Agriculture bio : « Il y aura beaucoup de déconversions si la consommation ne repart pas »

L'agriculture biologique a rarement connu pire conjoncture économique. Entre une baisse inédite de la consommation l'an dernier et du pouvoir d'achat depuis le début de la guerre en Ukraine, le marché de la bio traverse une zone de dépression. Certains producteurs fruitiers envisagent déjà explicitement un retour au conventionnel si la situation ne s'améliore pas.
Avant la récolte 2022 qui débutera en août, les stocks de pommes certifiées biologiques sont pleins en raison d'une consommation à la baisse.
Avant la récolte 2022 qui débutera en août, les stocks de pommes certifiées biologiques sont pleins en raison d'une consommation à la baisse. (Crédits : Blue Whale)

-3,9 %. Le chiffre a raisonné dans la profession comme un désaveu à l'agriculture biologique. Il concerne la baisse de la consommation de produits certifiés bios dans les grandes surfaces françaises en 2021, selon la publication de l'Agence bio du 10 juin dernier. Un revers qui reste à relativiser au vu de la forte hausse de 2020 dopée par les confinements et l'intérêt des consommateurs pour des produits plus qualitatifs. Mais il n'en fallait pas moins pour affoler les marchés qui, encore en 2022, constatent une réduction entre les prix du bio et du conventionnel. Pour les cultivateurs sous certification, qui ont des coûts de production plus élevés au kilo, c'est tout un modèle qui est torpillé.

"Je pouvais obtenir un prix triple pour une pomme bio, à 90 centimes voire un euro. Aujourd'hui, je la vend 28 centimes", présente, amer, Martin Delvolvé, producteur de pommes via la société D Pom.

Avec l'inflation et la baisse du pouvoir d'achat, les consommateurs font plus attention à leur porte-monnaie et se détournent des fruits et légumes bios. À tel point que les stocks augmentent pour la production biologique et que les prix sont tirés vers le bas et se rééquilibrent avec les autres denrées. Quand l'offre connaît un pic, la demande ne répond plus. Le producteur de pommes, basé à Montauban dans le Tarn-et-Garonne, dispose d'une exploitation fruitière de 75 hectares, dont huit en bio depuis 2014. A l'époque, Martin Delvolvé plante plusieurs variétés "par opportunisme". Les prix de vente offrent des revenus bien meilleurs que ceux accordés à la production dite conventionnelle. La part des conversions et de la consommation va en grandissant. "Je disais à des copains : "Mais on devrait tout convertir en bio !" Ça a duré huit ans, jusqu'à l'année dernière...", rejoue-t-il.

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Les stocks sont pleins

En 2021, entre le gel et les maladies, il a été particulièrement difficile pour les producteurs d'avoir une récolte de qualité. Le changement climatique engendre des aléas qui empêchent d'atteindre les standards de calibre imposés dans la grande distribution. Les pommes qui ont souffert sont allées approvisionner le secteur de la transformation industrielle, moins rémunérateur que celui des produits frais. Pour le groupement de fruiticulteurs Blue Whale, qui rassemble 300 producteurs, majoritairement de pommes, sur quatre grands bassins (Val de Garonne, Val de Loire, Provence et Centre), la situation est particulièrement tendue.

"Sur le dernier trimestre c'était très compliqué, on a encore des pommes bios en stock alors que tout doit déjà être écoulé à cette période", alerte Marion Dufossé, responsable des marchés bios pour Blue Whale. La marque a poussé ses fruiticulteurs à la conversion en raison de marchés favorables. Résultat, elle est passée de 3 à 16 % de surfaces en bios depuis 2017. Et comme d'autres producteurs ont amorcé leur processus de conversion, d'une durée de trois ans, cette part va encore augmenter. "L'an prochain encore plus de vergers vont achever leur conversion. On est très inquiets pour la prochaine campagne", confie-t-elle.

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Avec 240.000 tonnes de fruits récoltés chaque année, Blue Whale exporte dans plus de 70 pays. En 2021, elle a réalisé un chiffre de 310 millions d'euros. Mais elle peine particulièrement à percer sur les marchés bios tant la demande est trop faible sur ce segment prisé par un nombre croissant de producteurs. Et comme la dynamique d'un marché économique fonctionne surtout sur la confiance en l'avenir, rien ne promet de s'arranger.

"Nos producteurs sont vraiment déçus de ne pas gagner leur vie en faisant du bio, ils se sont fait violence pour faire évoluer leur système. Ils vont attendre quand même, laisser passer quelques années mais si la consommation ne repart pas d'ici trois ans, il y aura beaucoup de déconversions", agite Marion Dufossé.

Des variétés sans débouchés

Alors qu'une exploitation doit compter trois ans pour certifier son verger en bio, il ne faut qu'une saison pour repasser en méthode conventionnelle. Tout le travail d'effort environnemental, crucial pour répondre aux enjeux actuels de l'agriculture, se verrait ainsi balayé. Une tournure bien paradoxale : à l'heure où les marchés boudent la bio, les initiatives pour valoriser cette agriculture se multiplient comme l'institut de formation et de recherche Bordeaux Sciences Agro qui vient de lancer une chaire dédiée. Mais au-delà des enjeux de production, les chercheurs agronomes ne peuvent rien face aux lois du marché.

Dans le Tarn-et-Garonne, Martin Delvolvé lui n'envisage pas la déconversion alors qu'il voit déjà des confrères passer à l'acte. "Ces déconversions ont lieu sur des variétés qui ont été plantées par opportunisme alors qu'elles n'ont pas de vrais débouchés en bio", pointe-t-il. La reconfiguration du marché montre en effet que certaines variétés s'en sortent mieux que d'autres, c'est-à-dire celles qui sont les plus rustiques et sont plus avantageuses à produire en bio. Le fruiticulteur va donc peupler son verger avec ces espèces produites uniquement en bio et de meilleure qualité. Désormais, lui et ses confrères vont davantage adapter leurs conversions - et déconversions - en fonction des débouchés et de leurs aléas.

Mais pour assurer la pérennité de la filière, l'enjeu reste le même : "pénétrer les marchés et essayer de prendre la place avant les autres". Pour Blue Whale, c'est l'heure des choix stratégiques : continuer à accompagner la transition des producteurs en espérant le réveil du marché ou stopper l'agonie économique. Même si Marion Dufossé, en poste depuis mai, est arrivée dans un moment particulièrement délicat, elle veut croire que la bio sera "le mode de production généralisé de demain". En attendant, c'est toute une filière qui ne sait que faire de ses stocks.

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Commentaires 4
à écrit le 20/07/2022 à 20:32
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L'agriculture biologique est un acte de foi, pas un marché à prendre. Le conventionnel est délétère, ceux qui changent sont des opportunistes.

à écrit le 19/07/2022 à 13:11
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Le "label bio" n'est qu'au niveau d'un jardin de particulier! On vient juste ;-) de s'apercevoir qu'il est indispensable d'avoir un sol vivant pour que le reste soit vivant et non construit par la chimie humaine! Donc beaucoup d'erreur a corriger pou...

à écrit le 19/07/2022 à 13:06
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C'est pour cela qu'ils n'ont jamais condamné l'obscurantisme agro-industriel, trop contents de pouvoir se gaver à nouveau de tout ce pognon criminel. Au secours. BAYER-MONSANTO, 30 milliards de dettes qui doivent certainement n'être que des pots de v...

à écrit le 19/07/2022 à 11:23
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Le Bio n'est adapté ni à la production de masse et delocalisée ni à la distribution en hypermarché. Le Bio c'est une production et une distribution locale. En ces termes, la 🍌 bio par exemple est un non sens.

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