Forces et faiblesses de l'écosystème numérique bordelais (2/8)

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La métropole bordelaise dispose de sérieux atouts, mais elle souffre comme ailleurs en France du manque de certains profils techniques.
La métropole bordelaise dispose de sérieux atouts, mais elle souffre comme ailleurs en France du manque de certains profils techniques. (Crédits : DR)
[SERIE NUMERIQUE 2/8] Riche voire complexe, l'écosystème numérique bordelais dispose de véritables leviers mais souffre également de quelques lacunes. Bilan de santé dans cette 2e partie de notre enquête en 8 volets.

>> Un réseau aisé à intégrer mais très touffu

Entre Digital Aquitaine, French Tech Bordeaux, AEC, Bordeaux Unitec, Bordeaux Technowest, les incubateurs et accélérateurs de tout poil, les clusters que sont le Club Commerce connecté ou TIC Santé, les associations du type Bordeaux Entrepreneurs, Aquinum, le Syrpin... C'est peu dire que la métropole ne manque pas de structures impliqués dans les différents aspects de l'entrepreneuriat et du numérique. Chaque semaine a lieu une dizaine d'événements autour de ces sujets.

"Quand je suis arrivé à Bordeaux, j'ai trouvé que c'était compliqué de s'y repérer, se remémore un dirigeant. On m'a tout de suite repris : ce n'est pas compliqué, c'est riche !"

L'Aquitaine, terre de bastides : historiquement, les différents acteurs et accompagnants de l'économie numérique se sont toujours disputés, chacun revendiquant l'ambition d'être structurant pour l'écosystème. Mais ces derniers temps, un vent de rationalisation semble souffler. A titre d'exemple, l'agence aquitaine du numérique AEC, qui identifie et accompagne les projets très tôt, et la technopole Unitec, très complémentaires toutes les deux, s'apprêtent à fusionner en 2018.

Dans ce maquis, il est donc compliqué de se repérer. La future Cité numérique, en tant que bâtiment totem de cette économie numérique et créative, aura vocation à jouer le rôle de guichet unique.

Reste que tous les entrepreneurs consultés soulignent la facilité d'accès à ces multiples réseaux et à leurs membres.

"Beaucoup sont prêts à se mettre à poil pour t'aider", loue Laure Courty, fondatrice de la startup Jestocke.com. "Peut-être parce qu'on n'a rien à se vendre les uns les autres. Il est possible de discuter assez facilement avec la plupart des acteurs de l'écosystème, et sans que ça prenne trop de temps pour nouer la relation, même chez les gros."

"Les patrons bordelais acceptent assez facilement d'ouvrir le capot et de montrer comment fonctionne leur business", confirme Yvan Perrière, directeur de Digital Campus, qui regroupe plusieurs écoles dans le quartier des Bassin à flot. "Globalement, chacun est dans une démarche constructive pour l'ensemble de l'écosystème bordelais, ce n'est pas le cas partout."

>> Le manque de "tueurs"

C'est sans doute LE problème de Bordeaux. La métropole manque cruellement de très grands acteurs, de sièges sociaux d'ETI... Cdiscount et Cultura font exception mais ne tirent vraiment pas les wagons.

"Ça manque de locomotives, de profils avec beaucoup d'expérience qui ont construits de grandes boîtes, acquiesce Laure Courty, de Jestocke.com. Du coup il n'y a pas beaucoup de mentors killers locaux que l'on pourrait solliciter."

Les dirigeants de la startup spécialiste de l'utilisation de la donnée à des fins de business intelligence, Weenove, confirment ce sentiment :

"Au fil des cinq années qui viennent de s'écouler, on a rencontré dans l'écosystème bordelais plein de patrons bienveillants mais pas forcément de pointures marquantes."

Eux pointent une autre problématique :

"Le nerf de la guerre pour une jeune entreprise, ça reste le chiffre d'affaires. Et si on a trouvé beaucoup d'aides au démarrage, il manque encore de points d'entrée concrets pour aller chercher des clients. C'est-à-dire de la véritable mise en relation susceptible de déboucher sur des contrats, pas du startup washing avec des projets en mode preuve de concept générant 3.000 € de chiffre d'affaires en deux ans. Les élus, les structures d'accompagnement... ont d'importants carnets d'adresses mais ils pourraient davantage l'utiliser pour faire naître des relations business concrètes."

Bien sûr il y a des exceptions, beaucoup de directions régionales de grands groupes ouvrent facilement leur porte, mais un nombre certain de startuppers a le sentiment de multiplier les pitchs lors de concours et les discussions devant des gens qui n'ont pas de pouvoir de décision puisque ces dernières se prennent à Paris, là où sont les budgets et les décideurs finaux. "Le business pêche parce que les patrons locaux manquent de marges de manœuvre", opine Jean-François Laplume, directeur général de l'agence du numérique AEC.

>> Bordeaux, une image sur laquelle capitaliser

Pour Julien Barbot et Emmanuel Cholet, cofondateurs de la startup Weenove :

"Etre une startup bordelaise, ce n'est pas un frein. Au contraire, ça inspire nos interlocuteurs parisiens, ce serait même une forme d'exotisme appréciée ! Bordeaux a une belle image, et il y est plus facile d'y sortir du lot qu'en région parisienne. C'est une carte que l'on joue."

Weenove

Les fondateurs de la startup Weenove (crédit photo DR)

Fondatrice de Jestocke.com, Laure Courty abonde dans le même sens mais pointe une limite :

"C'est vrai que c'est plus facile de prendre la lumière et de se démarquer qu'à Paris où l'on est vite noyé dans la masse. Par contre les interlocuteurs parisiens et notamment les grands groupes n'ont pas encore pris le pli de Skype. Se développer à partir d'une région implique encore beaucoup d'allers-retours usants."

Après Paris, Bordeaux est peut-être la ville française dont le nom résonne le plus à l'international, grâce à son vin. Cette carte est encore à jouer.

"L'internationalisation de nos startups et PME est clairement une grosse lacune, diagnostique Yvan Perrière, de Digital Campus. Ce n'est d'ailleurs pas spécifique à Paris. Mais de belles histoires, on n'en manque pas, malheureusement on les raconte encore trop souvent en famille. Le potentiel est là, il faut aller plus vite à l'international pour grossir et s'appuyer sur la marque Bordeaux."

Où sont les business angels ?

La région ne manque pas de fortunes familiales dans le vin, la construction, l'immobilier... Mais peu investissent dans les pépites locales. Pourtant points forts de Bordeaux, les mondes du vin et du numérique travaillent par exemple trop peu ensemble, malgré quelques initiatives comme le cluster Inno'vin ou la Wine Tech. Fondateur de la PME Actiplay, de l'association Bordeaux Entrepreneurs et cofondateur de l'accélérateur de startups Héméra, Julien Parrou voit clairement "un trou béant dans la raquette" :

"Pas de problème du côté de l'amorçage : les dispositifs sont légion et il y en a peut-être même trop pour réussir à s'y repérer. Il faut d'ailleurs faire attention à ne pas y perdre trop de temps en présentant son projet à tous les guichets et en montant des dizaines de dossiers. Cette partie fonctionne très bien : on trouve du cash, des locaux dans les pépinières et les incubateurs. La phase de montée en puissance lorsque l'entreprise a trouvé son modèle, celle du capital développement, où l'on parle de levées de fonds plus importantes, va bien elle aussi. C'est entre les deux, la phase du véritable capital-risque, que ça devient plus compliqué"

Pour Julien Parrou-Duboscq :

"Le nombre de business angels est insuffisant à Bordeaux, mais c'est aussi une problématique nationale qui n'évoluera pas tant que le cadre fiscal restera le même. J'ai tendance à dire que certains acteurs industriels pourraient être plus présents, mais que c'est aussi aux entrepreneurs d'aller les chercher et de ne pas rester en posture d'attente. La prochaine étape, c'est l'arrivée de fonds d'investissement significatifs qui se créent ici dans la région. J'y crois assez."

"La problématique n'est pas spécifiquement bordelaise : aujourd'hui la grande majorité préfère défiscaliser en investissant dans un parc d'éoliennes ou dans la pierre que dans des startups", assène un bon connaisseur du sujet.

Formation : peut encore mieux faire

En matière de formation et de recherche, la métropole bordelaise a de sérieux arguments à faire valoir avec une université solide, plusieurs écoles d'ingénieurs et de commerce, un centre de l'Inria puissant, l'Inserm, le campus de Polytechnique et notamment l'Ecole nationale supérieure de cognitique, la filière R&D autour du laser et de l'image... Beaucoup d'entrepreneurs apprécient ce vivier mais déplorent encore le manque de profils techniques, de codeurs formés à différentes technologies par exemple. Ce qui n'est en soi pas une problématique strictement bordelaise. En revanche, les aspirants webmarketeurs, communicants... ne manquent pas, alors que l'offre n'y est pas forcément. Weenove éprouve de son côté à alimenter son équipe de R&D, "plus précisément sur l'intelligence artificielle, le machine learning. Les écoles s'y lancent mais c'est encore un peu tôt pour trouver des profils solides." "On commence à voir poindre des problèmes de Parisiens, sourit Julien Parrou-Duboscq. Un CTO (chief technical officer, NDLR) confirmé qui arrive à Bordeaux trouvera un boulot en moins deux heures, à un bon salaire. Mais je pense qu'il n'y a pas de fatalité et que la pénurie va attirer de nouveaux profils techniques dont l'écosystème a besoin."

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Au sommaire de notre enquête sur les réalités de l'écosystème numérique et innovation de Bordeaux :

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