Flambée des carburants : des transporteurs routiers bordelais aux abois

La guerre en Ukraine a provoqué une deuxième onde de choc sur des prix de l'énergie déjà en forte hausse depuis 2021. Avec la flambée des carburants, la situation est désormais critique pour les transporteurs malgré les mesures prises par le gouvernement. Deux dirigeants girondins témoignent de leurs difficultés et de leurs stratégies.

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Un des véhicules de la flotte de GT Solutions
Un des véhicules de la flotte de GT Solutions (Crédits : Groupe GT)

"Nous avons enregistré une hausse de 58 % du prix du carburant en 15 jours ! Sur les 180 camions que nous possédons, quelques-uns roulent au gaz, et là c'est 400 % d'augmentation au cours des six derniers mois !", retrace Nicolas Guyamier.

Le PDG du groupe bordelais Guyamier, spécialisé en transport, logistique et stockage, poursuit : "C'est pourquoi je n'ai pas cessé ces derniers temps, avec mes commerciaux, d'aller convaincre nos clients de nous payer plus cher, de leur faire comprendre que sans cela nous n'avions plus les moyens de continuer et que nous allions disparaître... Nous leur avons demandé des augmentations avec effet immédiat ou rétroactives au 1er mars dernier, et ils ont compris. Ce dont nous ne pouvons que les remercier."

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Ce groupe familial et régional fondé en 1948, à Ambès (Bordeaux Métropole), a réalisé plusieurs opérations de croissance externe depuis 2019, avec le rachat des Transports Lacassagne, d'Atlantic Europe Express (transport transmanche), puis de SMME, devenu SMGE (transport d'engins, convois exceptionnels). Constitué désormais de quatre sociétés, ce groupe girondin emploie 220 salariés, dispose de 24.000 m2 d'entrepôts et à réalisé un chiffre d'affaires de 31 millions d'euros en 2021. Transporteur mais aussi logisticien, Guyamier fonctionne en relation étroite avec les industriels du bois.

Quand l'essence coûte plus cher que les salaires

"Nous réalisons 60 % de notre chiffre d'affaires avec des industriels de la filière bois-papier, nous nous développons avec eux. L'activité maritime représente 20 % de notre chiffre d'affaires et nous travaillons essentiellement pour la compagnie CMA CGM. Nous intervenons enfin, à hauteur de 20 % de l'activité, dans location de véhicules avec chauffeur", éclaire Nicolas Guyamier.

Le dirigeant estime que l'inflation se nourrit depuis l'an dernier non seulement du choc de reprise mais aussi de la stratégie du "made in France" qui renchérit les coûts de production. Et le déclenchement par les Russes de la criminelle invasion de l'Ukraine c'est un peu pour les transporteurs le parpaing en béton sur le gâteau. La dernière vague d'augmentations des prix des carburants est un produit de cette agression militaire et elle prend la dimension d'un énorme choc économique pour le groupe Guyamier.

"Les carburants sont devenus notre premier poste de dépense. Devant la masse salariale, c'est fou ! Le carburant c'est désormais 33 % de notre chiffre d'affaires (soit 10,2 millions d'euros -Ndr), contre 24 % il y a six mois...", relève encore le jeune dirigeant.

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Pour Matthieu Sarrat, nouveau PDG du groupe GT Solutions, à Bassens (Bordeaux Métropole), spécialiste de la location de véhicules avec chauffeurs mais aussi organisateur de transports, plusieurs facteurs critiques se télescopent. La location de véhicules avec chauffeurs correspond à l'externalisation par des groupes et de grandes entreprises de services auparavant internalisés. Il s'agit donc d'opérations où le volet gestion des ressources humaines joue un rôle crucial. Et là non plus la situation n'est pas optimale.

"Il est difficile d'y voir très clair, d'abord à cause de la hausse du Smic et des minimas sociaux. A compter du 1er février dernier les minimas conventionnels sont passés au-dessus du Smic. Nous n'allons donc pas sentir beaucoup la hausse du Smic", pointe Matthieu Sarrat, qui voit dans cette évolution des minimas conventionnels un véritable foyer de la montée des coûts salariaux.

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Quand le prix du gaz naturel s'enflamme

GT Solutions, qui aligne 1.200 camions, a réalisé un chiffre d'affaires de 205 millions d'euros l'an dernier et emploie 1.700 salariés un peu partout en France : là où se trouvent ses contrats, que ce soit dans le Jura, dans le Nord, en Ile-de-France ou en Nouvelle-Aquitaine.

"Nous avons une centaine de véhicules qui roulent au GNV (gaz naturel pour véhicules) et c'est la catastrophe. Il y a tout d'abord beaucoup de différences de prix entre les fournisseurs et, plus globalement, le prix du GNV a été multiplié par trois depuis 2005. Les constructeurs de véhicules avaient baissé leurs prix pour favoriser le développement du gaz et arriver à un tarif final équivalent à celui de l'achat d'un camion au gazole. Et même quand c'est plus cher à l'achat, un véhicule au gaz coûte ensuite moins cher. Mais aujourd'hui c'est devenu catastrophique, ça ne marche plus parce que le gaz est devenu 40 % plus cher que le gazole. Avant le GNV était 30 centimes moins cher que le gazole, aujourd'hui il est 80 centimes plus cher", déplore Matthieu Sarrat.

Transport routier : un secteur à très faibles marges

Les tarifs fixés avec les clients font l'objet d'une révision annuelle qui ne correspond plus à la situation puisque si les prix avaient nettement progressé entre janvier 2021 et janvier 2022, lors de leur réactualisation, ils ont littéralement explosé à partir du début de l'invasion de l'Ukraine fin février. D'où les blocages de dépôts de pétrole et d'essence, qui devraient selon Matthieu Sarrat se poursuivre.

"Le secteur routier est à marge très faible, donc il ne pourra pas tenir longtemps dans ces conditions. D'où les manifestations de désespoir auxquelles nous assistons. A un moment donné il va falloir que les chargeurs se mettent à niveau et acceptent une remontée des prix. Mais les négociations se font de gré à gré et il risque d'y avoir des faillites !" prévoit le PDG.

GT Solutions dispose d'un stock de sécurité "de quelques jours de carburant en cas de grève" mais n'entend pas y toucher pour le moment.

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