Le nautisme néo-aquitain efface son traumatisme de 2008 (1/2)

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Vue aérienne du chantier naval CNB à Bordeaux rive droite
Vue aérienne du chantier naval CNB à Bordeaux rive droite (Crédits : Sébastien Mey-Claris)
Berceau des catamarans de plaisance, la filière nautique de Nouvelle-Aquitaine finit de digérer l’impact traumatisant de la crise financière de 2008. L’an dernier le chantier naval Fountaine Pajot, inventeur du catamaran de plaisance, a ainsi rattrapé et largement dépassé son chiffre d’affaires de 2007. Voici le premier volet de notre enquête dédiée à cette filière.

Leader mondial de la construction de catamarans habitables de haute mer, la Nouvelle-Aquitaine est précisément la région où ces nouveaux bateaux de plaisance multicoques ont été inventés : par le chantier naval Fountaine Pajot, à Aigrefeuille (Charente-Maritime), près de La Rochelle. Jean-François Fountaine et Yves Pajot, créateurs du chantier, portent des noms qui fleurent bon la course au large et rappellent ce que doivent ces bateaux de plaisance au sport de haut niveau français et à l'innovation. A Bordeaux, Lagoon, passé dans les années 1990 sous le contrôle de Construction navale Bordeaux (CNB), occupe la première place mondiale (plus de 400 catamarans construits par an) devant Fountaine Pajot.

Selon les professionnels sur environ 1.000 catamarans de plaisance de plus de 10 mètres construits chaque année dans le monde, 70 % sont fabriqués en France. Des fabricants de catamarans qui ne résument pas à eux seuls la filière nautique néo-aquitaine, qui compte de grands constructeurs de monocoques, comme Couach (60 M€ de chiffre d'affaires près de 300 salariés à durée indéterminée), à Gujan-Mestras, sur le bassin d'Arcachon, capable de fabriquer des yachts à moteur de 50 mètres, et des PME plus ou moins connues, comme Dubourdieu à Gujan-Mestras ou Rhéa Marine, à La Rochelle.

Fooutaine Pajot

Le Victoria 67, un des plus gros catamarans de Fountaine Pajot (Fountaine Pajot - Gilles Martin-Raget)

Du foot à la construction navale

Travaillant pour une clientèle riche et internationale, ces chantiers navals ont immédiatement souffert du tsunami financier de 2008, y compris les plus gros.

"En six mois notre marché a été divisé par deux, puis nous avons perdu 20 % de chiffre d'affaires sur l'exercice. Nous construisions alors principalement des yachts à voile monocoques de grande taille. Le premier effet de la crise a été de provoquer l'effondrement des ventes de monocoques de 25 à 30 mètres. Un marché qui ne s'est jamais redressé" se remémore Dieter Gust, ex-joueur professionnel de football allemand, fou de plaisance, naufragé et sauvé par l'équipage d'un cargo soviétique, qui a ressuscité en 1987 l'ancien chantier Construction navale Bordeaux parce qu'il voulait y finir la construction de son nouveau monocoque.

Si l'impact de la crise de 2008 a plutôt été limité pour le constructeur de monocoques à voile, c'est que le chantier avait des marchés géographiquement diversifiés et une deuxième grande corde à son arc : la construction de catamarans, à voile et à moteur.

CNB monocoque

 La silhouette racée du monocoque CNB 66, dans les eaux de Bordeaux nord (CNB - Nicolas Claris).

Lagoon, l'atout maître de CNB

"Ce sont les marchés les plus mâtures, ceux d'Europe et d'Amérique du nord qui se sont effondrés dans le sillage de la crise de 2008. Les bonnes surprises sont venues d'Amérique latine et d'Asie. Aujourd'hui, ces marchés qui nous ont sauvés après 2008, sont en train de tomber en panne, à cause de la crise au Brésil et de la politique anti-corruption en Chine. Mais depuis trois ans la croissance a très nettement repris en Europe et en Amérique du nord : on sent bien que les effets de la crise de 2008 s'estompent", jauge le PDG de CNB.

Passé dans le giron du groupe vendéen Bénéteau depuis 1992, sans que Dieter Gust ne perde le contrôle de l'entreprise, CNB avait renforcé ses bases bien avant la crise, ce qui lui a permis d'enrichir sa gamme avec les catamarans Lagoon dès 1994. Ce puissant chantier naval emploie 850 salariés à Bordeaux, où sont construits les plus grands catamarans, à partir de 53 pieds (16,15 mètres).

Lagoon CNB

Le "Seventy 7" de Lagoon développe plus de 250 m2 habitable : un record chez les catamarans (Lagoon - Nicolas Claris).

Grandes séries à Belleville-sur-Vie

Mais Lagoon possède aussi un impressionnant site de construction navale en Vendée, à Belleville-sur-Vie, qui emploie 400 salariés et se consacre à des catamarans plus petits, de 38 à 45 pieds (11,58 à 13,71 mètres), fabriqués en grande série : à raison de plus d'une unité par jour ! Avec un chiffre d'affaires de 187 M€ lors de l'exercice 2015-2016 et 12,2 M€ de résultat net, la construction de catamarans aux couleurs de Lagoon est devenue un atout sans que le chantier n'arrête celle des monocoques, toujours estampillés CNB : un marché qui s'est bien adapté.

C'est pourquoi CNB a recruté 150 salariés en 2016, dont une majorité d'ouvriers, et qu'il en embauchera 100 de plus en 2018. Les recrutements de l'an dernier ont suivi une nouvelle poussée immobilière du chantier, sans doute la dernière : le périmètre de 100.000 m2 ne permettant plus au chantier naval de faire face à la hausse de son activité.

"Nous venons d'achever le dernier grand bâtiment, qui développe 6.000 m2 et nous couvrons désormais 60 % de notre emprise foncière. En 2007, avant la crise, nous avions acheté ces 10 hectares pour être tranquilles. Aujourd'hui nous avons atteint nos limites et nous nous retrouvons enclavés, entre la ville de Lormont, où il n'y a pas de terrains avec accès à la Garonne, et le quartier de Brazza, qui va sortir de terre" recadre le PDG.

CNB n'exclut pas la Méditerranée

Le problème posé n'a pas encore trouvé sa solution même si le patron de CNB a fait ce qu'il pouvait pour éviter que le chantier naval soit phagocyté par l'urbanisation.

"Nous sommes un site industriel classé, reprend Dieter Gust, et nous nous sommes battus pendant deux ans pour repousser le plus loin possible de nous le périmètre habitable de Brazza. Nous avons malheureusement perdu ce combat. Ce qui nous oblige à concevoir notre futur ailleurs. Soit plus en aval, vers Bassens, à deux ou trois kilomètres, soit sur la côte de Méditerranée où se trouvent beaucoup de nos clients" pose simplement le PDG.

Rien n'est encore réglé mais la décision devrait intervenir assez vite, probablement d'ici un an et demi, pour être au rendez-vous des travaux en 2020, quel que soit le plan retenu. En attendant CNB innove, en particulier avec sa gamme Lagoon, et a fait sensation au salon de Cannes 2016 lors de la présentation du dernier-né de ses catamarans, le "Seventy 7". Un multicoque de plus de 23 mètres de long qui développe plus de 250 m2 de surface : le plus gros de la gamme Lagoon et sans doute de toute la plaisance multicoque mondiale. Le "Seventy 7" a été primé à Singapour en avril puis en mai lors du salon Internautica dans le port slovène de Potorož. Et son nouveau 50 mètres sera présenté au Salon nautique de Cannes, du 12 au 17 septembre.

Fountaine Pajot a su gérer la crise

Ces pistes vers le succès sont aussi suivies par Fountaine Pajot, un chantier qui empile également les nominations et qui a longtemps souffert de l'onde de choc de 2008.

"La crise a provoqué une chute de 33 % de notre chiffre d'affaires sur l'exercice 2008-2009, qui est passé de 52 à 33 M€. Il n'y a pas eu de plan de sauvegarde de l'emploi, mais du chômage partiel. En 2009-2010 notre outil de production tournait à 50 % de ses capacités. Nous devions impérativement ralentir notre rythme de production. Et pour repartir il fallait innover. C'est pourquoi nous avons continué à investir dans un ou deux nouveaux modèles par an" éclaire Nicolas Gardies, directeur général de Fountaine Pajot.

L'effectif salarié a toutefois subi une baisse sensible.

"Avant la crise le chantier comptait plus de 370 salariés. Nous n'avons licencié personne mais nous avons gelé les embauches. La baisse de l'effectif s'est faite par départs naturels" évoque le dirigeant.

Après son point haut à plus de 370 salariés, Fountaine Pajot a touché un plus bas à 290 personnes.

La carte des compagnies charter

"Aujourd'hui nous sommes remontés au-delà des 370 salariés de l'époque puisque le chantier emploie entre 450 et 500 équivalents temps plein" réactualise le directeur général. Pour renouer avec la croissance, le chantier rochelais va intensifier sa collaboration avec les compagnies charter, qui achètent des bateaux pour les louer ensuite avec ou sans équipage à des particuliers, notamment en Méditerranée et dans les Caraïbes.

Comme Lagoon, Fountaine Pajot va construire des modèles de plus en plus grands et réorganiser son appareil de production, moyennant 6 M€ d'investissement pour la construction d'une nouvelle usine. Les derniers succès de Fountaine Pajot se composent de grands catamarans à voile, comme l'Ipanema 58 et l'Helia 44, mais aussi de bateaux motorisés, en particulier le MY37. Le chantier naval, coté en Bourse, qui avait connu un plus haut de son chiffre d'affaires en 2007, à 52 M€, va se rapprocher pour la première fois de ce plafond en 2014, à 49,6 M€. Fountaine Pajot explosera le compteur en 2016, avec un chiffre d'affaires de 70,5 M€, s'arrachant ainsi aux derniers miasmes de la crise financière.

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