Nouvelle-Aquitaine : pourquoi Bordeaux Métropole se tourne (enfin) vers ses voisines

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Bordeaux Métropole a initié depuis 2014 une politique de voisinage en Gironde et bien au-delà.
Bordeaux Métropole a initié depuis 2014 une politique de voisinage en Gironde et bien au-delà. (Crédits : Thomas Sanson - Mairie de Bordeaux)
Les métropoles irriguent-elles ou assèchent-elles les territoires qui les entourent ? Pour répondre à cette question et éviter les effets économiques néfastes sur les autres villes de Nouvelle-Aquitaine, Bordeaux a initié depuis 2014 une stratégie de coopération territoriale bilatérale qui lui permet de redécouvrir ses voisins et de façonner son hinterland.

"Je ne crois pas au ruissellement économique entre une métropole et son hinterland. Ceux qui l'affirment ne l'ont pas démontré", affirmait encore Alain Rousset, le président de la Région Nouvelle-Aquitaine, lors de ses vœux en janvier dernier, ajoutant : "Il faut que les pouvoirs publics, en particulier la Région, assurent le lien et l'aménagement du territoire". Sans attendre cet appel, la ville et la métropole de Bordeaux ont initié en 214 une politique de voisinage avec des villes moyennes de Gironde et de Nouvelle-Aquitaine. Pleinement légitimée par la création au 1er janvier 2016 de cette vaste région et la mise en service, en juin 2017, de la ligne à grande vitesse (LGV) Bordeaux-Paris, cette politique s'inscrit également dans le débat national sur la nature des liens économiques entre les métropoles et leur hinterland ou arrière-pays. Comment expliquer cet éveil métropolitain bordelais ?

"La Nouvelle-Aquitaine a joué en faveur de la prise de conscience. Bordeaux a été historiquement tournée vers l'Atlantique et le Royaume-Uni mais très peu vers son arrière-pays, son hinterland", rappelle Jean-Marc Offner, le directeur de l'A'Urba, l'agence d'urbanisme de la métropole bordelaise. "Il y a peu de maillage territorial équilibré en Aquitaine et Nouvelle-Aquitaine. Cela se traduit par des contrats de coopération bilatéraux pour éviter que Bordeaux n'apparaisse comme le grand ordonnateur des territoires, ce qui serait une concurrence directe avec la Région."

Au sein de cette grande région, à dominante rurale, Bordeaux apparaît en effet comme une métropole isolée et sans rivale. A tel point que l'hinterland bordelais peut sembler manquer à l'appel dans une sorte de "Bordeaux et le désert néo-aquitain". Ce n'est pas l'avis des auteurs de l'ouvrage collectif "L'Eveil métropolitain : l'exemple de Bordeaux" (Editions du Moniteur, 2018) : "L'hinterland existe à partir du moment où l'on décide qu'il existe. Cet espace se définit subjectivement. Il y a hinterland quand on donne un sens à un territoire voisin, quand on le fait apparaître comme compagnon de route ou de jeux, quand on crée des partenariats..."

Une direction de la coopération territoriale

SI l'on en croit cette définition, alors l'agglomération bordelaise est bel et bien en train de redécouvrir son environnement et de façonner son hinterland. "Une métropole qui serait installée dans un désert ne serait pas une métropole en bonne santé. Bordeaux Métropole a intérêt à ce que la Gironde et la Nouvelle-Aquitaine soient prospères", affirme ainsi Alain Juppé, le maire de la ville et président de la métropole. Une politique volontariste qui s'est concrétisée par une série de petits pas. La désignation, d'abord, au lendemain des élections municipales de 2014 d'une conseillère municipale et métropolitaine en charge des coopérations territoriales, en la personne de Mylène Villanove. La création, ensuite, en janvier 2016, d'une direction des coopérations et partenariats métropolitains dotée de quatre agents. La signature, enfin, de contrats de coopérations bilatéraux avec Angoulême à l'automne 2016, avec Libourne en 2017 et avec Marmande, a priori à l'automne 2018.

Des dispositifs aussi originaux et prometteurs que chronophages. "Paradoxalement, cela prend autant de temps de travailler avec Toulouse qu'avec Libourne ou Marmande. Il faut à chaque dois remettre l'ouvrage sur le métier", note Jean-Marc Offner. Une difficulté confirmée du côté de Bordeaux Métropole qui songe à travailler par thématique avec plusieurs villes à la fois plutôt que de manière bilatérale, surtout si la coopération devait s'étendre à l'avenir à Saintes, Mont-de-Marsan ou Arcachon voire La Rochelle, Poitiers ou Agen. "Outre la limite en termes de moyens humains, la clef pour avancer c'est d'abord la qualité des relations interpersonnelles entre les élus des deux collectivités et entre leurs équipes. Il est indispensable que le contact passe bien", témoigne Mylène Villanove.

Un jeu d'acteurs se met en marche

La LGV a drastiquement rapproché Angoulême de Bordeaux tandis que Libourne et Marmande misent également sur l'attractivité démographique et économique de l'agglomération bordelaise pour attirer leur part de ménages aisés et d'entreprises et s'assurer des débouchés économiques. S'en suit un jeu d'acteur où chacun veut s'arrimer d'une manière ou d'une autre à la dynamique en cours, jugeant qu'il vaut mieux prendre le train métropolitain en marche plutôt que de le regarder passer. "La métropole est véritablement la mine du XXIe siècle : c'est l'endroit où l'on va travailler, c'est le pôle de centralité", considère ainsi Philippe Buisson, le maire de Libourne, qui poursuit : "Il faut mettre fin à une fébrilité qui voudrait que les territoires ruraux ou périurbains aient peur de la métropole. C'est au contraire une opportunité." Il est vrai que la Communauté d'agglomération libournaise (Cali) est pleinement intégrée dans le bassin d'emploi métropolitain bordelais qui, avec ses 1,1 million d'emplois, s'étend sur une bonne partie de la Gironde.

"Ce qui est bon pour la métropole doit être bon pour les autres territoires, encore faut-il créer les conditions de ce développement commun. La Métropole et le Département doivent travailler ensemble sur ces problématiques, surtout pas en concurrence", considère de son côté Christine Bost, qui est à la fois vice-présidente de Bordeaux Métropole en charge du rayonnement métropolitain et du Département de la Gironde en charge des stratégies de développement territorial. Une manière de faire le lien entre ces deux collectivités alors que le Département élabore une stratégie de soutien aux "villes d'équilibre" de Gironde.

Rattraper la réalité

Ces relations bilatérales entre agglomérations marquent en effet une rupture avec la logique de compétence et de périmètre qui préside en général aux discussions inter-territoriales. Il s'agit pour ces pouvoirs locaux de rattraper une réalité qui leur a quelque peu échappé puisque les entreprises comme les ménages ne les ont pas attendus pour se déplacer, générant ainsi d'important flux sur des périodicités quotidiennes ou hebdomadaires pour des raisons de travail, d'enseignement, de santé ou de loisirs. "La prise de conscience de l'existence de ces flux est une première étape. Ensuite, les élus locaux peuvent faciliter et accompagner les flux existants, en particulier en termes de transports publics alternatifs à l'automobile et de formation professionnelle entre bassins d'emplois", analyse Olivier Bouba-Olga, économiste à l'Université de Poitiers.

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Attractivité, débouchés économiques, mobilité, tourisme : les villes moyennes ont ainsi tout à gagner à se rapprocher de Bordeaux mais l'inverse est également vrai, comme le rappelle Jean-Marc Offner : "Ce serait délicat et difficilement envisageable que Bordeaux se replie sur elle-même. A l'échelle de l'Europe, Bordeaux reste une petite grande ville et elle doit donc s'appuyer sur ses voisines et son hinterland pour grandir. " Les gains potentiels peuvent se compter en termes d'activité économique comme sur le terrain politique mais aussi dans le domaine de la gestion des ressources alimentaires et naturelles :

"La notion de circuit court est intéressante mais ne doit pas être synonyme d'autoconsommation totale, de repli sur soi voire d'autarcie parce que les villes n'ont pas été faites pour cela mais pour favoriser une économie de l'échange", juge le directeur de l'A'urba. "Produire tous ses fruits et légumes au sein de Bordeaux Métropole est absurde tout comme il est absurde de les importer du Chili. En revanche, coopérer sur ces sujets avec Marmande, par exemple, correspond à une échelle cohérente qui limite les externalités négatives d'une mondialisation planétaire tout en permettant des échanges économiques qui ont du sens au niveau territorial."

Un urbanisme des grands territoires

Donner du sens au niveau territorial, c'est traditionnellement la mission du Schéma de cohérence territoriale (Scot) qui rassemble 94 communes et 975.000 habitants de l'agglomération bordelaise. Cela n'empêche pas son président, Michel Labardin, de voir d'un bon œil ces nouveaux échanges : "Cela va dans le sens des choses. L'influence et l'attractivité de la métropole le long de la Garonne s'est d'abord étendue à Langon, puis La Réole et désormais Marmande. Au sein de cette aire métropolitaine élargie, le Scot traite plutôt des questions de relative proximité et du tissu périurbain. Tout cela est complémentaire".

L'élu, qui est également vice-président de la métropole en charge des transports de demain, insiste cependant sur un écueil potentiel : "L'enjeu principal est d'éviter des villes-dortoir. Pour cela il faut stimuler l'économie locale partout et travailler à un maillage efficace en transports en commun à grande échelle." Se dessine donc un urbanisme des grands territoires dont l'intermodalité des déplacements serait la colonne vertébrale et au sein duquel la métropole jouerait un rôle actif d'arrosoir des territoires voisins pour les entraîner dans son sillage. Une belle image qui reste un vrai défi.

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