Violences en marge des manifestations des Gilets jaunes : des commerçants bordelais racontent

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Les violences en marge des manifestations des Gilets Jaunes (ici place Pey-Berland, près du cours Pasteur et du cours Alsace Lorraine) sont particulièrement vives à Bordeaux
Les violences en marge des manifestations des Gilets Jaunes (ici place Pey-Berland, près du cours Pasteur et du cours Alsace Lorraine) sont particulièrement vives à Bordeaux (Crédits : Agence Appa)
Des représentants de la CCI de Bordeaux Gironde et de la mairie de Bordeaux étaient au contact des commerçants du cours Pasteur, dans le centre-ville de Bordeaux, cet après-midi. Ces derniers racontent ce qu'ils ont vécu et viennent d'écrire au maire Alain Juppé.

"On voit la souffrance des commerçants, on voit les vitres cassées et on est venu leur dire qu'ils ne sont pas seuls." Philippe Loiseau, vice-président de la Chambre de commerce et d'industrie de Bordeaux Gironde et Maribel Bernard, adjointe au maire de Bordeaux en charge du commerce, sont partis à la rencontre de plusieurs commerçants du cours Pasteur ce jeudi après-midi à Bordeaux.

"Il y a la casse bien sûr, mais il y a aussi les gens qui ne viennent plus le samedi à cause des manifestations et des casseurs, reprend l'élu consulaire. Je lance donc un appel aux consommateurs en leur disant qu'ils doivent vivre normalement. C'est la meilleure preuve de soutien. On n'est pas en guerre civile !"

Au même moment, juste à côté, la pharmacienne du cours Pasteur, Frédérique Bardet, répond aux questions de France Bleu Gironde et, en s'appuyant sur son vécu des dernières semaines, parle précisément de scènes "dignes d'une guerre civile".

"Gilets jaunes ou non gilets jaunes, les forces de l'ordre les refoulent par ici lors de chaque manifestation, décrivait-t-elle plus tôt. Il y a des casseurs, des familles, des couples avec poussettes... tous mélangés. Ça fait trois samedis qu'on ferme l'après-midi. En baissant le rideau l'autre jour, mes employés ont pris des tirs de flashball ! On a l'impression que ça n'émeut personne. Les clients ne viennent plus en ville."

Philippe Loiseau explique de son côté que des réflexions avec plusieurs banques, avec la Chambre de métiers, la mairie... ont lieu pour trouver des solutions, et notamment le blocage des dettes des commerçants impactés et l'étalement des réglements à l'Urssaf. Mais il précise aussi : "Il faut que nationalement, il se passe quelque chose. La solution n'est pas bordelaise." Il rappelle que la CCI Bordeaux Gironde a mis en place une ligne téléphonique d'urgence pour les dirigeants d'entreprise (05 56 79 50 00) et que ces derniers ne doivent pas hésiter à l'employer. Maribel Bernard ajoute que le conseil municipal devrait voter "l'exonération des droits de terrasse pour le mois de décembre". L'adjointe au maire et l'élu consulaire décrivent "des soldes ratés, des CDD qui ne sont pas devenus des CDI et une morosité ambiante qui n'incite pas à consommer".

Gilets jaunes CCI Mairie visite commerçants

Maribel Bernard, Philippe Loiseau et la directrice associée de l'agence de voyages du cours Pasteur (photo La Tribune)

"On a alerté, on n'a obtenu aucune réponse"

Arrive alors la directrice associée de l'agence de voyages du cours Pasteur. Sa boutique ne ressemble plus à rien : surmonté par des planches de protection, un mur de parpaings monte à deux mètres de hauteur et tient lieu de vitrine. La vraie a été arrachée samedi dernier.

"On a alerté à plusieurs reprises pour assurer la sécurité des commerces et des habitants des environs, explique la directrice, prénommée Emmanuelle. On n'a obtenu aucune réponse. C'est le 3e sinistre, l'assurance n'est pas venue les deux premières fois. Compte tenu de la taille de la vitrine, il y a 5 semaines de délai pour la remettre en état. A quoi bon si elle est à nouveau détruite ? Concernant l'assurance, on n'a pas de nouvelles. Il s'agit de perte matérielle, pour l'instant la perte d'exploitation n'est pas chiffrée."

La commerçante raconte son dernier samedi :

"La vitrine a été arrachée, le local a été pillé, vidé. Ils ont tout brûlé. Même les câbles informatiques ont été enlevés et jetés sur les rails du tramway. Ce sont des gens complètement enragés, incontrôlables. Certains avaient des gilets jaunes, pas tous. A l'intérieur du local, on a retrouvé un vêtement imbibé de White Spirit. Et aucune force de police n'est intervenue, ils ont fait ça tranquillement, sans courir. Les commerçants du cours avaient alerté pourtant avant, mais c'est resté sans réponse. La coiffeuse au bout de la rue a ouvert en octobre dernier, elle a craqué. Elle craint de devoir déjà fermer. Moi, j'ai assisté à ça devant ma télé. Je regardais ce qui se passait à Bordeaux, j'ai vu qu'ils étaient cours Pasteur. J'ai vu que ça brûlait. C'est un commerçant qui m'a appelé.
Quand on est arrivé, c'était fini. Il y a un gros 4x4 qui s'est arrêté, quelqu'un en est descendu, je pense que c'était un élu. Il m'a demandé de ne pas jeter de choses sur les voies du tramway. Je n'en revenais tellement pas que je lui ai demandé de répéter ! Ça m'a mis hors de moi, je lui ai expliqué que c'étaient les câbles informatiques de ma boutique qui brûlaient là. Il a passé un coup de fil : deux minutes après, les voies du tram étaient nettoyées. La seule chose qui importait, c'était de rétablir sa circulation. Et il est reparti sans demander si on avait besoin d'aide. La police dit qu'elle est débordée. On a monté la garde. Plus bas cours Alsace Lorraine, le dirigeant de Promovacances ne travaille pas : il monte la garde et empêche les gens de rentrer. Il faut que samedi prochain, le cours soit protégé. Est-ce que les pouvoirs publics attendent qu'il y ait un mort ?"

Gilets jaunes panneau à vendre

Les commerçants écrivent au maire

Dans un courrier adressé à Alain Juppé, maire de Bordeaux et président de Bordeaux Métropole, les commerçants du cours Pasteur et de la rue Alsace Lorraine "appellent au secours". Dans cet écrit, ils disent "subir tous les samedis en fin d'après-midi et jusque tard dans la soirée, des exactions commises par des groupes de casseurs qui interviennent après la dispersion des manifestations des gilets jaunes. Ces exactions sont au fil des semaines de plus en plus nombreuses et violentes. [...] Face à cette situation, les commerçants et professionnels n'en sont plus à simplement déplorer la chute de leur chiffre d'affaires et la destruction de leur outil de travail : ils en viennent à craindre pour leur intégrité physique et celle de leurs salariés. Et ont le sentiment d'être quelque peu délaissés par les pouvoirs publics."

Dans ce même courrier, ces chefs d'entreprise notent que le déploiement des forces de l'ordre n'est pas du ressort de la mairie mais pointent malgré tout "l'insuffisance du dispositif policier" à proximité. "Il est par ailleurs important de souligner que les exactions se produisent à la nuit tombée dans le prolongement de la manifestation. Dans ce contexte il serait judicieux de suggérer à M. Le Préfet qu'il encadre les horaires de manifestation pour que la dispersion des vrais manifestants se déroule avant 14 heures et que les forces de l'ordre puissent sécuriser les lieux, après la dispersion de la manifestation et largement avant la tombée de la nuit. Cette organisation permettrait en effet de clarifier la situation entre les manifestants exerçant un droit et les casseurs qui mettent en péril les biens et la sécurité des personnes en violation de toutes nos règles de droit démocratiques." En conclusion, ces commerçants disent "ne pas douter de l'implication totale" d'Alain Juppé. Mais ils "attendent maintenant que cette implication devienne plus visible et qu'elle se traduise par une interpellation officielle des services de l'Etat".

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La Chambre de commerce et d'industrie Bordeaux Gironde a mené le second volet de son enquête sur l'impact sur le commerce du mouvement des gilets jaunes, après un premier jet déjà publié. Cette fois, 310 commerçants ont été interrogés du 9 au 14 janvier. Voici les principaux enseignements :

  • A Bordeaux, 93 % des personnes sollicités déclarent avoir enregistré une baisse de fréquentation durant les 3 derniers samedis de décembre et le 1er de janvier. 80 % pensent qu'elle est supérieur à 20 % et plus du quart supérieure à 50 %.
  • Toujours à Bordeaux, 90 % disent avoir ressenti une baisse de leur chiffre d'affaires. 77 % estiment qu'elle est supérieure à 20 %, près du quart supérieure à 50 %.
  • Hors Bordeaux, 69 % des commerçants interrogés disent enregistrer une baisse de fréquentation et 66 % une baisse de leur chiffre d'affaires. Plus précisément, la Haute-Gironde semble avoir été particulièrement impactée, avoir des chiffres similaires à ceux de Bordeaux. La Métropole hors Bordeaux a également subi un impact fort, moins marqué sur le Bassin d'Arcachon.

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Commentaires
a écrit le 18/01/2019 à 15:42 :
Il faut interdire les manifestations dans le centre des villes. Si manifester est un droit, le lieu peut être imposé par la préfecture.
Casser n'est pas un droit et les forces de l'ordre doivent pouvoir neutraliser les casseurs plus rapidement.
a écrit le 18/01/2019 à 9:18 :
"Je lance donc un appel aux consommateurs en leur disant qu'ils doivent vivre normalement. "

Parce que vivre en consommateur serait vivre "normalement" donc ?

Ça y est, je pleure...
a écrit le 17/01/2019 à 18:25 :
Le prefet qui doit maintenir l'ordre est sans doute en we chaque samedi car il faut toujours beaucoup de temps pour intervenir au péage de Virsac, au pont d'Aquitaine, etc.
Mais son "palais" est bien gardé - impossible de circuler dans la rue Vital Carles. Enarque ou pas, ce fonctionnaire est indigne de la sa fonction et de la république et devrait être révoqué. Dans beaucoup d'entreprises, un tel comportement serait sanctionné. Mais l'administration est devenue le refuge des pleutres et des inconséquents. A ne pas avoir été ferme d-s le début on va s'attirer les foudres des GJ et des autres, modérés qui ne supportent plus cette "chienlit" couverte par des autorités autruches.

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