entrants. La limite actuelle d'Inertam c'est sa faible capacité d'inertage de l'ordre de 6.000 tonnes par an, alors qu'il y a plusieurs centaines de milliers de tonnes de déchets d'amiante à traiter chaque année.

Avec quel type de stratégie comptez-vous développer l'inertage ?

D'une manière générale le défi pour Europlasma tient dans sa capacité à financer des unités d'inertage d'amiante de grande capacité, de plus de 50.000 tonnes, en s'endettant. Ces unités permettront de réduire les coûts de production et donc d'augmenter la rentabilité de l'activité. En effet, contrairement à ce que l'on pourrait croire, le prix n'est qu'une variable secondaire pour les clients, dans la mesure où le choix de l'inertage par rapport à l'enfouissement ne représente pas un surcoût très important dans la facture globale d'un chantier de restructuration d'immeubles. Par ailleurs, ce choix présente des avantages certains : il résout de manière définitive le problème de la toxicité des déchets d'amiante, et contribue ainsi à améliorer la responsabilité sociale et environnementale des sociétés concernées.

Europlasma Inertam confinement

L'air de la chambre de confinement est saturé de poussières d'amiante, impossible d'y entrer sans une combinaison totalement étanche (Agence Appa/Eric Barrière).

Amiante enterrée : à reconditionner tous les 30 ans

L'inertage est donc la meilleure réponse à cette évolution réglementaire ?

La convention de Bâle légifère sur la circulation des déchets dangereux d'un pays à l'autre. Ainsi, elle interdit le transfert des déchets d'amiante hors des frontières à moins de pouvoir prouver aux autorités que l'on peut détruire définitivement ces déchets. Ce que seule la torche à plasma d'Inertam permet. C'est pour cela que nous avons traité à Morcenx des déchets néerlandais, belges, allemands, etc. Mais même en multipliant nos capacités de traitement par deux après les travaux entrepris, ça ne suffirait pas à tout absorber. C'est pourquoi nous avons la volonté de nous associer en tant que fournisseur de solutions à de grands groupes qui stockent beaucoup de déchets, ont déjà des sites en France et une forte présence commerciale.

Vous pensez que l'inertage va supplanter l'enfouissement des déchets d'amiante ?

Les "enfouisseurs" pourraient compenser cette baisse programmée des flux entrants dans le sol en se lançant dans l'inertage de grosses quantités d'amiante. Avec un meilleur retour sur investissement pour les investisseurs et de nouveaux marchés pour Europlasma. Au-delà des questions d'image autour de l'enfouissement, la question du risque reste entière. Les grandes foncières qui font enterrer les déchets d'amiante après déconstruction des bâtiments n'ont peut-être pas conscience que ces déchets doivent - en théorie - être sortis de leur enfouissement tous les 30 ans pour être reconditionnés dans de nouvelles enveloppes étanches... et ré-enterrés pour 30 ans.

Vous évoquez aussi le craquage des chaines carbonées comme une piste de développement : en quoi cela consiste-t-il ?

Europlasma s'appuie sur trois activités : CHO Power, qui traite des déchets en produisant par gazéification de l'énergie électrique ; l'inertage des déchets d'amiante avec Inertam, et le développement de technologies pour le compte de clients industriels, qui veulent assurer le traitement de ce que l'on appelle les molécules pénibles. Parmi elles, il y a le dioxyde de carbone, dont les émissions industrielles vont devoir diminuer drastiquement, dès 2020, année d'entrée en vigueur des accords de Paris, si les acteurs ne veulent pas avoir à acheter au prix fort des droits à polluer.

Europlasma Inertam pilotage

Le transfert des déchets vers la salle de combustion est pilotée depuis un centre de contrôle aux vitres blindées (Agence Appa/Eric Barrière).

Europlasma devrait craquer du CO2

Comptez-vous construire un nouveau type d'usine ?

Nous allons développer des technologies destinées notamment à différents types d'usines. L'objectif est de fournir une solution de traitement du CO2 aux infrastructures industrielles. Des pilotes d'unités de valorisation de dioxyde de carbone sont à l'étude avec différents acteurs.

Le craquage du dioxyde de carbone est-il un futur levier de croissance d'Europlasma ?

Nous sommes des spécialistes de l'inertage, en mesure de proposer des solutions technologiques pour pouvoir conclure des partenariats avec de grands opérateurs afin de partager la valeur créée. Si les industriels arrivent à réduire de 20 % leurs émissions de dioxyde de carbone grâce à notre technologie les économies seront considérables pour ces acteurs de grande envergure. L'idée est de vendre des torches à plasma, d'en assurer l'installation in situ puis, pourquoi pas, de percevoir des royalties à la performance. La taxe carbone est aujourd'hui fixée à 10 € la tonne de dioxyde produite (il s'agit du tarif de référence pour le secteur de la métallurgie, le montant de la taxe étant par exemple très supérieur pour celui de l'énergie -NDLR). En 2023, elle coûtera 40 € la tonne. Imaginez un sidérurgiste qui pourrait, grâce à la torche à plasma, éviter d'avoir à payer des droits à polluer pour 50 millions de tonnes de dioxyde de carbone... À 40 € la tonne ça représente 2 Md€ d'économies... À ce prix-là, c'est envisageable que nous soyons intéressés au résultat.

Le groupe est-il vraiment remis de l'échec de CHO Morcenx, qui a failli le couler ?

Non mais il y a chez Europlasma un savoir-faire qui a été occulté par le manque de réussite sur le procédé de gazéification avancée et sur lequel nous devons fonder son redéploiement. Il s'agit des unités de traitement des cendres volantes toxiques, les résidus d'épuration des fumées d'incinération des ordures ménagères (Refiom), installées en Chine, au Japon, ou encore du traitement des déchets très faiblement et faiblement radioactifs en Bulgarie. Ces technologies ont un très gros potentiel de développement. Le fait de pouvoir proposer ce type de technologies est une chance, cette compétence est unique.

Europlasma Inertam coulée

Une fois vitrifiés par la torche à plasma les déchets d'amiante génèrent une coulée (Agence Appa/Eric Barrière).

CHO Tiper c'est fini mais ça repart !

Le projet CHO Morcenx est-il définitivement abandonné ?

L'usine de CHO Morcenx a été conçue et construite directement à l'échelle industrielle, sans passer par des phases d'essais à une échelle réduite. La mise au point du procédé aura ainsi coûté énormément de cash, d'énergie physique et mentale, mais les performances opérationnelles n'ont jamais à ce jour pu être assurées dans la durée. Les ingénieurs et techniciens à l'œuvre sont tous des passionnés très impliqués, et ces années passées ont permis d'accumuler un grand retour d'expérience sur les différentes étapes du procédé : il ne faut donc pas jeter le bébé avec l'eau du bain !

Faut-il comprendre qu'Europlasma se désengage de la production d'électricité ?

Nous voulons conclure des partenariats pour gagner des marchés plus importants, nous devons devenir un techno provider, un fournisseur de technologies, pour le compte de grands industriels. Europlasma développe des projets innovants et il faut que ce savoir-faire soit rémunérateur. Mon objectif est de faire de CHO Power un modèle vertueux sans subvention.

Que retirez-vous de cette expérience ?

Nous avons désormais une véritable expertise en matière de préparation des déchets. Leur gazéification n'est ensuite pas très compliquée à réaliser. La rentabilité de CHO Power doit reposer sur le tipping fee des déchets à traiter (tarif de prise en charge-NDLR), et la vente d'électricité produite à RTE.

Europlasma Inertam cailloux

Une fois refroidis les lingots de verre friables produits par la fusion, qui n'ont plus aucune trace d'amiante, sont broyés et prêts à servir pour la construction de routes (Agence Appa/Eric Barrière).

Cette expertise sur la préparation des déchets est-elle vraiment une compétence recherchée ?

Avant CHO Morcenx était une usine qui traitait 15 % de déchets industriels banals (DIB), 40 % de bois de qualité A, plus du bois de qualité B (bois industriel transformé en planches par exemple). Tout cela servait de combustible avec la promesse de générer beaucoup plus d'énergie grâce à la torche à plasma, pour une même quantité de matière première. Mais aujourd'hui la règlementation oblige les industriels à traiter les combustibles solides de récupération (CSR) et les résidus de broyage automobile (RBA) pour éviter des pénalités de stockage onéreuses, qui peuvent remettre en cause leur modèle économique. Ces déchets qui demandent une préparation très poussée se négocient plus cher, de l'ordre de 80 euros la tonne. Ce tarif de prise en charge combiné à la vente d'énergie au ruban (énergie d'intensité classique produite en continu) à 40 euros le mégawatt permet même d'envisager une gazéification simple, sans torche à plasma.

Orano (ex-Areva) : 1er gros joueur intéressé par Europlasma

Vous allez gazéifier des déchets sans torche à plasma ?

Produire de l'énergie à partir de déchets, c'est un secteur très concurrentiel, pas vraiment nouveau, mais les infrastructures sont saturées : les incinérateurs tournent déjà à plein régime. Il n'est pas évident dans ce contexte que les CSR et RBA trouvent des solutions de traitement. Nous avons une capacité disponible de l'ordre de 50.000 tonnes par an à Morcenx. Il y a des opérateurs intéressés par cette capacité et par notre savoir-faire en matière de préparation de déchets.

Comptez-vous utiliser des moyens de production en propre ou équiper vos clients d'unités de gazéification ?

Nous avions des projets d'implantations, dont certains sont purgés de leur recours, comme celui qui était destiné à CHO Tiper, à Thouars dans les Deux-Sèvres. Le projet initial est caduc mais le site est susceptible d'intéresser des opérateurs en recherche de capacités de gazéification simple, sans torche à plasma. Pour Thouars, Locminé (en Bretagne -où CHO Power devait également s'installer) ou autres, le principe de développement est simple : il doit être fondé sur des technologies éprouvées qui fonctionnent avec des partenaires qui ont les moyens de les développer. Des groupes qui ont un besoin de traitement et pour qui l'investissement dans une unité capable de gérer 100.000 tonnes de déchets n'est pas un problème.

Vous avez conclu un accord de partenariat avec le groupe Orano (ex-Areva), cela illustre votre virage ?

Le partenariat avec Orano est très important car il valide notre repositionnement : travailler avec des acteurs pour qui notre technologie représente un intérêt et/ou une source d'économies tout en continuant à la développer pour pénétrer sur d'autres marchés.

Europlasma serait donc une valeur d'avenir ?

Je suis sûr de ne pas m'être trompé. Europlasma est une entreprise de pointe avec des équipes très mobilisées. Avec des projets mal configurés et le redressement judiciaire, certains avaient perdu confiance en eux alors qu'ils maîtrisent des technologies sur lesquelles d'autres pays ont échoué. Nous avons réussi à fédérer tout le monde autour de notre projet industriel. La première fois que j'en ai parlé avec les ingénieurs d'Orano, ils m'ont dit qu'Europlasma avait dix ans d'avance sur tous ses concurrents dans le monde.

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Commentaires
a écrit le 15/01/2020 à 15:44 :
Que de temps perdu...! si l'entreprise s'en était tenu à ces choix actuels elle aurait évité bien des galères...incompréhensible !
Bravo au nouveau boss

Un vieux bordelais qui a toujours suivi le parcours sinueux d'Europlasma

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