Transformons la France : à Bordeaux, Pascal Picq célèbre un monde technologique darwinien

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Pascal Picq au pupitre
Pascal Picq au pupitre (Crédits : Agence Appa)
Dans le monde technologique des startups comme dans celui, biologique, de Charles Darwin, la sélection tient la place du moteur central de l’évolution. Une démonstration que Pascal Picq a développé dans le contexte d’une dynamique intellectuelle de longue durée très attentive à l’évolution de son environnement.

La première édition du forum Transformons la France ! Demain en Nouvelle-Aquitaine, organisée mardi 1er octobre par La Tribune au Palais de la Bourse à Bordeaux, s'est ouverte avec l'intervention du paléoanthropologue et maître de conférences au Collège de France Pascal Picq, spécialiste de l'évolution de la lignée humaine et des grands singes, qui vient de publier "Une époque formidable - dialogue avec Denis Lafay" (directeur du pôle Idées - Société de La Tribune"), aux éditions L'Aube.

Lancé par Mikaël Lozano, rédacteur en chef de La Tribune, à Bordeaux, Pascal Picq a démarré son propos sur le futur par un clin d'œil : "Je suis un spécialiste des grands singes et des fossiles : il y a de quoi s'inquiéter quand même". Le paléoanthropologue ne s'est pas pour autant aventuré sur le terrain de Pierre Boulle et de son monumental "La Planète des Singes", ce roman emblématique de science-fiction où l'Homme se fait doubler par tous ses cousins quadrumanes. Pascal Picq a centré son intervention sur un axe bien plus historique en s'intéressant à "la clé du changement dans le monde".

La Société lunaire et les Lumières

L'orateur a tout d'abord rappelé qu'au cours des deux derniers siècles, l'humanité a accumulé les progrès culturels, scientifiques et techniques qui étaient nécessaires à son actuelle émancipation globale. C'est ainsi qu'il a mis la focale sur la Société lunaire (Lunar Society) créée il y a 250 ans au Royaume-Uni et dont les membres avaient pris l'habitude de se réunir les soirs de pleine lune à Birmingham dans la région des Middlands. Parmi eux, le physicien Erasmus Darwin, grand-père du naturaliste Charles Darwin, qui va démontrer le rôle décisif de la sélection naturelle dans l'évolution des espèces, l'entrepreneur Matthew Boulton ou encore le grand ingénieur James Watt.

"La Société lunaire anglaise s'inscrivait de plain-pied dans le monde des Lumières, avec Paris et Edimbourg... Et dans ce groupe il y avait aussi l'inventeur du marketing, un potier handicapé, qui a demandé à ses amis de la Société lunaire, dont James Watt, d'utiliser l'énergie de la vapeur pour créer une manufacture" a expliqué en substance Pascal Picq.

La séquence des Trente Glorieuses, qui va démarrer un peu moins de cent ans plus tard est à l'origine d'un décollage majeur puisqu'en "50 ans l'espérance de vie a augmenté de 25 ans !" a souligné Pascal Picq, qui a également évoqué l'adoption des lois sociales ou encore à la libération des mœurs.

Le monde de Descartes battu en brèche

La mise au point du world wide web (www) au Centre européen de physique des particules (Cern), à Genève, par Tim Berners-Lee (le premier site web y démarre en décembre 1990) marque un virage historique qui va s'approfondir avec la création de Facebook par Mark Zuckerberg (en 2004 à Harvard), des créateurs qui ne pouvaient pas deviner l'ampleur qu'allaient prendre leurs inventions.

"Il n'y en a que deux qui ont compris : c'est Jeff Bezos, le fondateur d'Amazon (aux USA en 1995 -NDLR), et Jack Ma, qui a créé Alibaba (en Chine en 1999 -NDLR)" a éclairé Pascal Picq. Avec l'éclatement de la bulle Internet en 2000, marquée par l'effondrement du marché boursier américain, un business model a été imposé par les investisseurs aux startups liées au web. Modèle partir duquel va se développer un nouvel écosystème.

"Et là vous revenez chez moi, sur le terrain de l'évolution. Parce qu'aucune entreprise ne se développe seule. En France nous vivons dans le monde de Descartes. Dès que nous devons traiter un problème complexe nous le simplifions en le décomposant, en le divisant en deux et c'est ainsi que nous créons des silos" a illustré en substance le paléoanthropologue.

Steve Jobs, père de l'économie des plateformes

Soulignant ensuite un autre virage historique marquant, à compter de 2007 avec l'apparition de l'outil qui va permettre l'émergence de "l'économie des plateformes" : soit la présentation par Steve Jobs du tout premier téléphone intelligent : l'iPhone. Symbolisée par Uber, qui a donné le verbe ubériser, cette économie des plateformes est arrivée sans prévenir.

"Personne n'a rien vu venir parce que cette initiative est partie de la base. De façon classique, dans le modèle de l'économie industrielle décrit par Karl Marx, on investit pour produire des biens fabriqués par des salariés, qui sont ensuite commercialisés pour satisfaire une demande. Sauf que l'iPhone de Steve Jobs ne correspondait à aucun marché prédéfini, attendu..." souligne Pascal Picq, au cœur de son argumentation.

Avec l'iPhone il ne s'agit plus de trouver une solution pour résoudre un problème. Grâce au développement de l'intelligence artificielle, l'humanité est entrée dans un monde où l'on peut trouver des solutions "dont on ne connaît pas les problèmes", notamment parce que créer des applications ne coûte rien et que c'est parfois génial.

"Là ce sont des mondes darwiniens. Les nouveautés apparaissent : si elles ne sont pas retenues, ce n'est pas grave. Si elles le sont, ça peut tout changer. Le problème des startups ce n'est pas d'inventer mais d'être sélectionnées. Jusque-là on identifiait un problème qu'il fallait résoudre. Mais maintenant nous générons des solutions qui sont sans problèmes" a déroulé le paléoanthropologue.

Ce qui n'empêche pas bien sûr des entreprises plus classiquement cartésiennes de continuer à innover pour résoudre des problèmes très lourdement réels, comme la fabrication industrielle de cellules souches pluripotentes. Ce qui est le cas de la startup bordelaise Treefrog Therapeutics, avec son innovation C-Stem, lauréate du Prix Santé un peu plus tard dans la soirée.

Les vieilles entreprises sont ambidextres

N'oubliant pas de rappeler que le génie humain est partout, qu'il est réparti sur toute la surface du globe et en attente d'être activé, Pascal Picq a prévenu les chefs d'entreprise : "Quand vous avez du succès vous avez intérêt à faire attention, parce que du point de vue darwinien la seule question importante c'est de savoir si nous seront encore vivants demain".

Le secret des vieilles entreprises est simple, "elles sont ambidextres, capables de développer leur modèle tout en restant attentives à leur environnement". Avec la montée en puissance des questions climatiques elles vont avoir de quoi faire mais ce n'est pas vraiment un problème :

"Aujourd'hui comme aux premiers temps de la Société lunaire, les grands dirigeants d'entreprise ont compris la nécessité qu'il y a à s'adapter aux changements et en l'occurrence à l'urgence climatique, comme en témoignent les unes du magazine The Economist" a relevé Pascal Picq.

Une autre façon de dire que les nouveaux enjeux climatiques ne referment pas toute perspective, que malgré les risques la fin de l'histoire humaine n'est pas pour tout de suite.

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