Bordeaux City Life : vers une ville plus verte, plus saine, plus accueillante

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Pierre Aoun, Alice Cabaret, Brigitte Métra, Steven Ware
Pierre Aoun, Alice Cabaret, Brigitte Métra, Steven Ware (Crédits : Agence Appa)
Les nouveaux concepteurs de la ville vont au-delà des approches urbaines classiques, où dominent géographie, architecture, économie et sociologie pour les enrichir d’une vision encore plus large. C’est ainsi que santé et biologie s’invitent au décryptage des nouveaux enjeux urbains. Ces dimensions, intégrées par les architectes et certains promoteurs, étaient au centre de la table ronde "Nos m2 urbains et nous" lors du forum Bordeaux City Life.

Organisé par La Tribune le forum Bordeaux City Life (vie urbaine), qui a pris la suite de Smart City (ville intelligente), s'est tenu pour la première fois dans les salons de la mairie de Bordeaux. La table ronde "Nos m2 urbains et nous" a permis de confronter les regards de quatre intervenants illustrant autant de facettes de la construction.

Il s'agissait de Pierre Aoun, directeur général du groupe LP Promotion, Alice Cabaret, fondatrice et directrice de la société parisienne de conseil en innovation urbaine The Street Society, Brigitte Métra (agence d'architecture parisienne Métra et Associés), architecte et urbaniste, et Steven Ware, architecte associé, directeur de l'agence Art&Build (Art et Construction) à Paris.

Développer une vision pluridisciplinaire de la construction de la ville est au cœur de la démarche d'Alice Cabaret qui s'appuie sur un réseau de 38 personnes. Elle s'oppose à ce qu'elle qualifie de "pensée en silo" et s'attaque aux sujets urbains qu'elle a à traiter avec l'appui d'un collectif de chercheurs où coopèrent, par exemple, aussi bien des urbanistes que des spécialistes en neurosciences.

Quand la ville nous rend malade

"Avec les projets urbains nous sommes dans un monde de mutations. Notre objectif est de développer un urbanisme régénératif de la biosphère urbaine et péri-urbaine" a annoncé Alice Cabaret, pour qui la création d'un indice du bien-être urbain est incontournable.

La dirigeante de The Street Society fait ainsi du bien-être urbain un indice clé de sa stratégie. La qualité de vie déterminant la création de "valeur urbaine", bien au-delà des enjeux fonciers. Alice Cabaret met au premier plan la préservation de la santé physique et mentale des habitants des villes, qui encourent des risques spécifiques.

"Les enfants vivant dans des milieux urbains à très forte densité de population ont un risque de devenir schizophrène 200 % plus élevé que la moyenne de la population" a notamment illustré Alice Cabaret.

Représentant le camp des promoteurs immobiliers, rarement associés à la recherche d'un mieux-être urbain, Pierre Aoun a observé avec humour : "Nous sommes le mal nécessaire à cette table ronde...". Mais c'était pour mieux faire briller les chromes, puisque le groupe LP Promotion, multi-primé pour ses réalisations, qui  revendique son engagement dans la philosophie du "vivre ensemble", veut participer à la création "de la ville plus ouverte de demain". Et se propose de "faire transpirer cette hospitalité dans nos résidences" en s'appuyant en particulier sur les espaces extérieurs, où les résidents peuvent cultiver des jardins potagers.

Un étage en plus économise un hectare de sol

"Comment se fait la vie dans une résidence ? Eh bien elle passe par le vivre ensemble, philosophie que viennent servir les jardins potagers. Mais construire une ville verte ne tient pas seulement à la mise en culture de jardins potagers, au développement de la verdure. Car ce qui est très important c'est de savoir où on les met, de choisir entre des bâtiments très horizontaux ou verticaux. Rajouter un étage à un immeuble permet d'économiser un hectare de terre. Et je ne parle d'aller très haut mais simplement de maintenir les immeubles programmés à R+3 à cette hauteur au lieu de les ramener à R+2... Il y a une pédagogie des élus à faire pour éviter de raisonner à court terme" a déroulé Pierre Aoun.

Le dirigeant du groupe toulousain, implanté depuis des années en Nouvelle-Aquitaine,  s'est déclaré partisan des low techs (technologies simples par opposition aux technologies les plus sophistiquées - NDLR).

Brigitte Métra, associée à Jean Nouvel, a notamment réalisé la remarquable salle de concert de la Philharmonie de Paris, à la Cité de la musique (parc de la Villette). Cette extraordinaire salle de concert a été développée à contre-pied si l'on peut dire des pratiques habituelles, c'est-à-dire en partant des besoins des premiers intéressés : musiciens et spectateurs.

L'engagement dans une ville inclusive

"Les projets doivent faire sens et c'est la raison pour laquelle j'ai d'abord consulté les musiciens et intégré les spectateurs lors de la conception de cette salle de concert de la Philharmonie de Paris. Le chef d'orchestre Daniel Barenboim est toujours enthousiaste quand il vient diriger dans cette salle, car l'imaginaire est au cœur du projet" éclaire Brigitte Métra.

Cette dernière ne veut pas entendre parler de "lavage vert" (green washing), ce verdissement artificiel des pratiques professionnelles dans un but purement publicitaire.

"Je mets de la végétation dans mes projets depuis toujours. Et je ne me contente pas de mettre de la domotique ou de la technologie dans les logements parce que rendre les gens heureux, c'est dur pour un architecte" relève Brigitte Métra, qui évoque les multiples contradictions qu'il faut résoudre pour faire aboutir un projet architectural.

C'est ainsi que Brigitte Métra refuse de travailler sur la conception de logements collectifs dont elle comprend qu'ils ne seront finalement pas aussi bien faits que leurs équivalents des années 1970. Partisane d'une ville inclusive, elle estime que dans le Bâtiment "tout le monde doit gagner sa vie", mais que les bilans doivent être transparents, que les acteurs de la construction doivent éviter de spéculer à tout va sur leurs bénéfices.

Trois laboratoires inspirés par la biologie

Art&Build est engagé dans la construction de la tour Silva, à Bordeaux, un bâtiment conjuguant bois et bardage métallique qui va grimper jusqu'à 50 mètres de haut, soit 18 étages. Steven Ware, à la fois architecte et biologiste, souligne que l'espèce humaine fait partie de la nature. Il s'inscrit ainsi dans ce nouveau courant de pensée qui entend dépasser l'opposition classique entre nature et culture, cette dernière étant comprise dans ce cadre comme l'ensemble des productions générées par le frottement de l'Homme avec le monde naturel : de l'invention du feu à celle de la fusée interplanétaire, en passant par la musique ou l'agriculture.

L'agence Art&Build s'est dotée de trois laboratoires pour redéfinir le rapport de la ville avec la nature, en ajoutant la biologie à cette nouvelle équation urbaine.

"Nous avons créé un laboratoire dédié à la biodiversité, qui travaille sur l'intégration des espèces végétales en ville, qu'il s'agisse d'arbres, de plantes de potagers ou de tout autre variété... Le second laboratoire s'intéresse aux matériaux biosourcés dans la construction : cuir, bois, etc. Le troisième laboratoire se focalise sur le biomimétisme, c'est-à-dire la représentation de la nature, par exemple dans des motifs floraux. Ce qui est très important pour notre bien-être" déroule Steven Ware, qui fait du travail en circuit court une nécessité pour éviter l'épuisement des ressources.

D'un point de vue plus global, les végétaux exigent un entretien régulier et la biodiversité urbaine doit être étoffée. Mais au-delà de l'image d'Epinal d'un programme architectural figuré de façon attrayante, avec des plantes et des arbres, il est important de savoir ce qui est acceptable par les habitants de l'un de ces programmes. Parce que si les Français veulent plus de nature c'est avant tout pour des raisons de santé, a conclut l'architecte biologiste.

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Commentaires
a écrit le 26/06/2019 à 8:57 :
Dommage qu'une fois de plus aucun acteur de la construction bio-sourcée n'ait été convié à ce énième forum qui fait de Bordeaux une des premières villes régionales la plus bétonnée de France depuis 10 ans. Beaucoup de paroles et beaucoup de béton...

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