"Ce qui pose problème ce n'est pas l'innovation en santé, c'est sa diffusion ! "

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Denise Silber œuvre notamment en faveur du rapprochement des communautés européennes et américaines de la e-santé
Denise Silber œuvre notamment en faveur du rapprochement des communautés européennes et américaines de la e-santé (Crédits : DR)
Spécialiste du numérique et de la santé, Denise Silber livre son regard sur les innovations les plus prometteuses, rappellant que leur diffusion auprès des patients est complexe, et évoque le poids potentiel des géants du numérique sur ce marché. Elle interviendra lors du 2e Forum Santé Innovation organisé par La Tribune le 20 juin à Bordeaux.

La Tribune : Quel regard portez-vous sur l'innovation dans la santé ?

Denise Silber : "Le grand problème auquel on se heurte, ce n'est plus l'innovation et la capacité à inventer, c'est l'application à grande échelle, ce que les Américains appellent « scaler ». On se rend compte qu'il est de plus en plus facile de faire aboutir des pilotes mais ensuite, structurellement il est plus difficile de les étendre à un maximum de patients. L'Estonie m'a marquée avec son système d'informations X-Road qui permet aux services publics et privés de s'interconnecter pour échanger leurs données. 90 % des prescriptions étaient électroniques neuf mois seulement après l'introduction de cette possibilité. Pour quelles raisons la France n'a-t-elle pas son X-Road ? Sans doute en raison de résistances liée à la confidentialité des données et à la vie privée. Les professionnels de santé n'ont pas non plus intérêt à prendre du temps pour se pencher sur de nouveaux usages : le système est conçu de manière à ce qu'il soit nécessaire pour eux de voir un maximum de patients en un minimum de temps."

Mais petit à petit, la situation française évolue. Nous venons de passer un premier cap avec le remboursement à venir de la télémédecine par la Sécurité sociale...

"Sur ce sujet, je suis très partagée. D'un côté j'applaudis des deux mains le fait que l'on puisse bientôt y avoir recours. Mais j'ai aussi un immense regret : sa mise en place était l'occasion de repenser complètement le système de santé sur un plan économique.

Si l'on poursuit sur les freins qui empêchent d'aller plus loin en matière de santé, j'observe aussi souvent que dès que l'on annonce une nouveauté, on cherche ce qui ne va pas. La tendance est de dire que telle ou telle population de patients n'en bénéficiera pas. On tue ainsi l'innovation ! Lorsqu'Airbus présente son dernier taxi volant, on ne commence pas par dire que les personnes obèses ne pourront pas l'utiliser. Cette approche est très spécifique à l'innovation en matière de santé. Pour le moment, ce qui marche, c'est l'innovation qui modifie non pas la pratique du médecin, mais sa gestion. Doctolib, qui permet aux praticiens d'utiliser un système très performant de prise et de gestion de rendez-vous tout en ayant un feedback du patient après consultation, est un très bon exemple."

Quels sont les signaux faibles et les tendances lourdes que vous avez identifiés ces derniers mois ?

"En premier lieu, je placerais la réalité virtuelle thérapeutique. La thérapie digitale est un champ très vaste, qui va du carnet de santé dématérialisé à la pilule qui indique qu'elle a été consommée. Au sein de ce champ, la réalité virtuelle thérapeutique a de très nombreuses applications. Elle peut aider à diminuer la douleur, celle des patients qui souffrent de la maladie de Crohn par exemple. Mais aussi à travailler sur les maladies de l'anxiété et de la dépression, à jouer un rôle dans l'équilibre alimentaire avec des jeux virtuels permettant de rendre attractifs les bons aliments. On a vu qu'elle pouvait être utilisée pour se passer de péridurale lors d'un accouchement. Les possibilités sont très nombreuses.

L'intelligence artificielle fait aussi partie des tendances lourdes du moment. On n'arrête pas d'en parler, c'est clairement le nouveau pétrole. Ce n'est pas une application précise qui se montre intéressante, mais bien le fait qu'il s'agit une nouvelle méthode permettant d'améliorer ce que l'on fait déjà dans la prise en charge des patients. Je pense d'ailleurs que seules les méthodes hybrides, qui associent intelligence artificielle et professionnels de santé, finiront par percer.

L'exosquelette a probablement aussi un avenir. On voit très clairement l'usage professionnel qui peut en être fait par le personnel de santé, pour porter les malades par exemple. Cet usage devrait s'étendre très vite. Pour aider les patients en fauteuil en revanche, la question du modèle économique sera décisive, l'enjeu étant d'en fabriquer beaucoup pour baisser les prix. Je crois également en l'impression sur mesure d'organes créés à partir de cellules souches, un sujet capable de se développer dans les 5 à 10 ans qui viennent. En matière de génétique, on peut envisager des progrès rapides pour les maladies où un seul gène est touché. Mais l'homme « par design » demande la manipulation de multiples gènes et les scientifiques disent que ce n'est pas pour demain. Le vrai problème, encore une fois, ce n'est pas l'innovation, c'est sa diffusion. Regardez la prothèse i-limb de Touch Bionics qui faisait la une de Time Magazine en 2009 : c'est un bon exemple car elles sont encore loin d'être largement utilisées."

Que penser des géants du numérique qui lorgnent sur le marché de la santé ?

"Google a signé des accords pour trouver des solutions de santé innovantes avec une demi-douzaine de laboratoires. Son principal frein, c'est de ne pas connaître les rouages, les hommes et les femmes du système de santé. Sachant qu'il sait déjà comment vous vous déplacez, si vous marchez assez chaque jour, comment vous vous alimentez, à quelle heure vous vous couchez lorsque vous programmez votre réveil, etc. Google connaît tout des patients potentiels. Qu'en fera-t-il en fin de compte ? Dur à dire.

Dans le cadre de leur co-entreprise, Sanofi et Google travaillent aux Etats-Unis à combler les lacunes dans la prise en charge du diabète. Il n'est pas normal qu'en 2018, on soit encore dans l'obligation d'amputer alors que l'on connaît des méthodes qui fonctionnent mais qu'elles n'ont simplement pas été appliquées ! Le système mis en place analyse les données de manière très fine, avec un véritable travail mené pour comprendre ce qui se passe quand le patient n'est pas avec son médecin, et donc proposer la prise en charge la mieux adaptée. On peut être inquiet puisque grâce à ces partenariats, Google a maintenant un regard panoramique sur cet univers. A l'heure de l'économie de l'instantané, Amazon, sa réactivité et sa capacité à tuer les prix peuvent arriver par la porte de derrière dans le monde de la santé, avec la livraison des médicaments à domicile, et forcer les professionnels à travailler avec lui. Les questions sont nombreuses."

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Née à New York, Denise Silber a rejoint l'Europe à l'issue de ses études à Havard notamment, en tant que vice-présidente marketing dans l'industrie pharmaceutique. Elle crée à Paris son agence de communication médicale, qu'elle revend ensuite pour intégrer une des premières sociétés de télémédecine aux Etats-Unis. Elle y cofonde l'Internet Healthcare Coalition, coalition productrice du premier code éthique de la cyber-santé. De retour à Paris en 2001, elle y crée Basil Strategies, structure qui accompagne les acteurs de santé dans leurs projets numériques. Denise Silber est aussi la fondatrice des congrès Doctors 2.0 & You portant sur la révolution digitale en médecine. Spécialiste réputée des enjeux de la digitalisation appliquée au monde médical, elle a reçu la Légion d'honneur en 2011 pour son travail en faveur du rapprochement des communautés européennes et américaines de la e-santé. Elle assurera la keynote d'ouverture du 2e Forum Santé Innovation de La Tribune organisé à Bordeaux le 20 juin à l'Institut culturel Bernard Magrez, en partenariat avec la Caisse d'épargne Aquitaine Centre Atlantique, Bordeaux Unitec, l'Agence de développement et d'innovation Nouvelle-Aquitaine et avec l'appui de French Tech Bordeaux.

>> Plus d'informations sur le Forum Santé Innovation du 20 juin

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