1ère vague de Covid-19 : des hôpitaux très réactifs plongés dans un épais brouillard

 |  | 1654 mots
Lecture 9 min.
Un patient du CHU de Bordeaux en réanimation, contaminé par le Covid-19 au cours de la première vague, en avril 2020.
Un patient du CHU de Bordeaux en réanimation, contaminé par le Covid-19 au cours de la première vague, en avril 2020. (Crédits : Thibaud Moritz / Agence APPA)
Le rapport de la Chambre régionale des comptes de Nouvelle-Aquitaine sur les établissements de santé face à la première vague de Covid-19 montre que les praticiens hospitaliers ont fait preuve de beaucoup d'initiative pour corriger les gros problèmes de communication administrative qu'ils subissaient. Allant jusqu'à organiser eux-mêmes, via des applications en ligne, les transferts de malades ! Le brouillard était tel lors de cette première vague qu'au CHU de Bordeaux huit patients sur dix hospitalisés pour suspicion de Covid-19 souffraient d'autre chose.

La Chambre régionale des comptes (CRC) de Nouvelle-Aquitaine a réalisé une enquête insérée dans le rapport 2021 de la Cour des comptes intitulée « Les établissements de santé face à la première vague de Covid 19 : exemples néo-aquitains et franc-comtois ». Aux commandes de ce rapport plutôt atypique pour la CRC de Nouvelle-Aquitaine, puisque le travail d'enquête s'est déroulé en novembre dernier, en pleine crise Covid-19, pour être publié dès ce mois de mars : Jean-François Monteils, président depuis 2015 de cette chambre régionale néo-aquitaine, qu'il vient de quitter pour Paris.

Lire aussi : Qui est Jean-François Monteils, le nouveau conducteur du Grand Paris Express ?

Un rapport dont le président Monteils a présenté les angles saillants en compagnie de deux autres magistrats financiers de la CRC très impliqués dans cette investigation : le vice-président, Jean-Noël Gout, et Philippe Honor, président de la 4e section. L'une des révélations de ce rapport est son évaluation de la profondeur du brouillard dans lequel ont dû se débattre les équipes hospitalières. Brouillard quasi impénétrable qui donne une idée de la puissance du choc qu'ont dû encaisser les services de régulation des urgences et les praticiens en médecine de ville au cours de cette incroyable première vague de Covid-19. Une maladie alors si méconnue qu'il était très difficile de l'identifier.

"Je le répète c'était une maladie inconnue !"

Le rapport de la CRC de Nouvelle-Aquitaine insiste sur cette très grande difficulté à diagnostiquer le Covid-19 pendant la première vague de la pandémie. Histoire de mettre le lecteur dans le bain. Car lors de cette phase pandémique initiale, de nombreux patients atteints par autre chose sont passés de chez leur médecin à l'hôpital avec une suspicion de Covid-19 alors que, comme au CHU de Bordeaux, c'était faux huit fois sur dix. C'est l'un des éléments clés que dévoile en creux ce rapport très fouillé. Parce que les chiffres mis au jour par le rapport laissent à penser que le démarrage de la pandémie en France a provoqué un début de panique de la population, assourdi par le confinement, et une surréaction du corps médical. Mais gare à la spéculation.

"Cette crise n'est pas terminée donc nous devons éviter d'extrapoler. Nous devons garder en tête que cette première vague était singulière, que nous faisions face à une maladie inconnue. Dans les premiers jours personne ne savait rien : je le répète c'était une malade inconnue ! Ce serait vite fait de porter une vision critique sur ces événements, mais je le répète, dans les premiers jours on ne savait rien, aucun protocole de soin ne pouvait répondre à l'évolution de la maladie. D'où la nécessité d'être très prudents", a d'emblée prévenu Jean-François Monteils pour bien recadrer les enjeux.

Lire aussi : CRC de Nouvelle-Aquitaine : argent public, la fin du contrôle des élus ?

88 % des patients suspectés Covid-19 avaient autre chose

Il faut dire que les chiffres auraient presque de quoi donner le vertige. Pendant la première vague, de mars à mai 2020, le centre hospitalo-universitaire (CHU) de Bordeaux a ainsi reçu 6.815 patients suspectés de Covid-19. Or il s'est avéré que sur cet ensemble, 88 % des malades hospitalisés, soit 6.008, n'avaient pas le Covid-19. Le CHU n'a diagnostiqué que 807 patients atteints par cette infection virale. Même si c'est déjà trop, ce groupe de malades avéré ne représente au final qu'un peu plus de 11 % du nombre de personnes hospitalisées pour suspicion de coronavirus.

Au CHU de Poitiers le score est très proche, puisque 90 % des 2.484 patients hospitalisés pour suspicion de Covid-19, soit 2.243, se sont avérés non contaminés. Le pic néo-aquitain dans ce décalage a été atteint par le centre hospitalier d'Orthez (Pyrénées-Atlantiques/Béarn) où, sur 36 hospitalisations pour suspicion de Covid-19, seules 2 se sont avérées positives : soit 5,5 %. "Or, ce sont bien ces dernières données de suspicions (et donc de risques) qui ont emporté des conséquences sur l'organisation et l'activité des établissements", souligne la chambre des comptes.

Meilleur résultat en Franche-Conté avec 26 % de patients identifiés

La Nouvelle-Aquitaine a été l'une des régions les moins touchées par le premier épisode de Covid-19 et c'est pourquoi neuf établissements hospitaliers, sur les dix étudiés, s'y trouvent. Car il n'était pas question pour les magistrats enquêteurs de gêner les personnels soignants. La comparaison avec l'expérience vécue au centre hospitalier Nord-Franche-Comté, région où l'épidémie a été très virulente, n'en est que plus intéressante, même si elle reste limitée. Sur les 3.147 patients hospitalisés dans cet établissement pour suspicion de Covid-19, seuls 808, soit 26 %, étaient réellement atteints.

Lire aussi : Covid-19 : la Nouvelle-Aquitaine passe à la grande vitesse pour aider le Grand-Est

C'est beaucoup mieux qu'en Nouvelle-Aquitaine, mais encore loin des 100 %. Au-delà de leur aspect spectaculaire ces données, qui pourraient biaiser la compréhension d'une pandémie de type inconnu, apportent une nouvelle dimension au désarroi et à l'angoisse générés dans la population par cette première vague de Covid-19. D'autant qu'en amont de la montée en puissance initiale de la pandémie, le rapport de la CRC montre que les centres hospitaliers disposaient d'outils d'urgence qui n'étaient pas adaptés à cette crise sanitaire.

Le plan blanc, bien pour les attentats pas pour le Covid-19

"Les établissements de santé ont l'obligation de mettre en œuvre une politique de prévention et de gestion de crise et donc de disposer d'un plan blanc, lequel s'intègre dans un plan élargi définissant la coordination entre les acteurs de santé. Quand la pandémie de Covid 19 est survenue, tous les établissements contrôlés disposaient d'un plan blanc, la plupart du temps actualisé. (...)

En revanche, il n'a été activé ni au CHU de Bordeaux ni à celui de Poitiers, car considéré dans les deux cas comme inadapté à une gestion pandémique de long terme, mais plutôt conçu pour un afflux de patients sur un temps très court (attentats, accidents, etc.). Cela n'a pas empêché le DG du CHU de Bordeaux (Yann Bubien -ndlr) d'activer une cellule de crise dès le 24 janvier 2020, celui de Poitiers activant dès le 24 février 2020 sa procédure de gestion de crise, avec une cellule de crise et un plan de continuité de l'activité", éclaire ainsi le rapport de la CRC.

Lire aussi : La CRC de Nouvelle-Aquitaine annonce un bilan positif en 2019

Des stocks de masques insuffisants

Ce dernier met ainsi en lumière l'autonomie de décision dont ont pu bénéficier les hôpitaux et le développement d'initiatives au sein des équipes soignantes, qui ont permis de doper la réactivité des hôpitaux, même les plus grands. Au début de la pandémie la plupart des stocks hospitaliers, en particulier en masques, n'étaient plus à la hauteur des besoins.

Avec dans certains cas des chutes inexpliquées des volumes, comme au centre hospitalier de Saintes (Charente-Maritime), où "les stocks de la plupart des produits indispensables à la protection des soignants avaient sensiblement chuté de façon inexpliquée (par exemple le nombre de masques FFP2 est passé de 11.500 en 2018 à 4.950 en 2019). A Pau ou Orthez, il restait un stock de masques périmés datant de l'épidémie H1N1 qui, une fois contrôlé, a cependant pu être utilisé (...)" éclaire ainsi le rapport.

Quand les praticiens communiquent pour gérer les transferts

Et puis la maladie étant inconnue, elle ne faisait l'objet d'aucun classement, d'aucune des indispensables nomenclatures administratives qui permettent de mobiliser les moyens adéquats. Ce qui n'a fait qu'ajouter aux problèmes de communication entre les hôpitaux et leur administration de tutelle, pour suivre notamment l'évolution des besoins en lits de réanimation, au point que des praticiens hospitaliers ont fini par innover.

"(...) Au CHU de Poitiers, les réanimateurs suivaient les capacités en lits de réanimation via un applicatif mis au point et déployé par des médecins de la région Grand-Est, tandis que les transferts de patients, au début de la crise, furent organisés directement entre médecins hospitaliers. Par ailleurs, les échanges d'informations sur les organisations et l'activité étaient réalisés entre médecins hospitaliers et libéraux du territoire via un groupe WhatsApp. Cette gestion « décentralisée » des transferts de patients n'a cependant pas perduré, l'administration centrale ayant ensuite pris en main ces protocoles de transfert (...)

La situation a été peu ou prou similaire dans la métropole bordelaise, où les médecins ont utilisé une application locale dénommée « e-cubam », afin de gérer les transferts de patients des services de réanimation. Contrairement à Poitiers, il n'apparaît cependant pas que l'administration centrale ou l'ARS (Agence régionale de santé -ndlr) aient souhaité y mettre un terme ou s'y substituer (...)", relève toutefois le rapport.

Lire aussi : Forum Santé Innovation : comment la pandémie de Covid-19 stimule l'innovation dans la santé

La pandémie a également fait bondir le taux d'absentéisme des personnels des centres hospitaliers, parfois par les contaminations au Covid-19 mais pas toujours, observe le rapport, qui pointe notamment le cas du centre hospitalier d'Oloron où les absences ont touché 108 agents sur 400 équivalents temps plein entre mars et juin 2020. Au final la CRC relève en particulier que le système de soins tel qu'analysé dans le rapport "apparaît globalement mal préparé à une crise inédite, profonde et durable, avec des plans peu adaptés et des fragilités dans la circulation de l'information".

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :