Bordeaux Métropole doit-elle viser l’autosuffisance alimentaire ?

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Le marché d'intérêt national de Bordeaux Brienne voit passer 150.000 tonnes de produits frais par an.
Le marché d'intérêt national de Bordeaux Brienne voit passer 150.000 tonnes de produits frais par an. (Crédits : Mathieu Mamontoff Artiste Associé)
La métropole bordelaise s’interroge sur son autonomie alimentaire pour favoriser les circuits de proximité et limiter son empreinte carbone.

En 2011, la production annuelle de produits frais (fruits et légumes, produits laitiers et viande) sur le territoire de la métropole de Bordeaux représentait moins d'un jour de la consommation annuelle correspondante. Ce ratio a grimpé à 7 jours en 2017 mais reste notoirement insuffisant et, selon un diagnostic mené par le bureau d'études VertigoLab pour les services métropolitains en 2017/2018, le potentiel agricole théorique utilisé à plein permettrait d'atteindre seulement 16 jours d'autosuffisance alimentaire. La Métropole, qui compte moins de 6.000 hectares de surface agricole utile, s'est officiellement dotée en 2017 d'un Conseil consultatif de gouvernance alimentaire durable pour réfléchir à ces enjeux d'alimentation.

"En réalité, peu importe que l'on soit à un, trois ou sept jours d'autosuffisance tant ces délais sont dérisoires. En revanche, il est important de mettre ce sujet sur la table pour décider collectivement d'un objectif crédible et se donner les moyens de l'atteindre", considère Patrick Bobet, le président de la Métropole.

Ce ratio d'autonomie alimentaire reste en effet un calcul purement théorique - d'autant plus que les 176 exploitations agricoles recensées sur le territoire métropolitain ne sont pas majoritairement tournées vers le marché local - mais il permet d'interroger ce secteur qui représentait à Bordeaux Métropole en 2013 environ 1.200 emplois pour une production évaluée à 37 M€.

L'alimentation, une volonté politique

A défaut d'une impossible autonomie, la Métropole travaille avec ses voisins. "L'échelle de la Gironde est illusoire puisque 85 % de son agriculture est de la viticulture. La Nouvelle-Aquitaine, qui est la première région agricole de France avec une production diversifiée, pourrait être un territoire pertinent", observe Nathalie Corade, maître de conférences en économie à Bordeaux Sciences Agro. Mais elle nuance son propos : "Bordeaux Métropole n'est pas seule et d'autres agglomérations et territoires ruraux de Nouvelle-Aquitaine veulent reterritorialiser leur production agricole pour garantir des débouchés à leurs agriculteurs et conserver leur population. Il y a un objectif assez partagé de reterritorialiser la production agricole et donc une potentielle concurrence entre les territoires."

Alors qu'une denrée alimentaire parcourt en moyenne 3.000 km avant d'être consommée, les élus locaux, dans le sillage des consommateurs, sont toujours plus nombreux à vouloir favoriser les circuits courts ou locaux (de 30 km pour les fruits et légumes jusqu'à 200 km selon certains acceptions).

"Bordeaux Métropole est un gros pôle de consommation, c'est une chance pour les agriculteurs de la région mais les relations avec les territoires agricoles sont d'abord une question de volonté politique", pointe Dominique Graciet, président de la Chambre régionale d'agriculture de Nouvelle-Aquitaine. Le premier outil mobilisable est bien sûr la commande publique pour la restauration collective (écoles, collèges, lycées, ehpad, etc.). Le SIVU Bordeaux-Mérignac sert à lui seul plus de 2 millions de repas par an dont 30 % d'approvisionnement local. Une part vouée à augmenter.

Reformater les flux logistiques

C'est une autre forme de politique qui préside à la coopération établie ces derniers mois entre Bordeaux Métropole et Marmande Val-de-Garonne, distantes de 90 km. Car la réalité est aussi implacable qu'absurde : seulement 5 % de la production alimentaire du Marmandais va vers Bordeaux Métropole et 80 % de cette part passe par le marché de Rungis, en Ile-de-France, avant de revenir à Bordeaux ! L'objectif est donc de réorienter drastiquement ces flux logistiques. « Les entreprises, producteurs comme distributeurs, sont très demandeuses d'une rationalisation de ces circuits. Nous allons donc quantifier ces flux puis les réorganiser au départ de Val-de-Garonne », expose Daniel Benquet, le maire de Marmande et président de l'agglomération. Les résultats de l'étude devraient être connus d'ici la fin de l'année. Le point d'entrée à Bordeaux pourrait être le MIN (marché d'intérêt national) de Brienne mais pas nécessairement. L'idée étant d'arriver au plus près du dernier kilomètre, ces réflexions associent les équipes de La Poste.

MIN de Bordeaux Brienne

Le MIN de Bordeaux Brienne (crédits : PC / La Tribune)

Mais le MIN de Brienne, qui voit passer 150.000 tonnes de produits frais par an en cœur de métropole, entend aussi tirer son épingle du jeu. "C'est un outil stratégique pour cette problématique du dernier kilomètre. Dans les deux ans, il développera ses activités classiques mais déploiera aussi un pôle d'innovation dans les métiers de la logistique urbaine, de l'alimentaire et de la restauration", met en avant Maribel Bernard, la présidente de la plateforme et adjointe au maire de Bordeaux. Et s'il est pour l'heure impossible de quantifier la part des productions locales qui transitent par le MIN, certains acteurs se sont organisés et montent en puissance à l'image des 90 producteurs de Loc'Halle Bio.

Lire aussi : Grand Bordeaux : Loc'Halles Bio place les circuits courts au cœur de son modèle économique

Vers une politique agricole locale

Mais au-delà, quelle est la marge de manœuvre réelle de la Métropole pour agir hors de son territoire ? "La ville n'a pas vocation à faire de l'agriculture. En revanche, on pourrait imaginer une politique agricole locale à l'échelle du territoire où la métropole financerait par exemple des aides aux agriculteurs, de l'accompagnement à l'installation ou à la conversion au bio. Cela porte aussi des enjeux culturels, économiques et d'aménagement du territoire", remarque Nathalie Corade. Des discussions en ce sens ont été initiées entre la Métropole et le Conseil régional notamment. De là à imaginer l'acquisition de foncier hors métropole pour sécuriser ses approvisionnements ? "Rien n'est acté à ce stade mais tout peut être envisagé. La seule frontière c'est d'être respectueux de nos partenaires pour aboutir à des dispositifs gagnant-gagnant", conclut Béatrice de François, conseillère métropolitaine déléguée à l'agriculture de proximité et aux circuits courts.

D'ici là, Bordeaux Métropole, Marmande Val-de-Garonne mais aussi La Réole et Tonneins ont présenté une candidature commune à l'appel à projets "Territoires d'innovation" dans le cadre du programme d'investissements d'avenir (PIA 3) pour porter un projet de territoire autour de l'économie circulaire, de l'énergie et du développement durable. Une démarche qui s'appuie sur la politique coopérative initiée par Alain Juppé et Mylène Villanove depuis 2016. Avec à la clef une aide potentielle de 15 à 20 M€.

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Bordeaux : 53e aire urbaine la plus autonome

Selon une étude du cabinet Utopies de 2017, Bordeaux se classe au 53e rang des 100 plus grandes aires urbaines françaises en termes d'autonomie alimentaire. Seulement 1,8 % des produits alimentaires (de toutes sortes) qui y sont consommés ont une origine locale contre 2 % en moyenne. Ce taux atteint 8 % à Avignon et dépasse 6 % à Valence, Nantes, Angers et Saint-Brieuc. Il est de de 2,1 % à Limoges, 2,3 % à Brive, 3,4 % à Agen et 3,5 % à Pau. De même, 97 % de la production agricole des 100 premières aires urbaines est consommée à l'extérieur de leur territoire.

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Au cours des prochains jours, nous publierons notre dossier complet, "Eau, électricité, alimentation : les plans du Grand Bordeaux pour sécuriser sa croissance" paru dans La Tribune Hebdo datée du 5 avril 2019. Il est possible de consulter la version numérique en format pdf ici.

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Commentaires
a écrit le 14/05/2019 à 16:01 :
D'autant qu'avec son port elle pourrait privilégier des bateaux à voile aussi sur des circuits un peu plus longs avec les petits ports voisins du golf de Gascogne.

En fait il y a tant et tant d'idées en la matière, l'empreinte carbone est presque secondaire, on parle surtout de redonner du sens à l'économie marchande.

Et je ne vous dis pas dans le domaine de la pêche parce que Bordeaux est sur l'océan quand même, tout le potentiel qu'il y aurait également...
a écrit le 14/05/2019 à 8:34 :
Je pense que l'on devrait nommer un ministre d'état de l'autarcie..

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