"Planter des arbres en ville c'est bien mais pas décisif contre le réchauffement climatique"

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L'architecte norvégien Kjetil Thorsen Trædal est le cofondateur de l'agence Snohetta.
L'architecte norvégien Kjetil Thorsen Trædal est le cofondateur de l'agence Snohetta. (Crédits : Thibaud Moritz / Agence APPA)
De passage à Bordeaux, à l'invitation du centre d'architecture Arc en rêve, l'architecte norvégien Kjetil Thorsen Trædal présente l'approche participative de son agence internationale d'architecture et de design Snohetta, qui a notamment signé le centre Lascaux IV, la nouvelle bibliothèque d'Alexandrie et la rénovation de Times Square à New York. Il détaille son rapport aux questions climatiques et pointe l'urgence de généraliser les bâtiments à énergie positive.

La Tribune : Quel est le message que vous portez à travers le slogan de votre agence d'architecture "people, process, projects" [des personnes, des processus, des projets] ?

Kjetil Thorsen Trædal : Cette devise met en avant notre volonté de recueillir différents points de vue sur un projet d'architecture. L'idée est de s'appuyer sur le point de vue de chaque individu en fonction de sa position dans le système, dans la société. C'est cette complexité, cette singularité dans la diversité, cette confrontation d'idées qui permet d'obtenir les meilleurs solutions pour la société prise dans son ensemble. C'est donc une diversité fondée sur le savoir de chacun. Le terme "people" s'applique très largement parce qu'en tant qu'architecte on a non seulement une responsabilité vis-à-vis de notre client et des utilisateurs du futur bâtiment mais aussi vis-à-vis des gens qui habitent en face, qui vont y venir ponctuellement ou qui vont tout simplement passer devant.

Comment associez-vous toutes ces personnes à vos réflexions ?

C'est ce que nous mettons derrière "process". Comment inclure une grande variété de groupes, de personnes, de professions ? Nous menons des ateliers qui doivent nous donner des grandes directions, une sorte de script conceptuel sur lequel on peut s'appuyer. Concrètement, nous réunissons plusieurs personnes d'horizons différents et nous leur proposons une forme de jeu de rôle que l'on appelle "transpositionning" : chacun doit se mettre dans la peau d'un autre. L'objectif est de casser les schémas habituels de pensée et les préjugés liés aux professions, aux habitudes sociales, etc. pour apporter un regard neuf et ouvrir les manières d'envisager un projet. On le fait dès qu'on peut même si dans le cadre des concours d'architecture il n'est pas possible d'échanger avec le client ou les futurs utilisateurs. Dans ce cas on utilise des témoins qui correspondent aux rôles dont on a besoin.

Snohetta

En France, l'agence Snohetta a notamment signé le Centre d'art pariétal Lascaux IV en Dordogne (crédits : Snohetta).

Qu'en est-il du terme "projects" ?

C'est la conséquence des deux premier termes "people" et "process". La seule chose qu'on maîtrise à la fin, en tant qu'architecte, c'est l'objet, le bâtiment et la manière dont il s'accorde avec la promesse qu'on avait faite au client. Et pour s'assurer de cette cohérence, nous menons tout un travail d'évaluation fondé sur une série de critères très variés qui évoluent d'un projet à l'autre. On interroge les utilisateurs et les passants sur leur appropriation du lieu et on mesure le avant/après sur le sentiment de sécurité, la fréquentation, l'activité commerciale, la consommation énergétique,  etc.

Vous êtes de passage à Bordeaux où une élection municipale aura lieu au mois de mars. La nature et la protection de l'environnement devraient jouer un rôle prépondérant dans la campagne électorale. Comment envisagez-vous la place de la nature en ville au XXIe siècle ?

La lutte contre le changement climatique et la place de la nature en ville sont deux sujets différents. Ils sont liés mais ne se recoupent pas complètement. En termes d'urbanisme, les espaces publics et les espaces verts sont un levier important et visible tant pour les habitants que pour les décideurs politiques. N'oublions pas que nous passons 90 % de notre vie à l'intérieur des bâtiments. Si en améliorant les espaces publics et les parcs nous arrivons à convaincre les gens de passer davantage de temps dehors, cela contribuera à réduire notre empreinte environnementale liée au chauffage, à la climatisation, à l'éclairage, au fonctionnement des bâtiments, etc.

Mais plus largement, posons-nous cette question : quelle est la priorité aujourd'hui ? Planter des arbres dans nos rues et aménager des parcs pour améliorer la qualité de l'air et la qualité de vie des habitants ou changer radicalement notre manière de construire nos bâtiments alors que ce secteur pèse 40 % des émissions de gaz à effet de serre ? Je pense que c'est ce deuxième aspect qui doit être prioritaire même s'il est plus ambitieux et plus difficile à mettre en œuvre.

Qu'est-ce que cela signifie concrètement ?

Que nous devons collectivement arrêter de construire des bâtiments qui consomment plus d'énergie qu'ils n'en produisent tout au long de leur cycle de vie. Autrement dit, cela impose de construire uniquement des bâtiments à énergie positive ! Planter des arbres en ville, c'est bien et c'est très agréable pour ceux qui y habitent mais ce n'est pas ce levier qui sera décisif pour lutter contre le réchauffement climatique en diminuant les émissions de CO2.

Le principe est de prendre en compte l'ensemble des impacts environnementaux d'un bâtiment à partir de sa construction et tout au long de sa durée de vie sur une période de 40 ans. On définit ensuite un équivalent CO2 correspondant aux choix des matériaux, au déroulement du chantier de construction et à la consommation énergétique liée à la vie quotidienne et à la maintenance du bâtiment. Puis on se fixe comme objectif de créer en 40 ans davantage d'énergie décarbonée que cet équivalent CO2 grâce à des panneaux solaires, à la réutilisation de la chaleur, à la centralisation des infrastructures informatiques, etc.

Snohetta

Cet immeuble de bureaux de 18.000 m2 conçu par Snohetta et ses partenaires à Trondheim (Norvège) possède près de 2.900 m2 de panneaux solaires et génère plus du double d'énergie qu'il n'en consomme. C'est le bâtiment à énergie positive situé le plus au nord de la planète (crédits : Snohetta).

Est-ce que généraliser cette approche est un objectif réaliste et applicable à tous types de bâtiments ?

Oui, c'est faisable pour des bureaux comme pour des logements, y compris sociaux. Même si c'est plus facile à réaliser pour un immeuble de bureaux, qui a un système centralisé et des usages assez définis, alors que c'est plus compliqué pour des logements car les typologies et les usages sont plus variés. Dans tous les cas, il faut s'appuyer sur une batterie de capteurs connectés pour connaître, suivre et gérer la consommation du bâtiment en temps réel. Aujourd'hui, la seule solution que l'on a pour créer et gérer des bâtiments à énergie positive c'est d'en faire des bâtiments intelligents, connectés.

Il y a évidemment quelques exceptions à l'énergie positive comme les hôpitaux, par exemple, ou des opéras. Mais dans ce cas, il faut prendre en compte la consommation d'énergie non plus à l'échelle du bâtiment mais à celle de l'îlot ou de son quartier pour obtenir un résultat énergétique globalement positif.

Snohetta

Cet hôtel perché à dix mètres de haut et livré par Snohetta en 2017 se fond dans la forêt laponne au nord de la Suède (crédits : Snohetta).

Quels conseils pourriez-vous donner au prochain maire de Bordeaux en matière d'environnement ?

Outre la construction à énergie positive, il y a plusieurs directions à suivre qui me semblent importante en tant qu'architecte. L'une d'entre elles est d'élargir, de multiplier et d'approfondir les processus de participation citoyenne pour faire remonter des propositions, et des observations. On pourrait aussi imaginer la création d'un vaste parc à Bordeaux, un réel espace où la nature serait sanctuarisée, qui permette d'apporter de la vie dans la ville et d'inciter les habitants à passer plus de temps dehors, à sortir de chez eux. Même si, je le répète, pour lutter contre le réchauffement climatique il est fondamentalement plus utile de protéger la forêt tropicale amazonienne que de planter des arbres à Bordeaux. Enfin, un troisième conseil pourrait être de ne jamais raser un bâtiment existant parce qu'avec les années un immeuble ancien a, en quelques sortes, déjà payé sa dette environnementale liée à sa construction. Et si c'est absolument nécessaire de le détruire alors il faut prioriser l'économie circulaire pour valoriser et réutiliser les matériaux issus de la démolition.

Dans vos projets, vous adoptez souvent une approche qui vise à fondre le bâtiment dans son environnement. Pourquoi ?

On ne pourra jamais reproduire une création naturelle et l'introduction d'un bâtiment dans un paysage naturel change toujours l'équation de base, il y a toujours un impact. Mais ce que nous essayons d'accomplir c'est de faire en sorte que le nouveau bâtiment soit à sa place. Que les gens puissent se dire : "Tiens, on dirait que ce bâtiment est là depuis un siècle !" C'est aussi une démarché d'humilité : on s'adapte au paysage plutôt que de jouer sur les contrastes. Même si parfois, il vaut mieux jouer sur un effet de contraste. En réalité, chaque projet est un prototype et on essaye à chaque fois qu'il s'inscrive dans un contexte particulier. Le choix de ce contexte, qui peut être politique, géographique, culturel, historique, naturel, topographique, économique, définit la direction dans laquelle on va.

Snohetta

Ce bâtiment conçu par Snohetta au sud de la Norvège est un restaurant qui s'enfonce à plus de 5 mètres sous le niveau de la mer (crédits : Snohetta).

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L'agence d'architecture Snohetta, dont le siège est à Oslo (Norvège) a été fondée en 1989 par Kjetil Thorsen Trædal et Craig Dykers. Elle emploie 240 architectes, designers, urbanistes et artistes dans ses bureaux d'Oslo, New York, San Francisco, Inssbruck, Paris, Hongkong et Adelaïde. Parmi ses réalisations les plus connues figurent la nouvelle Bibliothèque d'Alexandrie (prix Aga Khan d'architecture en 2004), l'Opera d'Oslo, une partie du Mémorial du World Trade Center ou encore la rénovation et piétonisation de Times Square à New York. En France, Snohetta a signé le Centre d'art pariétal Lascaux IV et livrera prochainement le nouveau siège du groupe Le Monde, à Paris, la rénovation du musée Carnavalet (Paris) et du théâtre des Amandiers (Nanterre) et une partie du nouveau quartier "Les Lumières Pleyel" à Saint-Denis.

Snohetta

Probablement le projet le plus étonnant signé par Snohetta, cet atelier d'artiste situé à Oslo est en cours de construction (crédits : Snohetta).

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