"La période actuelle catalyse les fragilités du football professionnel" (Christophe Lepetit)

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Démonstration de force des Ultramarines ce samedi 26 avril 2021 aux pieds de la cathédrale Pey Berland à Bordeaux après l'abandon du FCGB par son actionnaire unique : King Street Capital.
Démonstration de force des Ultramarines ce samedi 26 avril 2021 aux pieds de la cathédrale Pey Berland à Bordeaux après l'abandon du FCGB par son actionnaire unique : King Street Capital. (Crédits : Appa)
INTERVIEW. Christophe Lepetit, responsable des partenariats et des études économiques au Centre de droit et d'économie du sport (CDES) de l'Université de Limoges (Nouvelle-Aquitaine), éclaire pour La Tribune les enjeux du football professionnel à l'heure où le Football Club des Girondins de Bordeaux se rapproche chaque jour un peu plus de sa mise en cessation de paiement. Unité de recherche en pointe sur le sujet, le CDES étudie de nouvelles pistes pour sortir de ce foot business qui mènera immanquablement selon Christophe Lepetit à une nouvelle Super League.

LA TRIBUNE - La mairie de Bordeaux vous a-t-elle demandé de réfléchir à un nouveau modèle d'organisation pour sauver le Football Club des Girondins de Bordeaux ?

CHRISTOPHE LEPETIT, responsable des partenariats et des études économiques du CDES - Nous avons effectivement eu des discussions avec des représentants de la ville de Bordeaux, mais tout cela est né de deux webinaires organisés en décembre dernier par le CDES sur la régulation du football professionnel, dont celle du capital social des clubs. Webinaires qui ont été suivis par la publication d'une tribune sur le sujet dans les colonnes du quotidien "Le Monde". Autant d'initiatives de notre centre qui relèvent d'une démarche universitaire classique mais absolument pas d'une commande. Quant à Pierre Hurmic, il a eu l'occasion d'aborder ce sujet bien avant d'être élu maire de Bordeaux. Cette recherche académique nous fait sortir du seul cas des Girondins de Bordeaux.

Justement quelles sont les caractéristiques actuelles de la crise provoquée par la pandémie dans le monde du football professionnel ?

Avec les effets conjugués de la crise sanitaire et de celle des droits télévisés, la période actuelle catalyse les fragilités du football professionnel, dominé par une financiarisation accrue et d'importants besoins en soutien financier. Ce qui rend les clubs encore plus dépendants aux ventes de joueurs et au reversement des droits de retransmission télévisée : une faiblesse qu'a mise en lumière l'affaire Mediapro. Le sport professionnel doit être régulé avec une approche large de la régulation, pour sortir du « salary cap » (plafonnement du salaire -ndlr) et du business des transferts de joueurs.

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Avec quel nouveau type d'organisation comptez-vous sortir du système actuel ?

Le modèle auquel nous pensons peut se définir en trois entrées : une régulation sportive avec une réflexion sur les formats de compétition notamment ; une régulation financière avec des prérogatives étendues de la DNCG (Direction nationale du contrôle de gestion/gendarme financier des clubs professionnels -ndlr) et une régulation du marché du travail des joueurs. Le tout devant être mené dans le cadre de discussions collectives, avec un calendrier clairement déterminé à l'appui.

Football Christophe Lepetit CDES

Christophe Lepetit, responsable des partenariats et des études économiques du CDES (crédits : CDES)

L'argent joue un rôle déterminant dans la vie des clubs de football professionnel, dont les joueurs sont souvent les actifs (les avoirs) négociables les plus importants. Comment abordez-vous cette question ?

Le changement de modèle d'organisation pose la question du mode de détention des clubs. En France, le changement s'est produit au cours des années 80, quand les associations sportives ont commencé à se transformer en sociétés sportives. Changement qui a ouvert la porte du capital social des clubs à de riches propriétaires, comme Bernard Tapie en son temps à l'Olympique de Marseille, puis à des fonds souverains, comme celui du Qatar au PSG et à des fonds d'investissement d'internationaux, comme King Street au FCGB.

Pour sortir de cette logique, nous travaillons sur d'autres modèles d'organisation. Par exemple, dans le football allemand les associations sont majoritaires, c'est la règle du 50 + 1 %, qui prévaut y compris dans de grands clubs comme par exemple au Bayern du Munich. C'est le genre de règle que nous pourrions adapter à la France. Avec aussi des options comme associer des socios (des supporters) au capital social. Parce que les capitaux privés ont alimenté la dérive de la financiarisation des clubs.

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Compte tenu de la situation y a-t-il selon vous un risque pour que -toutes proportions gardées- le football professionnel français connaisse dans les mois qui viennent une crise aussi dévastatrice que celle de la métallurgie à la fin des années 70 ?

Il va y avoir de très grosses difficultés, qui sont pour le moment contenues par l'ensemble des mesures déployées par le gouvernement pour faire face à la crise, à commencer par les prêts garantis par l'Etat (PGE) ou les exonérations de charges. Cela permet aux clubs pour le moment de tenir, mais les difficultés vont se manifester une fois que ces aides seront terminées et ce d'autant plus que la question des droits télévisés reste entière et que le marché international des transferts fonctionne au ralenti.

Au départ, les clubs de football de Ligue 1 devaient pouvoir compter sur 1,3 milliard d'euros, avec Mediapro. Aujourd'hui, nous sommes autour de 760 millions d'euros sans que l'on sache qui diffusera et pour quel montant les matchs de Ligue 1 en 2021/2022. Le Football Club des Girondins de Bordeaux n'est pas le premier grand club à se retrouver au bord du dépôt de bilan. Le club de Lille aurait pu se retrouver en difficulté également s'il n'avait pas été repris par les nouveau investisseurs l'an dernier.

Vous ne croyez donc pas vraiment à une crise massive dans les clubs professionnels de football français ?

Peut-être qu'entre aujourd'hui et dans six mois les choses auront beaucoup évolué sur le plan des droits télévisés et des transferts, ce qui permettrait de passer la crise. Et peut-être que les bons enseignements auront été tirés de cette période.

Voyez-vous une tendance à l'œuvre dans ce qui pourrait devenir une recomposition du paysage footballistique national ?

Deux voies se dessinent actuellement. Tout d'abord celle qui est à l'œuvre depuis plus de vingt ans et produit un resserrement continu des compétitions sur l'élite des clubs professionnels. C'est le schéma de la Super League. Il s'agit de faire du vide, faute de combattants, pour se concentrer sur les clubs les plus riches. L'autre voie c'est celle de la solidarité, du développement durable, qui passe par un mouvement de régulation globale.

Depuis l'Arrêt Bosman, le sport est considéré par l'Union européenne comme une activité économique comme une autre. Autant dire que nous ne pensons pas que ce soit tout à fait vrai. Il faut tout de même observer que la voie de la régulation peut faire peur, provoquer de fortes réactions hostiles. Mais si l'on continue comme depuis vingt ans, c'est le resserrement de l'élite qui va l'emporter. Avec sans doute un retour de la Super League sous un autre nom et un appauvrissement accéléré des clubs de football qui se montreront incapables de suivre le mouvement, parce qu'ils n'en ont pas les moyens financiers.

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