Biznext Bordeaux : des futurs ancrés dans le présent qui décoiffent

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Thomas Houy a battu en brèche dix idées reçues sur la création d'entreprises et l'innovation dans une économie numérique.
Thomas Houy a battu en brèche dix idées reçues sur la création d'entreprises et l'innovation dans une économie numérique. (Crédits : Agence APPA)
Les spécialistes qui sont intervenus pendant la dernière édition de Biznext à Bordeaux ont balayé un large spectre d’expertise, de la création d’entreprise aux risques liés à l’intelligence artificielle, en passant notamment par l’usage de la réalité augmentée en usine.

Docteur en sciences de gestion, maître de conférences à Télécom ParisTech, responsable de la chaire Entrepreneuriat numérique étudiant avec LVMH, entrepreneur et conseil de startups, Thomas Houy a tout d'abord déroulé la galerie des dix commandements qui fondent le socle de son évangile cybernétique appliqué à la création d'entreprise. L'orateur a démarré par une histoire passionnante. Celle qui remet en cause la pratique traditionnelle consistant à copier les champions d'un marché pour s'en inspirer.

"Il s'agit du biais des survivants, a-t-il prévenu. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, l'état-major de la Royal Air Force, qui perdait énormément d'avions au cours des bombardements sur l'Allemagne, a essayé de comprendre quel était le point faible de ses appareils. C'est ainsi que tous les avions qui rentraient étaient examinés. Le commandement s'est aperçu qu'ils étaient principalement touchés aux ailes et les a donc faites renforcer. Cela n'a strictement rien changé aux pertes. Parce qu'en examinant seulement les avions survivants, l'état-major ne pouvait pas savoir que les appareils abattus étaient d'abord touchés à leur réservoir d'essence !"

Pas de prime à l'originalité

Une leçon qui pousse à réfléchir posément, par exemple sur l'opportunité de développer une stratégie de croissance agile parce qu'elle semble fonctionner sur quelques dizaines d'entreprises très connues. Tant que l'on ne sait pas avec certitude si cette stratégie joue le rôle de l'aile ou du réservoir des bombardiers de la RAF, mieux vaut se montrer prudent a implicitement indiqué Thomas Houy. Parce que, comme il l'a mis par la suite en scène, derrière des réussites éclatantes se cachent peut-être des centaines de milliers, voire des millions de sociétés détruites par la croissance agile. L'orateur a ensuite battu en brèche l'idée qu'il faut construire des dispositifs ayant la meilleure technologie, sachant qu'à l'origine Google ne répondait correctement qu'à une requête sur deux et que ce qui compte, c'est l'expérience utilisateur.

Passer trois minutes à remplir un questionnaire pour que le moteur de recherche sache exactement ce que vous voulez ça ne marche pas, à voulu démontrer l'orateur. Pas sûr que cette approche puisse être généralisée à tous les secteurs... Puis Thomas Houy s'en est pris, à la façon d'un iconoclaste, à l'originalité. Il a littéralement passé ce concept appliqué à la création d'entreprise au rouleau compresseur. "Il n'y a pas de prime à l'originalité, aucun avantage à être le premier" a-t-il ainsi lancé, relançant à la mode digitale une formule biblique qui a plusieurs siècles de succès, celle de l'Ecclésiaste : "Nihil novi sub sole" (Rien de nouveau sous le soleil). En arguant du fait que les technologies qui se sont développées, comme celle de Twitter, existaient déjà avant d'être connues (il y a eu un proto-twitter universitaire). Un sujet philosophique sur lequel pourraient sans doute plancher les bacheliers. Thomas Houy a ainsi invalidé dix idées préconçues sur la création d'entreprise.

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Recrutements : la création d'un nouveau lien

Yohan Darosa conçoit avec la startup bordelaise Blow Technologies, dont il est cofondateur et CEO, un service de gestion renouvelé du recrutement via Internet, avec le site Blow.sh, qui s'appuie sur un système d'intelligence artificielle. La gestion de données via un algorithme fait plus qu'optimiser la gestion des recrutements, elle transforme un métier ancien qui est longtemps resté très lié aux petites annonces publiées dans les journaux.

Yohan Darosa

Yohan Darosa, cofondateur et CEO de Blow Technologies (Crédits : Agence Appa).

Avec l'intelligence artificielle, la gestion des viviers de candidats prend une dimension qui s'inscrit dans la durée, a exposé Yohan Darosa, puisque l'IA reste en continu au contact de ces derniers. "Ce qui permet d'orienter les entreprises qui recrutent avec une précision inédite, d'autant que l'algorithme établit un lien avec les candidats qu'il est possible de beaucoup mieux comprendre", a observé le dirigeant. Ce qui fait de l'IA un outil d'aide à la décision sans équivalent. Qu'un candidat envoie une vidéo à la place d'une lettre de motivation n'est pas un problème, puisque l'image permet elle aussi de faire passer beaucoup d'informations. Avec un bémol : la réalisation d'un CV vidéo est plus impliquant pour le candidat, qui se mettra davantage à nu. La déception en cas d'échec n'en sera que plus difficile à digérer. Grâce à la réactualisation en continu des CV et au contact développé avec les candidats en recherche d'emploi, Blow Technologie veut à la fois valoriser le parcours de ces derniers, quand ils changent d'entreprises et in fine apporter un service quasi sur-mesure aux dirigeants en quête de main-d'œuvre parfaitement adaptée à leur activité.

Générer des clones digitalisés

Dirigeante et cofondatrice de la société Iteca, à Angoulême (Charente), Yaël Assouline opère dans la réalité virtuelle et dans la réalité augmentée. Iteca s'est en particulier fait connaître pour son savoir-faire dans la conception et le développement de jumeaux numériques (digital twin), qui sont les doubles digitalisés d'une usine, dont on peut assurer le pilotage par logiciel.

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Si réalité virtuelle et réalité augmentée sont originaires du monde des jeux vidéo, comme l'a confirmée Yaël Assouline, ces technologies ont été transférées dans le monde de l'industrie et ne sont plus des affaires des monopoles de geeks. « Sur le plan des usages il y a des différences entre réalité virtuelle et réalité augmentée. La réalité virtuelle implique l'immersion, elle peut s'appliquer à la formation, au training. La réalité augmentée permet des interventions dans la réalité. C'est ce que nous avons fait avec la maison de cognac Hennessy, pour laquelle nous avons créé un jumeau numérique de leur future usine deux ans avant qu'elle ne soit construite », a déroulé Yaëlle Assouline.

Biznext Bordeaux 2018

Yaël Assouline, dirigeante d'Iteca (crédits : Agence Appa).

L'IA : autant de promesses que de questions

Enfin, c'est Yvan Delègue, le directeur Orange multimédia applications au Technocentre d'Orange, à Châtillon, dans les Hauts-de-Seine, qui s'est prêté au jeu des questions-réponses autour de l'intelligence artificielle (IA). L'IA est-elle préemptée par des grands groupes américains et chinois ? «C'est malheureusement vrai avec le temps d'avance pris par les GAFAMI américains (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft et IBM) et les BATX chinois (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi). Ce sont les entreprises les plus valorisées de la planète et ce sont elles qui trustent et qui drivent le monde d'aujourd'hui et probablement de demain." Le responsable d'Orange reste cependant optimiste : « L'Europe se réveille ! Il y a le règlement européen sur la protection des données personnelles (RGPD), qui permet à l'Europe d'adopter un positionnement original face à la concurrence, il y a une volonté de s'organiser de manière collective et il y a en Europe d'excellents chercheurs et de très bons experts de l'intelligence artificielle, en particulier en France. »

Yvan Delègue

Yvan Delègue, directeur Orange multimédia applications au Technocentre d'Orange (crédits : Agence Appa).

L'IA signera-t-elle la fin du travail et des travailleurs ? Pour Yvan Delègue, il ne faut pas être naïf : "Il y a aura des métiers peu qualifiés, plus fragilisés qu'il faudra accompagner mais il faut bien avoir en tête que les juristes, notaires, avocats, médecins, etc. seront eux aussi bouleversés par l'IA. Leur métier va évoluer et ils devront se concentrer sur les tâches à valeur ajoutée. La relation client, d'humain à humain, fait partie de cette valeur ajoutée." Dans ce contexte, l'instauration d'un revenu universel ou la taxation des robots sont des questions qui méritent d'êtres posées. "L'IA interroge aussi frontalement le fonctionnement de notre système d'éducation et de formation qui doit probablement s'adapter davantage aux évolutions de l'économie. Il faut développer l'apprentissage du code, l'esprit d'initiative, l'esprit critique, et apprendre à tous comment une IA fonctionne. Il faut que chacun soit capable de comprendre ce qu'il se passe autour de lui."

Très concrètement, il faut pouvoir garder la maitrise de l'IA sur, par exemple, la voiture autonome : "En cas d'accident, qui est responsable ? pourquoi la voiture a-t-elle réagit de cette manière ? Qui a programmé, comment et pourquoi ? On ne peut pas prendre le risque d'avoir des systèmes qu'on ne comprend plus que ce soit dans l'automobile, le transport, la santé, la relation client ou la finance" met en garde Yvan Delègue, alors qu'un cas de figure vient de se présenter dans l'aviation commerciale.

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