Bordeaux Métropole, la Gironde et les Gilets jaunes

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Manifestation des Gilets jaunes le 19 janvier, en face de la mairie de Bordeaux, place Pey Berland
Manifestation des Gilets jaunes le 19 janvier, en face de la mairie de Bordeaux, place Pey Berland (Crédits : Thibaud Moritz / Agence APPA)
Démographie galopante, flambée de l'immobilier et concentration des emplois : le dynamisme de la métropole bordelaise ressemble parfois à une crise de croissance cristallisant des sentiments de relégation sociale et territoriale relayés chaque samedi par les Gilets jaunes. Alors qu'Alain Juppé vient de quitter le fauteuil de maire après près de 25 ans de mandat, Bordeaux Métropole fait-elle figure de poumon économique oxygénant la Gironde et au-delà, ou au contraire de centrifugeuse expulsant ses habitants insuffisamment solvables ?

Le rituel est immuable depuis le début de l'année 2019. Chaque vendredi à 18h, Alain Juppé participe à une table-ronde prospective sur les enjeux de Bordeaux Métropole en 2050. Le lendemain, chaque samedi après-midi, il rejoint le centre de vidéosurveillance de la police nationale pour assister aux violents affrontements entre casseurs et force de l'ordre en plein centre-ville de Bordeaux dans le sillage de la manifestation des Gilets jaunes. Si le futur ex-maire de Bordeaux et ex-président de Bordeaux Métropole a initié la démarche Bordeaux Métropole 2050, au croisement de la concertation citoyenne, de l'exercice intellectuel et de la pré-campagne électorale, il assiste impuissant à cette mobilisation inédite au cœur de Bordeaux. Après 15 semaines, les Gilets jaunes sont en passe de gommer l'image de Bordeaux, vitrine de la métropole agréable à vivre du XXIe siècle, au profit de celle de figure de proue de ce mouvement social. La formidable attractivité bordelaise pourrait-elle se muer en problème ?

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Flambée de l'immobilier...

Ce n'est un secret pour personne : avec une hausse de l'ordre de 400 % des prix de l'immobilier dans l'ancien à Bordeaux Métropole entre 2000 et 2018 et de 25 % sur les cinq dernières années, la flambée inédite des prix de l'immobilier a mécaniquement exclu toute une frange des ménages bordelais de l'accession à la propriété. Le ménage girondin moyen d'un budget de 200.000 € quand la moyenne des transactions enregistrées en 2018 à Bordeaux oscille autour de 300.000 €. "Il y a toujours eu un Bordeaux bourgeois et du triangle d'or et un Bordeaux populaire. Mas ce dernier a cessé de l'être, notamment à Saint-Michel et Bacalan, tout comme la première couronne bordelaise. Bordeaux était une ville où la maison avec jardin était un projet accessible, ce n'est plus le cas", rappelle Frédéric Neyrat, professeur de sociologie à l'Université de Rouen Normandie et Bordelais expatrié, qui poursuit :

"La croissance urbaine depuis 1995 s'est accompagnée d'une forte gentrification. L'économie a changé et toute une partie de la population plus hétérogène a dû partir. Ce changement a été rapide et brutal ce qui a entraîné une perception des populations plus violente qu'ailleurs."

... et faiblesse du parc social

En guise d'amortisseur, la mairie de Bordeaux a récemment accéléré le rythme de construction de logements sociaux, en imposant notamment 30 % dans chaque programme. Un changement de braquet qui ne masque pas l'évolution très timide depuis l'arrivée aux affaires d'Alain Juppé. De 1995 à 2017, le taux de logements locatifs sociaux à Bordeaux est passé seulement de 14,2 % à 17,9 % quand, de 2001 à 2017, celui de Paris a grimpé de 13,1 % à 20,5 % malgré des contraintes foncières et architecturales au moins aussi prégnantes. A l'échelle de la Métropole, le taux de logements sociaux monte certes à 23,3 % mais souffre d'une répartition inégale entre l'est et l'ouest de l'agglomération. « Au-delà du concert de louanges consécutif à son départ, on constate qu'Alain Juppé a mené une politique urbaine assez classiquement de droite et libérale avec peu de maîtrise foncière et d'actions en faveur de la mixité et du logement social », note ainsi Gilles Pinson, directeur du master "stratégies urbaines et gouvernances métropolitaines" à Sciences Po Bordeaux. Malgré l'effort de construction récent et la création tardive d'un établissement public foncier, Alain Juppé laisse en effet la métropole avec un décalage entre l'offre et la demande estimé par le bailleur girondin Domofrance à 32.000 logements sociaux. Un handicap de taille quand on sait que le logement est le 1er poste de dépenses des ménages français.

Une concentration de ménages fragiles...

Quand il est interrogé sur la persistance locale des Gilets jaunes, Alain Juppé répète à l'envie qu' "opposer les habitants et les territoires n'a pas de sens" et que le taux de pauvreté est plus élevé à Bordeaux Métropole (14,1 %) qu'en Gironde (12,9 %) et en Nouvelle-Aquitaine (13,7 %). Le revenu médian est certes assez similaire à Bordeaux (1.786 €/mois) que dans l'ensemble de la Gironde (1.756 €/mois) mais il ne dépasse pas 1.580 € dans le Libournais, le Cubzaguais, la Haute Gironde ou encore le Sud Gironde, le long du couloir de la pauvreté documenté par l'Insee dès 2011.

Celle-ci soulignait encore en janvier dernier que les deux-tiers des près de 800.000 Néo-aquitains vivant sous le seuil de pauvreté habitent sous l'influence des grandes aires urbaines tandis que l'A'urba et la CAF écrivaient en septembre 2018 :

"En nombre, la métropole a renforcé sa fonction de territoire d'accueil des publics les plus fragiles. En flux, ce sont toujours les territoires de deuxième couronne qui prennent le relai. Les communes de première couronne accueillent plutôt les allocataires aisés."

... mais aussi d'emplois et de bureaux

Au total, Bordeaux Métropole accueillait en 2015 exactement 50 % de la population girondine tout en concentrant à la fois 60 % des allocataires sociaux défavorisés et 62 % des emplois du département. En matière d'emplois, la tendance s'est accentuée puisque Bordeaux Métropole pesait 61 % des créations d'entreprises en 2017 et près de 80 % des créations d'emplois en 2018. Elle truste également 99 % de la demande placée de bureaux de Gironde tandis qu'à l'inverse 57 % des locaux d'activité, notamment les entrepôts, sont situés hors métropole.

 "Il y a un effet de concentration très fort qui tend à se renforcer ces dernières années et qui se double d'une concentration à Bordeaux même qui regroupe à elle seule 43 % des emplois des 28 communes de la Métropole", observe Cécile Rasselet.

Mobilité et mixité sociale

Tout cela engendre des conséquences directes sur le quotidien de nombreux ménages girondins - dont l'un des membres au moins travaille souvent dans la métropole bordelaise - notamment par un allongement des temps de trajet, ce qui entraîne à la fois des dépenses contraintes supplémentaires et une restriction du temps disponible. "Le temps de trajet a doublé en direction de Bordeaux en quinze ans. Les mouvements pendulaires vers la métropole concernent un quart des ménages à Blaye et jusqu'à 80 % à Saint-André-de-Cubzac", témoigne Denis Baldes, le maire de Blaye (5.000 hab. à 50 km de Bordeaux). Plus au sud, Daniel Barde est le maire de Blasimon (950 hab, à 50 km de Bdx) et président de l'Association des maires ruraux de Gironde. "Nous avons des nouveaux habitants liés au dynamisme bordelais, certains viennent par choix, d'autres par contrainte à cause des prix des loyers et de l'immobilier avec des mouvements pendulaires vers Bordeaux et Libourne", confirme-t-il.

A l'instar de l'Ile-de-France, la métropole bordelaise semble tout à la fois attractive et répulsive. "La hausse des prix ruisselle dans l'agglomération qui devient une pompe aspirante et refoulante de population. Les jeunes aisés arrivent et les classes populaires sont repoussées à l'extérieur. Il y a une ségrégation sociale et spatiale en fonction des revenus qui devient très intense en Gironde. La violence sociale de la flambée des prix de l'immobilier est bien réelle et structure la vie de milliers de gens en Gironde", considère Jean-Pierre Labroille, délégué départemental de la Ligue des Droits de l'Homme Gironde en charge des questions du logement. "Les cadres et professions supérieures sont plus nombreux en entrée qu'en sortie de Bordeaux-Métropole. Les ménages des classes moyennes quittent un peu plus la métropole : cela correspond à une mauvaise adéquation entre l'offre des logements et les capacités financières de ces ménages", abondait Camille Garcelon, urbaniste à l'A'Urba, en octobre 2018 devant l'Obervatoire immobilier du sud-ouest.

"Pas de ressentiment, ni de jalousie"

Pour autant, faut-il voir dans le coût de l'immobilier à Bordeaux Métropole le facteur décisif de la mobilisation des Giles jaunes ? "Au sein des cahiers de doléances, je n'ai pas constaté de ressentiment ni de jalousie vis-à-vis de la métropole, qui est plutôt perçue comme une chance au même titre que la qualité de vie girondine", tempère Daniel Barde. Pour entendre les Gilets jaunes, l'association a ouvert des cahiers de doléances du 8 décembre au 12 janvier, permettant de récolter 350 participations dans une centaine de communes rurales de Gironde. "Il y a trois items saillants : l'injustice sociale, l'injustice fiscale et la fracture territoriale incarnée par la fermeture des services publics et l'absence de transports publics efficaces", synthétise le président des maires ruraux girondins.

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"Je ne suis pas certain que les cortèges des Gilets jaunes à Bordeaux soient mus par des questions d'immobilier et de gentrification", analyse également Gilles Pinson. Le directeur scientifique du Forum urbain avance un autre ressort sociologique :

"Nantes et Rennes, où la mobilisation des Gilets jaunes est plutôt faible, ont été conquises pendant les Trente Glorieuses par les populations rurales environnantes qui ont remplacé la vieille bourgeoisie locale jusque-là aux commandes. Cette transition n'a pas eu lieu à Bordeaux, ni à Toulouse, qui ont gardé une autonomie locale bourgeoise et, de fait, un clivage plus net entre l'urbain et le rural. S'y ajoutent à Nantes et à Rennes des territoires alentours prospères économiquement, que ce soit sur le plan agricole ou industriel, c'est une autre différence avec Bordeaux et Toulouse."

Gilets jaunes

Manifestation des Gilets jaunes sur les quais de Bordeaux, le 5 janvier 2019 (crédits : Agence Appa)

La métropole coopérative

De son côté, Cécile Rasselet de l'A'urba se montre très prudente : "Je ne vois pas d'explication purement rationnelle à l'intensité de la mobilisation des Gilets jaunes à Bordeaux plus qu'ailleurs." Tandis que Patrick Marengo, le maire de Royan (19.000 hab, Charente-Maritime), avance une explication plus symbolique : "L'intensité des Gilets Jaunes est un signe de bonne santé pour Bordeaux qui est clairement identifiée comme le centre de pouvoir de la région, dirigé jusqu'à peu par un ancien Premier ministre. Et il y a de gros efforts menés aujourd'hui entre la métropole et les territoires voisins parce qu'elle a un besoin vital d'échanger avec ces espace situés dans sa zone d'intérêt direct."

C'est en effet précisément pour tisser des liens avec ces territoires qui entourent et nourrissent la métropole, qu'Alain Juppé a initié dès 2016 une politique de coopération bilatérale avec des villes moyennes de Gironde et bien au-delà : après Libourne, Angoulême (Charente), Marmande (Lot-et-Garonne) et Saintes (Charente-Maritime), c'est au tour de Limoges (Haute-Vienne) et bientôt de Mont-de-Marsan (Landes) de travailler main dans la main avec Bordeaux. A Limoges, le dialogue a été formalisé début février et s'appuiera sur deux axes : le développement urbain et les échanges culturels et touristiques. Des initiatives saluées par les élus locaux concernés comme par les observateurs même si les effets concrets pour les habitants n'ont pas encore eu le temps de se matérialiser, notamment sur le front de la mobilité.

Deux millions d'habitants en 2040 ?

Mais au-delà de ces coopérations politiques, se pose la question de l'avenir de la métropole et plus largement de la Gironde. S'il continue de gagner 20.000 personnes par an, le plus grand département de France devrait dépasser la barre des 2 millions d'habitants à l'approche de l'année 2040. Un véritable défi en termes d'aménagement et de gestion de l'espace et des flux de population. "Il faut raisonner aujourd'hui en prenant en compte cette nouvelle donne car, en réalité, quand on préserve les Landes, le littoral et les vignes, le foncier disponible en Gironde n'est pas si abondant qu'on le croit. Il y a un axe urbain Arcachon-Bordeaux-Libourne qu'il faut densifier tout en développant l'axe Langon-Bazas-La Réole pour rééquilibrer", se projette Jean-Pierre Labroille, de la LDH.

Les élus locaux des territoires périphériques ne disent pas autre chose : "La métropole ruisselle dans un rayon de 25 km maximum, on peut faire beaucoup mieux. Bordeaux Métropole est un atout indéniable pour la Gironde qui peut devenir un gros problème demain si on ne fait rien aujourd'hui. On est à un tournant qu'il ne faut pas manquer", met ainsi en garde Daniel Barde, le président des maires ruraux girondins, tandis que son collègue blayais regrette que "la mixité sociale soit de plus en plus remise en cause en France et particulièrement en Gironde : de manière croissante, c'est votre niveau de revenu qui détermine la commune dans laquelle vous pouvez habiter."

De quoi nourrir de nouvelles inégalités demain car, si globalement tous les revenus ont augmenté en Gironde ces dernières années, "en réalité, c'est l'écart entre les revenus les plus riches et les plus pauvres qui se creuse, au niveau du département mais surtout de la métropole", soulignait ainsi l'A'urba dans son Observatoire de l'habitat et des modes de vie, en juin 2017.

Bien plus qu'aux questions politiques locales, ce sont ces enjeux et ce changement d'échelle que devront aborder le futur maire de Bordeaux - et surtout le futur président de la Métropole - qui seront élus au printemps 2020. L'objectif : transformer l'essai de la "décennie bordelaise", expression chère à Vincent Feltesse, l'ancien président de la communauté urbaine de 2007 à 2014, pour qualifier les années 2010.

Alain Juppé et Nicolas Florian

Alain Juppé a quitté son fauteuil de maire Bordeaux, laissant la place à son adjoint Nicolas Florian (crédit photo : Agence Appa)

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Commentaires
a écrit le 28/02/2019 à 9:47 :
C'est quand même un problème que l'on retrouve dans les grandes villes, attractives ou pas, le prix pour se loger étant bien trop élevé. De un tiers à plus de la moitié du budget du foyer cela n'est décidément pas raisonnable.

Une bonne crise nationale de l'immobilier ferait un bien fou à l'économie et la croissance car le prix des maisons s'effondrant il est évident qu'une vague massive de logements en location reviendrait permettant de retrouver des prix des logements loués ou achetés beaucoup plus raisonnables générant une nouvelle croissance forte et constante.

Mais comment dégommer la gangrène financière qui la tue alors que celle-ci n'a jamais été aussi puissante même si léthargique ?
a écrit le 26/02/2019 à 22:10 :
Le découpage régional a donné de grosses bizarreries. Châtellerault est plus proche de Tours que de Bordeaux. Ussel est plus proche de Clermont, et même de Lyon, que de Bordeaux. Les Deux-Sèvres sont beaucoup plus proches de Nantes et Angers que de Bordeaux, qui parait vraiment loin quand on regarde la carte. Même La Rochelle est plus proche de Nantes que de Bordeaux. Difficile d'espérer un ruissellement avec de telles distances.
La comparaison avec Nantes est d'ailleurs très intéressante. Non seulement les villes satellites de Nantes sont plus riches que celles de Bordeaux, mais elles ont de mon point de vue une économie beaucoup plus diversifiée et donc moins sujette aux aléas économiques.
En outre les villes satellites de Nantes sont beaucoup plus proches géographiquement du centre de la métropole. Qu'on habite à Saint-Nazaire, Ancenis, Les Herbiers ou la Roche sur Yon, on peut très rapidement accéder à Nantes en train.

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