Avec Time for the Planet, le post-capitalisme nous sauvera-t-il du dérèglement climatique ?

PORTRAIT. Time for the Planet. C'est le nom de l'entreprise à mission qui veut réunir un milliard d'euros pour financer des projets de lutte contre la catastrophe climatique. A la tête de ses relations publiques, il y a Arthur Auboeuf, bientôt trentenaire aussi effréné que la hausse des températures. Gardiens des valeurs, zone grise de l'investissement, date de mort : à l'occasion d'un passage express à Bordeaux, le cofondateur explique comment l'équipe de Time aborde la place de l'entreprise dans un monde post-capitaliste.
Arthur Auboeuf, au centre, lunettes noires, a rencontré les Bordelais adhérents de Time for the Planet le 15 juin 2022.
Arthur Auboeuf, au centre, lunettes noires, a rencontré les Bordelais adhérents de Time for the Planet le 15 juin 2022. (Crédits : MG)

La vie dans l'urgence. A l'orée de l'été 2022 - déjà parmi les plus chauds jamais enregistrés - Arthur Auboeuf est de passage à Bordeaux. Très furtivement. Entre deux trains, l'entrepreneur qui a réussi dans le numérique, teint hâlé et lunettes noires, regarde l'heure et sait qu'il va devoir faire bref. Il dispose de cinq minutes pour "pitcher" au public Time for the Planet. L'entreprise à mission qu'il a cofondée avec cinq associés doit mettre un coup de frein au dérèglement climatique. Face à une centaine d'intrigués réunis à l'Arche, un lieu alternatif rassemblant des entreprises d'éco-conception, il invite : "On cherche à investir là où personne ne veut, pour faire le Tinder du climat !". Proposition séduisante à l'heure de l'afterwork, célébré même par 38 degrés en extérieur. Le jeune homme, qui aura 29 ans cette année, doit motiver les troupes. Sa vie est autant dans l'urgence que la situation climatique de la planète puisqu'il doit trouver des investisseurs tout de suite et partout où c'est possible.

"Si nous nous emparons d'un objet, nous les citoyens, nous sommes capables d'avoir un impact sur les structures économiques qui vont dans le mauvais sens et que nous pouvons modifier", croit Arthur Auboeuf.

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L'objet en question se nomme Time for the Planet. Créée en 2019, l'entreprise dispose d'une seule raison d'être : la lutte contre le dérèglement climatique. Et d'un levier pour y parvenir : financer les innovations qui tâtonnent mais qui ont le potentiel pour réduire drastiquement les émissions carbone. Depuis sa création, Time souhaite réunir un milliard d'euros. Trois ans après, le compteur affiche timidement les onze millions. Pourtant, plus de 60.000 citoyens, majoritairement français, sont entrés au capital - car oui on parle encore avec les termes du monde financier. Mais la partie se gagnera avec les entreprises privées qui, si elles ne sont aujourd'hui que 2.000, apportent bien 60 % des fonds déjà réunis.

Arthur Auboeuf Time for the Planet

Arthur Auboeuf présente les objectifs de Time for the Planet et relaie l'appel à souscripteurs le 15 juin 2022 à Bordeaux. (Crédits MG / La Tribune)

Si aucun des actionnaires de Time ne touchera de dividendes au-delà de sa mise de départ, tous croient que l'innovation pourra nous sauver des crises majeures à venir. Quand Arthur Auboeuf et ses collègues présentent le projet aux scientifiques en 2019, les représentants de la communauté, et en particulier l'une de ses figures majeures Jean Jouzel, les alertent sur une nécessaire prise de recul. L'innovation oui, mais seulement le temps que la sobriété dans les modes de consommation se mette en place. Du reste, financer les pépites de demain paraît grisant.

"Les innovations existent, elles sont toutes là devant nous ! L'enjeu c'est de donner un modèle économique aux scientifiques, aux ingénieurs. Les innovations dont on a besoin pour faire la transition, elles sont dans une espèce de vallée de la mort que personne ne veut financer. Elles n'ont pas d'équipe entrepreneuriale solide et elles ne sont pas suffisamment avancées pour changer d'échelle", agite le représentant de Time, qui ressert sa métaphore préférée : faire le "Tinder du climat".

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La réussite et le déclic

Originaire du Jura et globalement optimiste, Arthur Auboeuf reconnaît ne pas être un expert des enjeux climatiques. Le quasi trentenaire est plutôt du genre sportif. Il a grandi dans le même village que le biathlète Simon Destieux et a accompli ses études Staps autour de la performance physique. En réalité, l'intérêt était de profiter des "six mois de vacances par an" pour créer, à côté, sa première société dans le numérique. À 17 ans, il revend une entreprise dans le secteur des médias avant de lancer une application de services événementiels et de jeux vidéos. "Là j'appliquais le parcours classique avec des investisseurs, des développeurs et 26 employés. Cette boîte là c'était des échecs, des réussites, ça n'arrêtait jamais", rejoue-t-il.

Son talent et sa réussite précoces finissent par le faire remarquer. La créateur de Thriller, une application américaine de vidéos censée concurrencer TikTok, l'embauche pour percer en Europe. Ils sont alors trois salariés. Deux ans et 300 millions d'euros de levée de fonds plus tard, l'effectif grimpe à 400. Arthur apprend, se démarque. Jusqu'à la crise existentielle légitime : "Tous les matins je me levais en me disant que je faisais danser des gamins dégénérés sur une appli", dit-il presque en s'excusant.

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Les scientifiques et les gardiens

Dès lors, la cause climatique devient la seule qui vaille. Même s'il est trop tard pour les stations de ski du Jura, dont la moitié ont fermé, il veut y croire. Avec cinq autres associés trentenaires et ayant tous connu le succès dans des projets d'entreprise, Arthur Auboeuf lance le projet qui doit bousculer toute la société marchande. Bienvenue chez Time for the Planet, qui "d'un point de vue expérimental, est la version de l'entreprise la plus post-capitaliste que l'on puisse imaginer". La limitation des profits, tout comme les principes de démocratie qui confèrent une voix pour chaque euro investi, sont inscrits dans la charte de valeur de l'entreprise à mission. L'équivalent d'une constitution républicaine dont le contenu est farouchement surveillé par un conseil d'experts de la gouvernance.

En interne, on les appelle les gardiens des valeurs. "C'est la voix qui, démocratiquement, engage la société", souligne-t-il. Jusqu'à présent, l'instance est composée de huit sages qui doivent déterminer si les projets sélectionnés par le conseil scientifique pour être financés, correspondent bien aux valeurs portées par le collectif. A terme, ils pourraient être une cinquantaine. Un accroissement qui pose la question de l'entente : comment garantir que quelques-uns ne torpilleront pas la mission d'intérêt général portée par l'entreprise ? Pour montrer la voix, les fondateurs ont pris la décision la plus radicale qui soit.

Éthique brouillée

"Nous avons tous démissionné de nos postes de gérants il y a quelques semaines. Car, jusqu'ici, on avait tout pouvoir", explique Arthur Auboeuf. Time n'est plus tellement porté par des personnes que par des valeurs liées au sauvetage du climat. Abstrait ? Plutôt. Mais la machine fonctionne à plein régime : 850 dossiers portés par des innovateurs attendent sur le bureau du comité de sélection. Tous cherchent à prouver l'intérêt écologique de leurs projets, qu'il soit dans le domaine des transports, de l'alimentation ou encore de l'énergie, avant d'éprouver la viabilité de leur pépite sur le marché. S'il n'y a pas de débouché économique, Time n'investit pas. Elle a financé pour l'instant six entreprises françaises entre 200.000 et deux millions d'euros. L'une d'elles, Beyond the sea - à noter que le monde post-capitaliste parle principalement anglais - prépare, depuis le Bassin d'Arcachon, des ailes géantes de kitesurf dédiées aux plus grands cargos de la marine marchande mondiale.

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L'appui financier de Time doit permettre à la pépite arcachonnaise de passer à l'échelle. Mais pactiser avec Arthur Auboeuf et ses associés bien organisés cache une contrainte majeure. Toute entreprise financée doit laisser la direction de son projet à une équipe nommée par Time. Et comme Yves Parlier, CEO de Beyond the sea et ancien skipper du Vendée Globe, est passé maître du vent, cela n'a rien d'évident. Time a proposé plusieurs noms pour prendre la direction. Sans succès. Pas facile quand on est innovateur de confier son bijou au premier inconnu. Difficile aussi de croire que ce modèle global de refonte de l'entreprise puisse s'imposer véritablement dans le monde économique, encore tourné vers la quête aux profits.

Pour Adélaïde de Lastic, philosophe qui s'intéresse à l'éthique des organisations et des entreprises, le modèle proposé paraît ainsi aussi novateur que limité :

"Les membres de Time sont à la fois dans le domaine de l'action écologique et dans celui du placement financier. En plus, on ajoute à cela une troisième brique : le financement participatif citoyen avec un très grand nombre de financeurs. Ce sont trois briques différentes et qui possèdent chacune un système de valeurs propre", fait-elle remarquer. "Cela nécessite d'expliquer quel est le véritable référentiel de valeurs de l'entreprise."

Sans quoi il existe, selon la chercheuse, un risque de brouiller le message éthique porté par Time. Mais l'entreprise à mission, lucide, sait bien qu'elle doit s'appuyer sur la sphère financière si elle ambitionne d'entamer la révolution technologique. Un rêve encore illusoire alors que les multinationales ne se montrent pas vraiment réceptives face aux appels du pied.

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Être un moteur du changement ?

Pourtant, les modèles d'entreprise actuels ne pourront perdurer au-delà d'une certaine limite, écologique et sociale. "Énormément d'entreprises s'intéressent aux sujets sociétaux pour redéfinir leur raison d'être. Elles réorientent leur objet social de base pour le cibler vers un impact sociétal positif", appuie Adélaïde de Lastic. En interne aussi, les groupes sont à l'aune d'une transfiguration. "Il y a une tendance forte à des gouvernances beaucoup plus horizontales et beaucoup plus participatives. Ce sont désormais deux valeurs clés des gouvernances contemporaines."

Time for the Planet a le potentiel pour être un moteur du changement. Pour l'instant, l'entreprise tâtonne et intrigue. L'expérience est grisante pour les personnes qui y prennent part et c'est peu dire en voyant l'excitation d'Arthur Auboeuf. Il aura aussi profité de son passage en Gironde pour glisser des mots doux à l'oreille du Bordeaux Atlantique business club. Le trentenaire se fait caméléon au milieu des financeurs pour jouer leur jeu en même temps qu'il les emmène sur son propre terrain. "C'est le truc le plus dur que j'ai entrepris de ma vie", avoue-t-il. Bienvenue dans un monde à réinventer.

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