Vins de Bordeaux : les frères Coureau l’emportent sur Petrus

 |   |  1050  mots
Cette bataille juridique autour du vin n'est pas une première dans le Bordelais.
Cette bataille juridique autour du vin n'est pas une première dans le Bordelais. (Crédits : Appa)
La cour d’appel de Bordeaux vient de donner raison aux frères Jérôme et Stéphane Coureau, attaqués par Château Petrus pour pratiques trompeuses. Un litige juridique qui montre aussi le goût de la mairie de Bordeaux pour les anachronismes.

Après sept ans de procédure, les frères Jérôme et Stéphane Coureau, fondateurs de la maison de négoce bordelaise CGM Vins, à Saint-Savin (Blayais), attaqués par Château Petrus (Pomerol) et défendus par Antoine Vey, jeune avocat pénaliste créateur de la Nuit de l'éloquence associé à Eric Dupond-Moretti - une des stars de la justice pénale -, au sein du cabinet d'avocats Dupond-Moretti & Vey, ont finalement été relaxés des charges qui pesaient sur eux.

"Cette relaxe démontre le caractère totalement infondé des accusations qui avaient été formulées par Château Petrus à l'encontre de messieurs Coureau", pointe le cabinet Dupond-Moretti & Vey. La décision clôt l'affaire sur le fond mais pas sur la forme.

Cette histoire dédiée à la contrefaçon montre aussi la radicalité des rapports de force dans le monde viticole. "Pour rappel, en s'inspirant de l'histoire du premier maire de Bordeaux, qui avait pour nom Petrus Lambertini, la société CGM Vins a commercialisé un vin sous la marque déposée « Coureau & Coureau Petrus Lambertini Major Burdigalensis 1208 »", recadre le cabinet Dupond-Moretti & Vey. Avant d'enfoncer le clou.

Quand le nom du premier maire pose question

"Au terme d'une information conduite exclusivement à charge, sur la base de la plainte déposée par Château Petrus, la société CGM Vins et ses gérants ont été renvoyés devant le juge correctionnel simplement pour avoir fait usage d'une marque qu'ils avaient légalement et valablement déposée !", s'insurge le défenseur des frères Coureau.

C'est leur vin baptisé "Coureau & Coureau Petrus Lambertini Major Burdigalensis 1208 - N°2" (maire bordelais en 1208 - NDLR) qui a été attaqué, notamment parce que les mots les plus apparents y sont Petrus Lambertini avec au-dessous la mention "N°2". Ce coup marketing, pour les forts en thème biberonnés aux Lettres classiques et à l'histoire médiévale, a débouché sur un conflit juridique qui traite de la contrefaçon et qui, contre toute attente, a montré l'ampleur des arrangements avec la vérité historique dus à une francisation apparemment débridée des noms des maires de Bordeaux. Un amour de l'anachronisme qui a rebondi au cours de cette longue procédure consacrée à la contrefaçon.

Petrus Lambertini

La bouteille de vin, estampillée du nom du premier maire de Bordeaux, qui a été attaquée (DR-CGM Vins)

La municipalité indique ainsi (son nom est gravé sur une plaque commémorative) que le premier maire de Bordeaux a été un certain Pierre Lambert. Mais il se trouve que ce dernier n'a jamais existé. Félicité avec les autres Bordelais par le roi Jean-Sans-Terre pour avoir tenu en 1206 un siège victorieux face à l'attaque de la ville de Bordeaux par le roi de Castille, le premier maire bordelais s'appelait bien Petrus Lambertini : version latine et en l'occurrence authentique de Pierre Lambert.

Pas de place pour l'ambiguïté selon les juges

"L'avocat de Petrus nous a attaqué aussi sur ce point, en invoquant l'Edit de Villers-Cotterêts de François 1er, qui a fait du français la langue officielle du royaume. Le problème c'est qu'en 1208, année où Petrus Lambertini devient maire de Bordeaux, François 1er n'était pas né et que Bordeaux ne faisait pas partie du royaume de France mais d'Angleterre. Petrus Lambertini aurait pu s'appeler Pey, puisque Pey c'est Pierre en gascon, comme pour Pey Berland, mais il portait bien ce prénom sous sa forme latine de Petrus. A l'époque, les Bordelais parlaient le gascon, pas le français, et les autorités municipales utilisaient le latin", rembobine Stéphane Coureau, qui admet avec fair-play l'originalité de l'attaque.

Château Petrus a finalement été débouté en appel. "Constatant que « l'étiquette, complétée par sa contre-étiquette, ne laisse pas place à l'ambiguïté » et qu'il existe, entre les produits, une « différence fondamentale d'impression d'ensemble », les juges ont relaxé les prévenus, conformément à l'argumentation développée par leurs conseils. La société Château Petrus a été déboutée de l'intégralité de ses demandes", résume le cabinet Dupond-Moretti & Vey.

Le modèle des frères Coureau : la Champagne

Stéphane Coureau observe qu'en droit de marques français il n'y pas de monopole sur les noms. Bien sûr les deux frères Coureau n'auraient pas pu appeler leur vin Petrus. Mais dans le cadre d'un nom composé cela ne poserait plus de problème. "En plus du Château Haut-Brion, il y a par exemple le Château Larrivet-Haut-Brion, et même s'ils ne s'écrivent pas tout à fait pareil il n'y a pas que Lafite Rothschild mais aussi Château Lafitte, Château Smith Haut-Lafitte... comme il y a des châteaux Bellevue à gogo... C'est un point de droit qui est clairement établi et ne devrait pas être discuté", souligne Stéphane Coureau.

Sans vouloir donner de détails il ne cache pas que ce conflit juridique qu'il juge disproportionné "a coûté très cher". Descendants d'une famille viticole bordelaise, Jérôme et son frère Stéphane se sont émancipés en 1997 en créant leur propre maison de négoce, qui écoule plus de deux millions de bouteilles. Leur modèle commercial n'est pas le Bordelais mais la Champagne.

"Nous venons d'une famille de viticulteurs mais nous ne sommes pas des héritiers, prévient Stéphane Coureau. Notre maison de négoce, nous l'avons créé nous-mêmes. Mon frère et moi nous nous définissons comme des « wine makers », des fabricants de marques de vin. Et notre modèle, c'est la Champagne, parce que là-bas les négociants ont créé des marques qui produisent des vins très haut-de-gamme, voire de luxe, ce qui est impossible ici", argumente Stéphane Coureau.

Leur victoire en appel démontre que les frères Coureau avaient raison sur le fond. "Château Petrus peut attaquer en cassation pour vérifier qu'il n'y a pas eu de vice de procédure. S'ils vont en cassation et qu'un vice de forme est trouvé, alors nous repartons en appel...", évoque Stéphane Coureau. Depuis notre entretien Château Petrus aurait décidé d'aller en cassation.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :