Bordeaux Métropole et la coopération territoriale

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Martin Vanier, géographe et professeur à l'Ecole d'urbanisme de Paris, travaille sur la métropolisation, l’aménagement du territoire et la prospective territoriale.
Martin Vanier, géographe et professeur à l'Ecole d'urbanisme de Paris, travaille sur la métropolisation, l’aménagement du territoire et la prospective territoriale. (Crédits : Martin Vanier)
A quelques jours des 4e rencontres de Bordeaux Métropole coopérative, auxquelles il participera le 9 octobre prochain, Martin Vanier, géographe géographe à l'Ecole d'urbanisme de Paris, entreprend de battre en brèche l'idée d'une métropole bordelaise qui assècherait les territoires.

En 1968, à sa création, la Communauté urbaine de Bordeaux pesait 56 % de la population de la Gironde et 64 % de son emploi. Cinquante ans plus tard, la Métropole pèse 50 % de la population de la Gironde et 62 % de son emploi. Vous avez bien lu : dans son département, le poids démographique de la CUB, devenue Métropole à périmètre constant, a reculé de six points depuis sa création, et son poids économique, au moins mesuré en emploi, de deux points. Voilà donc la réalité de cette métropole qui assécherait les territoires.

Ce qui caractérise beaucoup de débats publics qui traversent l'opinion aujourd'hui, c'est qu'ils ne procèdent plus à partir d'une construction collective de la vérité, fondée sur des faits reconnaissables par tous, à partir desquels peuvent s'exercer librement l'interprétation, l'explication, et la prise de position. Le débat français sur les métropoles et les territoires n'échappe pas à ce que le sociologue Gérald Bronner a appelé dès 2013 « La démocratie des crédules » : on peut y affirmer le contraire de ce qui est, et développer sans souci une interpellation politique sur des bases erronées.

Le démographe Hervé Le Bras, qui observe de près la société française depuis trente ans, vient de publier « Se sentir mal dans une France qui va bien » (éditions de l'Aube, 2019). Il y démonte un à un tous les argumentaires qui ont voulu voir dans la crise des gilets jaunes une révolte contre les inégalités croissantes, la pauvreté endémique, les périphéries abandonnées, les services publics à la dérive, les brimades envers les automobilistes, etc. Resituant la France en Europe sur tous ces plans, il s'interroge sur les causes de tant de mécontentements dans un pays qui est « l'un des moins pauvres et des plus égalitaires ; qui possède l'un ses systèmes de santé les plus efficaces et l'un des systèmes de retraite les plus généreux ; où les territoires ruraux sont plus sûrs, plus égalitaires, subissent moins de chômage et de sous-éducation que le cœur des grandes villes » (p.150). Et de conclure : « la difficulté de la situation française ne tient donc pas à des causes socio-économiques, mais à des préconceptions, des représentations, des mythes, qui, par définition, ne collent pas à la réalité » (p.153). Il faut lire et faire lire « Se sentir mal dans une France qui va bien », qui débouche au final sur des réflexions très justes sur l'éducation et la mobilité sociale.

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Certains ont décidé de faire de la métropole et de la métropolisation les coupables ou les responsables du désarroi national. C'est un choix d'interprétation et une lecture politique qui relèvent de la liberté d'opinion. Mais les faits ne peuvent pas être travestis pour autant.

La métropole n'est pas un vortex : elle diffuse autant qu'elle concentre. C'est même ce qui définit la métropolisation : un double mouvement qui intègre largement les territoires, les met en système, et renforce les fonctions de rayonnement des centres. Lorsqu'on parle de métropole à Bordeaux, on doit toujours avoir à l'esprit aux moins deux réalités : l'institution intercommunale qui porte ce nom, avec ses 28 communes, et l'aire urbaine définie par l'Insee, qui est une des façons de mesurer l'extension métropolitaine, avec ses 255 communes, près de la moitié de celles de la Gironde.

Ajoutons - bien que l'expression n'ait pas été mise en service - qu'elle n'est pas non plus un cortex. Ne pas reconnaître les « fonctions cérébrales » des campagnes girondines et des autres villes que Bordeaux Métropole, c'est nier la science du vignoble et du vin, méconnaître ce qui est en train de se passer en matière de transition énergétique, passer à côté des spécialisations économiques clés aussi cruciales que le laser mégajoule, les activités aéronautiques, l'économie résidentielle, la silver économie, les tiers lieux. C'est, en somme, s'accrocher à un archaïsme méprisant qui a toujours voulu voir dans la grande ville le cerveau, et dans les campagnes les bras, ce qui est moins simple que jamais.

Cortex, vortex, collectivité prédatrice, ogre métropolitain, périphérie-dortoir... les images les plus caricaturales sont celles qui alimentent les positions les plus conservatrices : il est toujours plus facile de se complaire dans la récrimination, la dénonciation, la réclamation, que de s'efforcer de comprendre et construire sa place dans le monde tel qu'il se transforme. On pourrait paraphraser un grand président américain : « ne vous demandez pas ce que la métropole doit faire pour vous, demandez-vous ce que vous pouvez faire avec la métropole », car il est désormais évident que la métropole, c'est Bordeaux Métropole et tous les territoires et villes qui vivent en étroite relation avec elle.

Voilà qui doit donner tout son sens à la politique de coopération. Elle n'est pas, et ne doit pas devenir, un politique de bienfaisance, de compensation, de secours organisé dans l'urgence, de la part d'une métropole qui aurait tout, à l'égard de territoires qui n'auraient rien. Cette vision compassionnelle est aux antipodes de la réalité des échanges métropolitains et des interdépendances des territoires, qu'il s'agit de valoriser. La politique de coopération doit être une affaire de partenaires de projets, une politique de pairs métropolitains, qu'il s'agisse des villes, grandes et petites, ou des campagnes, à l'échelle de la Gironde d'abord, mais aussi celle de la Nouvelle Aquitaine, et au-delà encore.

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C'est la voie choisie par Bordeaux Métropole coopérative, celle des protocoles bilatéraux, qui tissent patiemment le réseau des acteurs métropolitains avec tous ceux qui ont mis leurs représentations du territoire au sens large en adéquation avec leurs activités, leurs pratiques et leurs projets

Martin Vanier, géographe, est professeur à l'Ecole d'urbanisme de Paris. Ses travaux de recherche portent sur la métropolisation, l'aménagement du territoire et la prospective territoriale. Il est également consultant au sein de la coopérative conseil Acadie.

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