Grippe aviaire, le cauchemar de l’arrêt de production

Par Jean-Philippe Déjean  |   |  930  mots
Les canetons vont graduellement tous disparaître (Crédits : © Regis Duvignau / Reuters)
Alors que le gouvernement n’a pas encore précisé la durée du vide sanitaire destiné à lutter contre la grippe aviaire, les responsables de la filière multiplient les calculs pour évaluer la puissance de l’impact financier.


Ce mardi 19 janvier la Chambre d'agriculture de la Dordogne, présidée par Jean-Philippe Granger, annonce un premier chiffrage des pertes que vont subir les éleveurs périgourdins de canards et d'oies du fait de l'instauration d'un vide sanitaire pour lutter contre l'épidémie de grippe aviaire.

Depuis hier lundi, plus aucun nouveau poussin ne peut être admis dans les élevages de canards et d'oies situés du grand Sud-Ouest, soit les 13 départements d'Aquitaine et de Midi-Pyrénées, auxquels s'ajoutent la Corrèze et la Haute-Vienne (Limousin), la moitié de l'Aude (Languedoc-Roussillon) et du Cantal (Auvergne) et "une commune de Charente" (Poitou-Charentes).

Dans toute cette vaste zone seuls les élevages déjà en place avant le 18 janvier pourront aller au bout, puisque aucune mesure d'abattage préventive n'a été prévue par la direction de l'alimentation du ministère de l'Agriculture, à l'origine de ce plan sanitaire drastique.

10 M€ de perte de CA

Dans ce contexte, la Chambre d'agriculture de la Dordogne a fait ses calculs.

"Le vide sanitaire va engendrer une perte de 10 M€ de chiffre d'affaires par mois écoulé pour les 650 éleveurs concernés dans le département et les 200 salariés des exploitations, sans compter les salariés employés par les couvoirs, les abattoirs et les entreprises de transformation" prévient la chambre consulaire présidée par Jean-Philippe Granger.

Lancée depuis hier lundi, la dépopulation des élevages va se développer crescendo jusqu'à ce que les derniers palmipèdes soient partis à l'abattoir. Au fur et à mesure des départs, les procédures de nettoyage et désinfection des bâtiments s'intensifieront jusqu'à ce qu'un vide sanitaire complet soit atteint.

Des mesures très drastiques

"La fin de la production devrait être atteinte au plus tard fin avril. Quatre semaines de vide sanitaire devraient suffire à éradiquer ce virus de la grippe aviaire qui a la particularité d'arriver avec trois mutations, puisque nous sommes face à une souche H5 déclinée en N1, N2 ou N9, qui elle-même est susceptible de se recombiner. C'est pourquoi nous ne pouvons pas échapper à ces mesures si contraignantes et si dures de vide sanitaire. Le problème avec les canards et les oies c'est que le virus ne le rend pas malades, ce sont des porteurs sains. Mais quand ils contaminent d'autres animaux, comme les poulets, ça les tue" explique Eric Lafuente, directeur de la Chambre d'agriculture des Landes.

En Dordogne, où la température contre le dispositif sanitaire semble monter à toute vitesse, Jean-Philippe Granger fait savoir que les chambres d'agriculture "ne sont pas à l'origine de cette mesure radicale et regrettent surtout la difficulté de répondre aux besoins des éleveurs par le manque de visibilité des actions d'accompagnement".

Des pertes calculées sur 1 mois

Un malaise facile à comprendre étant donné l'échelle des enjeux. Le Cifog (Comité interprofessionnel des palmipèdes à foie gras), dont le président n'est autre que Christophe Barrailh, président du pôle élevage de la Chambre d'agriculture des Landes, s'est livré à une première évaluation des pertes prévisionnelles pour la filière, comprises entre 250 et 350 M€, qui a été reprise par la presse.

Une première évaluation qui sera fatalement suivie par un encadrement plus fin quand le calendrier du vide sanitaire sera connu. Si on est encore loin d'un chiffrage officiel des dégâts, alors que le plan démarre tout juste, les pouvoirs publics n'ont pas pu passer à côté de cette première évaluation. Mais le plus important est sans doute le contexte donné par Christophe Barrailh à son intervention. Et concernant l'instauration du vide sanitaire voilà ce qu'il préconise.

"Nous demandons d'en limiter la durée au strict nécessaire pour obtenir les résultats attendus, c'est-à-dire 1 mois, et avoir ainsi le moins de pertes financières possibles (...) En effet on estime les pertes à hauteur de 1/3 de la production régionale soit environ 8 à 10 millions de canards pour la zone et 250 à 350 millions pour l'ensemble de la filière (accouveurs, producteurs en filières courte et longue, abattoirs, salariés des exploitations et des entreprises ...)".

Les accouveurs en 1ère ligne

Autrement-dit, cette première évaluation de l'impact financier pour la filière porte sur quatre semaines. Et personne ne se fait vraiment d'illusion.

"La situation agricole est tendue, beaucoup d'entreprises sont fragilisées, manquent de trésorerie ou ont des marges très faibles. Il y aura un plan d'aide mais pas à 100 %, faut pas rêver, et certaines entreprises agricoles pourraient ne pas s'en remettre" avance prudemment Eric Lafuente.

En réalité, comme semble l'indiquer la mobilisation de la FDSEA (Fédération départementale des syndicats d'exploitants agricoles) et des JA (Jeunes Agriculteurs) en Dordogne, certains sont déjà prêts à compter les victimes. Le directeur de la Chambre d'agriculture des Landes estime quant à lui que ceux qui sont en première ligne sont les accouveurs, qui produisent les poussins.

"Les accouveurs sont les premiers impactés et les mesures sanitaires devraient leur coûter entre 30 et 35 M€. Si, à la fin de la période de vide sanitaire, l'accouvage s'effondre et ne redémarre pas, c'est la catastrophe pour toute la filière" prévient Eric Lafuente.

Quoi qu'il en soit le gouvernement va devoir faire un sérieux effort pour amortir le choc. Les responsables de la filière attendent ainsi la mise en place de mesures de chômage partiel et de formation continue, pour que les entreprises puissent garder leurs centaines de salariés, en plus des aides en soutien de trésorerie, perte de chiffre d'affaires ou perte de production.