Forum agriculture innovation : le temps long de l'innovation face à l'urgence climatique

 |   |  1202  mots
Corinne Reulet, proviseure du lycée agricole de Saintes, et Gaëlle Reynou-Gravier, viticultrice au Domaine de Perreau (Dordogne)
Corinne Reulet, proviseure du lycée agricole de Saintes, et Gaëlle Reynou-Gravier, viticultrice au Domaine de Perreau (Dordogne) (Crédits : Agence APPA)
Sortie des pesticides, changement climatique, conversion biologique : les défis auxquels font face l'agriculture et la viticulture sont aussi importants qu'urgents. "L'évolution de la société et des attentes des consommateurs est très rapide. Il faut en avoir conscience", a résumé Gaëlle Reynou-Gravier, viticultrice au Domaine de Perreau, mercredi 21 novembre, lors du Forum Agriculture Innovation organisé par La Tribune et la Région Nouvelle-Aquitaine. Au cœur des débats : le temps long de l'innovation, de l'administration et de la transition écologique face à l'urgence de changer de modèle.

"Etre innovant au XXe, siècle ce n'est pas la même chose qu'être innovant au XXIe siècle ! Le monde a changé et va encore changer car le réchauffement climatique est LE problème de notre génération ! [...] On sort d'une agriculture mal au dos pour entrer dans une agriculture prise de tête parce qu'il faut passer du monde de la chimie et de l'énergie à une agriculture et une viticulture intensives en vers de terre, en abeilles, en arbres et en plantes !"

L'intervention vidéo tonitruante de Bruno Parmentier, auteur, conférencier et consultant spécialiste de l'agriculture et de l'alimentation de demain, a posé le contexte pour lancer le Forum agriculture innovation de La Tribune et de la Région Nouvelle-Aquitaine, ce 22 novembre, dans l'hémicycle régional. La question n'est finalement pas de savoir s'il va falloir s'adapter au changements climatiques et sociétaux, ni quand, mais plutôt de savoir comment innover et évoluer au plus vite.

"Le vin est un produit vivant"

"Le temps long est un vrai obstacle par rapport aux attentes de la société et des consommateurs et alors qu'il y a un besoin de transition accélérée", témoigne ainsi Corine Mauro, viticultrice au Domaine Mauro Guicheney, dont les 30 ha de vignes lot-et-garonnaises sont converties à l'agriculture biologique depuis 2008. "Dans les années 1980, on nous a demandé de produire plus et plus vite si bien qu'on a perdu de vue l'environnement et le fait que le vin est un produit vivant. Aujourd'hui, nos sols sont appauvris et je n'ai plus que trois ruches actives sur mon domaine contre 25 en 2011. Il y a urgence !", ajoute la viticultrice qui se définit avant tout comme "paysanne vigneronne".

Une soif de changement qui se retrouve au lycée agricole de Saintes (Charente-Maritime) comme le souligne Corinne Reulet, la proviseure : "Avant, on avait des certitudes et des recettes à présenter nos étudiants, désormais on doit aux générations futures de leur enseigner un raisonnement et une envie de recherche, de comparaison, d'expérimentation. C'est très important et il faut laisser de côté tout ce qui est dogmatique."

Laurent de Crasto et Corine Mauro

Laurent de Crasto (ImmunRise) et Corine Mauro (Domaine Mauro Guicheney) (crédits : Agence APPA)

De son côté, Gaëlle Reynou-Gravier, viticultrice au Domaine de Perreau, en Dordogne, gère en agriculture raisonnée 19 ha certifiés Terra Vitis depuis 2013. "C'est un cahier des charges assez complexe qui embrasse les trois piliers du développement durable - environnemental, social et économique - et qui permet d'assurer une traçabilité du vin, de la vigne jusqu'au verre du consommateur", explique-t-elle avant de poursuivre : "2013, c'est hier ! Mais il m'a fallu cinq ans pour comprendre tous ces enjeux. Il est important d'échanger entre professionnels pour avancer parce que l'évolution de la société et des attentes des consommateurs est très rapide. Il faut en avoir conscience."

Les lenteurs administratives

Car en effet les délais pour innover sont parfois très longs, comme le souligne Laurent de Crasto, cofondateur d'ImmunRise, une entreprise girondine qui développe des solutions naturelles de biocontrôle à base de micro-algues :

"On veut changer l'agriculture mais la règlementation tend à la verrouiller vis-à-vis des nouveaux entrants et des solutions innovantes : les démarches d'évaluation et de certification et les aller-retours entre la France et l'Union européenne peuvent nécessiter 8 ans avant de pouvoir déployer un produit de biocontrôle. 8 ans, c'est un coût de 8 M€ !"

Même analyse de Michel Vermeil, le président de l'entreprise Agri-Synergie, qui conçoit et commercialise des produits phytosanitaires certifiés bio à base de kaolin. "Certes le temps agricole est long mais le temps administratif l'est tout autant et toutes les structures d'innovation ne peuvent pas se permettre de gérer des délais aussi longs avant d'avoir accès au marché", confirme-t-il avant de poursuivre, à l'unisson des autres intervenants : "Aujourd'hui les choses changent, les pratiques aussi, c'est évident mais ce n'est peut-être pas assez rapide."

Michel Vermeil

Michel Vermeil, président d'Agri-Synergie (crédits : Agence APPA)

Car si les délais administratifs sont effectivement longs, les pratiques sur le terrain souffrent aussi parfois d'une certaine inertie :

"Cette phase de transition agricole et viticole touche un ensemble de pratiques et de comportements, ce qui nécessite un temps long. Il faut aussi prendre en compte les aspects sociologiques et psychologiques des agriculteurs et viticulteurs. Beaucoup sont âgées et n'ont pas de successeurs : comment leur demander de se projeter et d'investir dans ces conditions sans leur laisser un peu de temps ?", interroge ainsi Philippe Abram, le directeur-fondateur de l'agence de communication bordelaise KA2 communication.

De l'importance de jouer collectif

Michel Vermeil

 Gilles Allaire, directeur de recherches honoraire à l'Inra Toulouse (crédits : Agence APPA)

"Il ne faut pas oublier que l'innovation doit être individuelle mais aussi et peut-être surtout collective. Il faut un accompagnement humain et financier pour organiser les expérimentations et un investissement collectif pour pallier les contraintes individuelles", fait valoir Gilles Allaire, directeur de recherches honoraire à l'Inra Toulouse. Cet ingénieur agronome pointe également les enjeux économiques pour les exploitations agricoles : "Il y a des exploitations qui sont sécurisées par l'agriculture intensive de masse et pour qui la conversion au bio est compliquée mais il y aussi beaucoup d'exploitations pour qui c'est l'inverse : le bio apparaît désormais comme un avenir sécurisant et une opportunité de développement."

Martin de Reynal et Philippe Abram

Martin de Reynal (Exotic Systems) et Philippe Abram (KA2 Communication) (crédits : Agence APPA).

Et pour accompagner le mouvement, la technologie répond aussi présent. Le bureau d'études Exotic Systems met ainsi au point des capteurs et objets connectés dédiés aux exploitations agricoles. "Cela suppose une technologie adaptée à des enjeux de géolocalisation et de robustesse et une ergonomie dédiée. Il faut aussi assurer aux agriculteurs un retour sur investissement garanti. Travailler à plusieurs sur ces sujets et partager les données est un gros avantage", analyse Martin de Reynal, business manager d'Exotic Systems, entreprise membre du collectif la Ferme digitale.

Pour accélérer la transition, d'autres intervenants insistent sur la nécessité de jouer collectif, c'est-à-dire de ne pas opposer les agriculteurs et viticulteurs, d'une part, et les riverains, les habitants et les consommateurs, d'autre part. "Il ne faut pas déresponsabiliser l'agriculteur mais il ne faut pas non plus déresponsabiliser le consommateur car il a un impact direct avec ses choix de consommation", rappelle Gaëlle Reynou-Gravier. "Tous ces sujets posent le retour du collectif dans un monde agricole qui a lui aussi été marqué par un mouvement d'individualisme. Quand on partage les expériences, les choses bougent et on peut embarquer tout le monde", plaide Philippe Abram tandis que Sylvie Brasquies, fondatrice de Neoverticales, cabinet de conseil en management spécialisé dans le secteur des vins et spiritueux, suggère même d'aller vers "un collectif élargi aux distributeurs, aux clients, aux consommateurs et même à des gens issus d'autres univers très différents car l'innovation n'en sera que plus fertile en croisant des points de vue complémentaires."

Sylvie Brasquies

Sylvie Brasquies, fondatrice de Neoverticales (crédits : Agence APPA).

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :