Covid-19 : le big-bang des circuits de distribution de fruits et légumes en Gironde

Le confinement instauré le 17 mars puis la fermeture des marchés a bouleversé la distribution de produits frais dans l'agglomération bordelaise. Le MIN de Brienne voit son activité diminuer globalement de 20 % tandis que certains grossistes accusent une chute de 70 %. En parallèle, de nouveaux circuits se structurent pour alimenter les particuliers, via la vente directe et des plateformes publiques, tandis que les invendus sont fléchés vers les associations humanitaires.

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Avec le confinement puis la fermeture des marchés de plein vent, le marché d'intérêt national de Bordeaux Brienne accuse une baisse de 20 % de son activité.
Avec le confinement puis la fermeture des marchés de plein vent, le marché d'intérêt national de Bordeaux Brienne accuse une baisse de 20 % de son activité. (Crédits : Mathieu Mamontoff Artiste Associé)

L'annonce de la fermeture des écoles, collèges, lycées et universités le 12 mars puis, deux jours plus tard, celle des restaurants avant le confinement total du 17 mars a eu des conséquences majeures pour toute la filière des fruits et légumes, des producteurs aux consommateurs en passant par les distributeurs. S'ils n'ont pas été complètement pris de court, les professionnels girondins ont dû réinventer le modèle en quelques jours. "En l'espace d'une nuit on a revu toute l'organisation du MIN pour mettre en place les gestes barrières et une séparation physique claire. Aujourd'hui, on a trouvé nos marques : tout est signalé avec des achats sans contact physique et 80 à 90 % de pré-commandes", témoigne Pierre Pichardie, le directeur général du marché d'intérêt national (MIN) de Bordeaux Brienne.

Au MIN, une activité en repli de 20 % en moyenne

D'ordinaire, cette plaque tournante des produits alimentaires voit transiter 150.000 tonnes de marchandises chaque année. "Depuis la fermeture des marchés de plein air, l'activité du MIN est en repli de 20 %, voire 30 %", annonce Pierre Pichardie. Une baisse directement liée au confinement avec la fermeture de la restauration commerciale et collective. Ainsi pour certains grossistes spécialisés, le coup est particulièrement rude : "Pour nous, cela a signifié l'arrêt d'environ 70 % de notre activité en seulement trois jours", pointe Laurent Colas, chez Terreazur. Basé au MIN, ce grossiste alimentaire qui emploie 130 salariés pour 30 M€ de chiffre d'affaires s'est retourné pour assurer le tiers d'activité restant à destination notamment des hôpitaux et maisons de retraite mais aussi des commerces de proximité et, dans une moindre mesure, de la grande distribution.

Néanmoins, si le marché aux fleurs et les professionnels 100 % dédiés à la restauration collective sont à l'arrêt, "l'activité de carreau connaît-elle une activité digne de la saison estivale, notamment tirée par la demande du littoral girondin qui est similaire à celle habituellement constatée en juin après l'arrivée mi-mars de nombreux Franciliens", souligne Maribel Bernard, adjointe au maire de Bordeaux et présidente du MIN.

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Les associations en première ligne

Chez les grossistes Terreazur, Trias ou encore Transgourmet le constat est le même : la raréfaction des débouchés augmente les invendus et ces grossistes multiplient donc les dons aux associations pour les écouler. "En règle générale, on donne environ douze tonnes à la Banque alimentaire et aux Restos du Coeur mais là on se retrouve avec dix fois plus de quantité sur les bras et des associations qui manquent de bénévoles avec le confinement. On a déjà donné plus de trente tonnes de produits frais depuis le 15 mars en ouvrant nos dons à de nouvelles associations", poursuit Laurent Colas. Terreazur assure donc désormais le tri, le conditionnement et la livraison de produits à la Banque alimentaire, au centre hospitalier Charles Perrens ou à l'association Graines de solidarité.

"Outre le manque de bénévoles, les associations font face à de nouveaux publics fragiles : des familles dont les enfants ne vont plus à la cantine ou dont les parents ont perdu leur emploi précaire, des étudiants fragilisés, etc.", constate Alexandre Siarri, adjointe au maire de Bordeaux chargée de la cohésion sociale. Cette situation a inquiété la municipalité qui, tant pour garantir des débouchés aux producteurs que pour permettre aux associations de s'approvisionner en produits frais, a débloqué un fonds d'urgence de 100.000 € répartis pour moitié à la Banque alimentaire et pour moitié à six autres structures (Secours populaire, les Restos du cœur, Gargantua, le Pain de l'amitié, la Case et les Coursiers Solidaires). Une somme abondée par une campagne de financement participatif qui a déjà réuni 11.000 € et une participation de Bordeaux mécènes solidaires à hauteur de 30.000 €. "Tout cela doit nous permettre de répondre à l'urgence et de construire un stratégie alimentaire résiliente pour s'assurer que tout le monde puisse boire et manger", avance Alexandra Siarri. Le Département de la Gironde a également débloqué 50.000 € avec le même objectif de soutien aux producteurs et aux publics fragiles.

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Parallèlement, de nouveaux réseaux associatifs apparaissent spontanément. Corinne Guillemot, bénévole au sein du Foyer fraternel et à l'épicerie solidaire Epi C'Tout de Local'Attitude au Grand Parc et conseillère départementale sans étiquette (ex PS), a ainsi participé à la mise sur pied en quelques jours d'un circuit ad hoc pour alimenter des associations du nord de la ville :

"On se rend au MIN tous les deux jours pour récupérer des invendus et les répartir à différentes associations de Bordeaux Nord en fonction des besoins des familles telles que Gargantua, le Foyer fraternel, le centre social Bordeaux Nord ou encore MIAM. Tout cela s'est organisé sur le tas et a déjà permis d'aider une trentaine de familles du centre social et de fournir des paniers de 5 kg de fruits et légumes à 500 personnes en dix jours, soit au moins 2,5 tonnes de produits frais récupérés auprès de différents grossistes comme Trias et Transgourmet", explique-t-elle.

Production divisée par huit au Sivu

De son côté, la cuisine du Sivu Bordeaux-Mérignac, qui fournit habituellement 23.000 repas par jour dont 85 % pour les écoles de ces deux communes et 15 % pour les repas à domicile et les seniors, a été contraint de diviser par huit sa production quotidienne ! "Nous sommes à environ 3.000 repas quotidiens depuis le 15 mars principalement pour les enfants de soignants, les personnes âgées à domicile et les centre d'hébergement comme l'auberge de jeunesse de Barbey qui a été réquisitionnée pour les sans abris", note Christophe Simon, le directeur de cet établissement public de 60 collaborateurs qui a radicalement changé ses priorités :

"Le sujet n'est plus de faire du bio ou du local mais de faire à manger pour nourrir des gens dans l'urgence ! On a refondu notre production dans une gamme unique et nos équipes passent en réalité plus de temps à constituer et à conditionner les portions qu'à les cuisiner. Cela bouleverse complètement notre fonctionnement et avec ces contraintes nous achetons moins de produits frais à transformer et davantage d'agroalimentaire."

Et le risque est réel pour l'équilibre économique du SIVU. "Nous avons la trésorerie pour tenir six semaines mais au-delà cela va devenir très compliqué puisque nos charges restent fixes mais pas nos recettes. Les répercussions du confinement sont aussi très compliqués pour nos producteurs chez qui nous approvisionnons en direct", ajoute Christophe Simon.

La vente directe explose

"Avec la fermeture des canaux historiques que sont l'hôtellerie-restauration, l'épicerie fine et la restauration collective et à domicile, il y a une réelle raréfaction des débouchés pour les producteurs locaux, même en grande distribution où les particuliers se sont beaucoup approvisionnés en produits secs (riz et pâtes) ou en pommes de terre, poireaux et pommes par exemple. A l'inverse, pour les asperges et les fraises la situation est très problématique", détaille Louis Fleury. Directeur en charge du marketing et du développement des circuits courts à la Chambre d'agriculture de Gironde, il est à la manœuvre depuis le 15 mars pour recenser les producteurs girondins et leurs stocks à écouler. L'activité des drives fermiers existants sur la métropole depuis 2012 à Bordeaux, Eysines, Lormont et habituellement Gradignan, a ainsi été multipliée par cinq depuis la mi-mars !

"On met aussi en place des points de vente éphémères chez les producteurs et des livraisons dédiées avec des transporteurs tels que le groupe Arom et l'Atelier Remuménage", ajoute Louis Fleury qui travaille également avec les Amap (associations pour le maintien d'une agriculture paysanne), des coopératives et des structures telles que la Sica Maraîchère Bordelaise ou les Petits Cageots, mais aussi la grande distribution qui vient exceptionnellement s'approvisionner chez des petites producteurs référencés par la Chambre d'agriculture.

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Trois plateformes locales

Dans ce contexte, les collectivités territoriales soutiennent le déploiement en urgence de plateformes pour ouvrir de nouveaux débouchés alternatifs aux producteurs locaux. C'est le cas à Bordeaux avec l'ouverture d'un drive fermier éphémère par la Chambre d'agriculture sur la place des Quinconces mise à disposition par la mairie dès le vendredi 3 avril en complément de son annuaire de commerces de proximité.

En Gironde, le Département vient de lancer sa propre plateforme permettant de géolocaliser producteurs et points de vente locaux. Enfin, à l'échelle de la Nouvelle-Aquitaine, le conseil régional a également lancé ce lundi 30 mars sa plateforme internet de mise en relation directe avec commandes et livraisons entre les producteurs et consommateurs. Preuve de l'attente, plus d'un millier de producteurs et 40.000 particuliers étaient déjà inscrits ce lundi sur le site selon la Région.

"Plus les portes sont grandes, plus les courants d'air passent"

"La réouverture d'une partie des marchés de plein vent va aussi accorder une bouffée d'oxygène à nombre de petits producteurs dont les débouchés dépendent parfois à 100 % de ces marchés dans les petites villes et villes moyennes", assure Sébastien Héraud, président d'Interfel Nouvelle-Aquitaine et agriculteur en Dordogne. 200 marchés vont en effet rouvrir en Nouvelle-Aquitaine. "Notre exploitation est petite et nous fonctionnons à 100 % par la vente directe depuis 40 ans donc nous n'avons pas de problèmes pour vendre aujourd'hui mais, dans d'autres exploitations, il va y avoir de la casse faute de trésorerie parce que, comme disait mon père, plus les portes sont grandes, plus les courants d'air passent", poursuit ce producteur de fraises, tomates, poivrons, courgettes et herbes aromatiques.

"Toutes ces solutions s'ajoutent les unes aux autres. Cela ne compensera pas la baisse globale de la distribution et donc des débouchés pour les producteurs limitrophes de la métropole bordelaise mais cela permettra d'en lisser l'impact sur les six semaines du confinement tout en garantissant l'approvisionnement des habitants", considère Louis Fleury.

D'autant qu'une autre problématique vient percuter l'activité de nombreux producteurs pour récolter les fruits et légumes : la pénurie de main d'œuvre, notamment d'origine étrangère en raison du confinement et de la fermeture des frontières. "Dans beaucoup d'exploitations il manque la moitié, voire plus, de la main d'œuvre nécessaire pour la récolte. C'est dramatique et on va vers une récession des volumes de fraises. Il faut mobiliser les chômeurs pour venir travailler la terre même si c'est un travail physique et pas facile", observe Sébastien Héraud qui fait remarquer avec un peu d'amertume : "On n'est passé en seulement quatre jours d'une image d'agriculteurs pollueurs qui maltraitent la terre et les animaux à celle de personnes à l'importance vital pour nourrir et faire vivre la France ! Les agriculteurs ont retrouvé toutes leurs vertus qui avaient été malheureusement oubliées par l'opinion publique depuis quelques temps..."

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