Une Epoque Formidable : "Par bonheur, le malheur existe ! "

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Boris Cyrulnik et Denis Lafay
Boris Cyrulnik et Denis Lafay (Crédits : Agence Appa/Eric Barrière)
Le premier volet du forum Une Epoque Formidable, organisé ce mardi 4 février au cinéma Le Français par La Tribune, en partenariat avec France Culture et le Conseil régional de Nouvelle-Aquitaine, a permis de suivre la masterclass donnée par l’essayiste Boris Cyrulnik. Neuropsychiatre, psychanalyste et spécialiste en éthologie, il s'est exprimé sur le thème "Il est ou le bonheur ?" dans un entretien mené par Denis Lafay, directeur du pôle Idées de La Tribune et créateur, en 2015 à Lyon, du forum Une Epoque Formidable. Cette manifestation, organisée à l’occasion des 35 ans de La Tribune, média économique des métropoles et des régions, a été lancée par Cendrine Martinez, directrice générale déléguée de La Tribune à Bordeaux.

Concept révolutionnaire, le bonheur apparaît dans la constitution des Etats-Unis d'Amérique et a également été pris en compte chez les révolutionnaires français. "L'estime de soi, la reconnaissance de sa valeur par autrui et d'autrui par soi" sont les premiers jalons de la définition du bonheur posée par Boris Cyrulnik, qui a ensuite exploré très en profondeur ce concept qui pourrait sembler aller de soi. C'est ainsi que le conférencier a éclairé l'étrange motif qui relie de façon inextricable les fils du bonheur à ceux du malheur.

"Le bonheur est à saisir. Si l'on ne bouge pas, le malheur arrive, toujours. Le bonheur ne peut être qu'à saisir, et le malheur est une invite à la recherche du bonheur. Pour que le bonheur nous vienne en conscience, il faut qu'il y ait du malheur... Vous savez, le malheur vient tout seul. Si l'on s'y soumet alors on souffre tout le temps. Cela implique la recherche d'une base de sécurité. Qu'il s'agisse de la mère, du père, de la patrie, de la langue, de la culture : si l'un de ces éléments s'effondre, j'aurais du mal à aller chercher ces moments de bonheur", a éclairé en substance le conférencier.

L'épisode marquant à la synagogue de Bordeaux

Boris Cyrulnik est le chercheur qui a popularisé le concept de résilience, cette forme de résurrection individuelle qui permet de surmonter une situation infernale pour renaître. C'est ainsi qu'au cours de son intervention il a montré que la recherche du bonheur est une quête intellectuelle complexe, qu'il a délimitée de façon très lisible, qui s'articule sur un antagonisme permanent entre l'individu et une foultitude de déterminismes qu'ils soient génétique, social, physique, psychologique ou encore historique. Selon la sacro-sainte formule des joueurs de poker, Boris Cyrulnik a payé pour voir, même si c'était malgré lui et à la suite d'un cataclysme historique mondial, qui s'est soldé par l'effondrement de la République française.

Boris Cyrulnik (aujourd'hui âgé de 82 ans) est brièvement revenu sur cet épisode fondateur qu'il a vécu à l'âge de 6,5 ans, dans sa ville natale de Bordeaux, occupée par les soldats allemands et livrée à la milice. Ayant réussi à s'échapper de la synagogue où étaient emprisonnés de nombreux Bordelais de confession juive, le jeune garçon, qui a perdu son père et sa mère au cours de ce terrible épisode, a été recueilli par madame Descoubès, membre d'un réseau de la Résistance.

"La fragilité nous contraint à organiser cette relation humaine qui nous rend heureux de vivre ensemble. Notre fragilité transforme notre nature humaine. Si nous étions invulnérables nous n'aurions pas besoin des autres. Il faut avoir été vulnéré, blessé, pour chercher à se faire des relations, à accéder au bonheur. Par bonheur, le malheur existe", a illustré Boris Cyrulnik.

L'apport positif du sport pour l'esprit

Le neuropsychiatre est ensuite revenu sur le nécessaire sentiment de sécurité qui « donne le plaisir de faire l'effort d'explorer, de ne pas s'engourdir », faute de quoi le malheur s'ensuit. Boris Cyrulnik a depuis longtemps quitté la côte aquitaine pour s'installer au bord de la Méditerranée, près de Toulon. C'est ainsi qu'il a décrit les efforts quotidiens faits par de nombreuses joggeuses qui passent près de chez lui. "Elles souffrent pour se sentir mieux", a-t-il commenté. Boris Cyrulnik a fait état des résultats d'études menées par imagerie en neurobiologie, qui démontrent la plasticité du cerveau humain, sa capacité à être modelé, en particulier par l'exercice physique, en plus de toutes les autres sortes d'expériences qu'il peut connaître.

"Notre culture de la tête et du papier a oublié que l'action est notre tranquillisant. Marcher quatorze à quinze heures par jour je l'ai fait avec des schizophrènes", a-t-il souligné pour mettre en exergue l'action bienfaitrice de l'exercice. L'orateur n'a tout de même pas caché que quand il était jeune la culture sportive avait souffert de l'impact négatif de l'idéologie de l'occupant nazi, avec son culte du surhomme aryen physiquement parfait et génétiquement supérieur. Mais les expériences sur lesquelles il a travaillé dans ce domaine l'ont profondément marqué.

La plasticité du cerveau visualisée par imagerie

Boris Cyrulnik est ainsi revenu sur celle qu'il a menée avec sept patients sur un bateau à voile, avec des résultats impressionnants puisque quatre des malades qui avaient été diagnostiqués comme schizophrènes, mais qui souffraient de troubles dysfonctionnels visiblement moins profonds, sont sortis guéris de ce voyage maritime physiquement très engagé, sans plus avoir de traitement médical à suivre.

L'imagerie permet désormais de voir et de mesurer cet impact de l'activité physique sur le cerveau. Autrement dit, ce que montrait l'expérience est aujourd'hui scientifiquement démontré par l'imagerie : le cerveau est continuellement « sculpté ». Des travaux qui invalident, si besoin était, la vision philosophique de René Descartes a appuyé Boris Cyrulnik, qui repose sur une séparation du corps et de l'esprit.

D'abord mettre l'enfant en sécurité

Grâce à l'imagerie en neurobiologie Boris Cyrulnik participe à des travaux de recherche qui portent sur le développement du bébé avant l'apprentissage du langage. C'est ainsi qu'il préside la commission qui travaille à l'élaboration du plan national "Tout comprendre sur les 1 000 premiers jours", lancé par le ministère des Solidarités et de la santé, qui s'intéresse au bébé du 4e mois de grossesse jusqu'à des deux ans.

"L'imagerie montre comment les bébés sécurisés et insécurisés explorent ou pas l'espace. Elle démontre qu'il faut être d'abord sécurisé. Nous avons proposé à Blanquer (ministre de l'Education nationale) d'orienter l'éducation sur la sécurité plutôt que la performance", évoque Boris Cyrulnik.

Sachant que la course à la performance scolaire, dont certains pays d'Asie sont les meilleurs représentants, finissent par « casser les enfants, surtout les garçons » à cause d'une stimulation excessive. Le chercheur a beau avoir entendu dire au Japon que l'école est maltraitante ou en Corée du Sud que le prix humain à payer pour arriver aux super performances d'une petite poignée d'élèves est exorbitant, il faudra du temps avant que les choses bougent. Puisqu'en même temps les parents semblent avoir très peur d'un changement de cap.

Le plaisir : bon pour les élèves des pays nordiques

Les pays nordiques continuent à illustrer le contre-exemple de cette course à la performance, à laquelle la France n'échappe pas non plus, en ralentissant les élèves.

« En Finlande, en Norvège ou en Suède on ralentit les enfants et ils ont des médailles d'or aux tests Pisa. Ce que l'on voit c'est par exemple qu'on leur donne des cours de cuisine, qu'ils peuvent faire des gâteaux ou d'autres recettes, et que ça leur plait beaucoup. Les écoles de ces pays nordiques intègrent un facteur plaisir, qui renforce l'estime de soi des élèves, ce qui leur permet de rattraper leur retard à toute vitesse", a éclairé Boris Cyrulnik.

Répondant à une question de la salle, ce dernier a estimé que les propositions issues des travaux sur « Tout comprendre sur les 1 000 premiers jours » ne dépasseraient pas la barre des cinquante pages et que ce serait au gouvernement de prendre ensuite les décisions.

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