Une Epoque Formidable : "la jeunesse est bien plus lucide que nous sur la situation actuelle ! "

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Clara Gaymard et Michel Camdessus ont échangé sur le thème de la confiance, de la bienveillance et de la jeunesse, le 7 février 2020, à Bordeaux lors d'Une Epoque Formidable.
Clara Gaymard et Michel Camdessus ont échangé sur le thème de la confiance, de la bienveillance et de la jeunesse, le 7 février 2020, à Bordeaux lors d'Une Epoque Formidable. (Crédits : Agence APPA)
Clara Gaymard et Michel Camdessus était réunis sur scène, le 7 février dernier à Bordeaux, à l'occasion du forum Une Epoque Formidable organisé par La Tribune avec la Région Nouvelle-Aquitaine et France culture. L'occasion d'échanger sur le thème de la confiance, de la bienveillance et de la place de la jeunesse dans notre société.

"La jeunesse doit toujours avoir son mot à dire car elle est un élément critique de la manière dont fonctionne notre monde. Sur le changement climatique, elle nous place en face de nos responsabilités, elle porte notre espérance et nous devons créer un dialogue sans concession avec la jeunesse car elle est bien plus lucide que nous sur la situation actuelle !".

Ce plaidoyer pour la jeunesse et pour le crédit qu'il faut lui apporter ne vient pas d'un ou d'une jeune activiste mais bien d'un connaisseur chevronné des arcanes du pouvoir et des jeux diplomatiques nationaux et internationaux âgé aujourd'hui de 86 ans : Michel Camdessus. Lors du forum Une Epoque Formidable, le 7 février dernier à Bordeaux, cet ancien directeur du Trésor, gouverneur de la Banque de France et directeur général du Fonds monétaire international (FMI) pendant treize ans, a partagé ses réflexions sur l'état du monde. "Regardons la jeunesse en face, regardons l'Afrique en face ! La non croissance n'est pas une vertu c'est une folie alors que la population mondiale augmente et qu'il faut apporter formations, équipements et prospérité à la jeunesse ici mais aussi en Afrique où il va falloir accueillir 800 millions de personnes en plus dans les villes d'ici 2050", poursuit l'ancien haut fonctionnaire.

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"Aux Etats-Unis, les grands patrons gagnent 400 fois le salaire médian !"

Et Michel Camdessus, qui a mené au cours de sa carrière des négociations au plus haut niveau avec plus de 80 pays dans le monde, se montre lucide sur son action. "Nous avons eu des discussions difficiles. Les statuts du FMI prévoient de 'donner confiance au monde' et 'd'aider les gouvernants à bien se situer face à l'avenir' mais, dans les faits, ce que nous faisions c'était rétrécir l'horizon de ces dirigeants avec notre discipline budgétaire ! Mais c'était une étape indispensable pour construire la confiance vis-à-vis de la communauté internationale", considère l'ancien directeur général qui ne cache pas son désarroi par rapport à la croissance actuelle des inégalités dans le monde :

"En 1980, les dirigeants du CAC 40 gagnaient en moyenne 30 fois le Smic. Aujourd'hui, ils gagnent en moyenne 284 fois le Smic ! Aux Etats-Unis, les grands patrons émargent à 400 fois le salaire médian du pays. C'est quelque chose d'objectivement aberrent qu'il faut corriger au plus vite !"

Une Epoque Formidable Michel Camdessus

Michel Camdessus, ancien directeur général du FMI de 1987 à 2000 (Crédits : Agence APPA)

Des inégalités croissantes susceptibles de saper la confiance des citoyens dans les systèmes démocratiques et de nourrir des régimes illibéraux voire autoritaire en Europe, aux Amériques ou ailleurs. "En Europe de l'Est, la démocratie de marché n'a pas toujours apporté la justice, l'égalité et la prospérité promises. Au Royaume-Uni, le Brexit s'est nourri des mensonges des dirigeants et, aux Etats-Unis, Donald Trump a proféré plus de 14.600 mensonges depuis son entrée en fonction ! Tout ceci délite, anéantit le lien démocratique entre les citoyens et l'Etat et entre les Etats eux-mêmes. Trump est en train de démolir la communauté internationale et la confiance qui lui sert de ciment pour fonctionner", juge Michel Camdessus.

"Une révolution extraordinaire"

Mais pour son interlocutrice, Clara Gaymard, qui à l'issue d'une carrière dans la haute-fonction publique est devenue présidente de General Electric France, il faut aussi saluer les évolutions survenues depuis quelques dizaines d'années. "L'extrême pauvreté a beaucoup diminué dans le monde et est désormais principalement localisée dans les pays en guerre. Il y a 90 ans, il y a avait 1,5 milliard de personnes sans eau, alimentation ni électricité. Aujourd'hui, il y a un milliard de pauvres mais plus de cinq milliards de personnes on eu accès à ces biens de première nécessité. N'oublions pas que la génération qui nous précède a vécu une révolution extraordinaire de ce pointe de vue là !", rappelle l'entrepreuneure qui refuse de céder au fatalisme : "les projections sur la croissance des inégalités sont faites pour être combattues et changées !"

D'autant que, souligne Clara Gaymard, "les plus riches aujourd'hui sont des entités qui n'existaient pas il y a 20 ans : ce sont les GAFA et les BATX, ce sont les géants de la nouvelle économie qui n'a pas été régulée et qu'en plus nous nourrissons tous, tous les jours ! Ce sont ces acteurs que la redistribution par l'impôt n'arrive pas à appréhender."

Clara Gaymard a cofondé le fonds d'investissement Raise avec Gonzague de Blinières (crédits : Agence APPA)

"Rendre la finance généreuse"

Et la cofondatrice de la société d'investissement Raise d'aborder à nouveau la question de la confiance : "Notre objectif avec Raise est de rendre la finance généreuse. En France, les PME sont trop souvent trop petites et ne disposent pas d'assez de capitaux patients et minoritaires. C'est ce qu'on veut apporter en créant un lien de confiance étroit avec le dirigeant de l'entreprise qui reste le seul capitaine du bateau. On lui apporte entre 10 et 40 M€ dans la durée", détaille Clara Gaymard, dont le fonds a déjà accompagné 275 entreprises françaises, dont ManoMano, Meero ou encore Cheerz. Raise présente la particularité de financer un fonds de dotation philanthropique dédié aux startups en y consacrant 50 % de l'intéressement généré sur chaque opération.

"On essayer d'investir avec bienveillance mais c'est très exigeant car cela implique de dire la vérité. Si on ne dit pas la vérité au chef d'entreprise, on est dans la défiance, dans l'indifférence voire dans la malveillance. On essaye donc d'être le plus juste dans le regarder pour l'autre tout en acceptant que le chef d'entreprise fasse ensuite différemment de ce qu'on lui a conseillé !", observe Clara Gaymard.

Et la femme d'affaires de 60 ans alerte, elle-aussi, sur l'impératif de changer de modèle du point de vue environnemental, ne serait-ce que pour une question de compétitivité des entreprises quel que soit leur secteur d'activité : "On vit une période clef de l'histoire. Dire aujourd'hui qu'on ne changer pas de modèle c'était comme dire en 1995 qu'on ne prendra pas le virage de l'internet. Une entreprise qui ne prend pas en compte l'environnement et son impact social aujourd'hui, je ne donne pas cher de sa peau dans cinq ans", met-elle en garde.

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