Thérapies numériques : les promesses de Lucine

 |   |  1497  mots
Maryne Cotty-Eslous, fondatrice de Lucine
Maryne Cotty-Eslous, fondatrice de Lucine (Crédits : Agence Appa)
Les thérapies numériques peuvent-elles soulager les douleurs chroniques ? Lucine répond par l'affirmative. Sans bruit, la startup bordelaise vient d'embaucher 35 personnes en 18 mois et commence à négocier de gros contrats de distribution avec des acteurs mondiaux de la santé. Si le plan de marche est respecté, le chiffre d'affaires pourrait grimper de manière exponentielle. La fondatrice de Lucine, Maryne Cotty-Elous, ne fait pas mystère de ses intentions : elle veut bâtir un géant des thérapies numériques.

"Entre les années 1950 et 2010, la douleur a été cantonnée à une notion de survie du patient, observe Maryne Cotty-Eslous. L'irruption des maladies chroniques, c'est encore tout nouveau. La douleur chronique commence tout juste à être reconnue. On considère que 3 % des patients qui en souffrent sont correctement pris en charge."

Cette prise de conscience est parallèle à la crise des opiacés qui frappe de plus en plus fort les Etats-Unis. Le nombre de décès par overdose y est en hausse constante et dépasse de loin les autres causes de mortalité (accidents de la route, suicides, armes à feu...) et met en lumière la dépendance aux antidouleurs, héroïne et Fentanyl en tête. Une crise née des surprescriptions des médecins américains qui ont cherché, au début des années 2010, à mieux gérer les douleurs de leurs patients, et de l'arrivée de dérivés d'opiacés mis sur le marché par les laboratoires pharmaceutiques. Le public qui a commencé à consommer ces médicaments opiacés a basculé vers d'autres produits par la suite.

Ce phénomène américain commence donc à induire des changements dans la prise en charge de la douleur, confortés en Europe par la création du RGPD, le règlement européen de protection des données personnelles, qui donne davantage de crédit au patient et le remet au cœur du système. "On arrive donc au bon moment", sourit Maryne Cotty-Eslous. La jeune femme a pu elle-même pointer les effets secondaires, l'accoutumance et la perte progressive d'efficacité des anti-douleurs. Elle a aussi pu mesurer l'embouteillage des centres anti-douleurs français, qui ne peuvent proposer de rendez-vous au mieux avant trois mois, au pire avant neuf mois. Et 12 millions de Français au minimum souffriraient pourtant de douleurs chroniques...

Une solution sur-mesure pour combattre la douleur chronique

Maryne Cotty-Eslous et son équipe ont donc bâti Lucine, un système capable de mesurer, analyser et soulager la douleur immédiatement, le tout de manière personnalisée. Concrètement, l'utilisateur peut se connecter à la plateforme accessible via son smartphone ou sa tablette et répondre à un questionnaire. La caméra, utilisée par l'application, peut de son côté utiliser des techniques de reconnaissance faciale pour détecter des "signes extérieurs de douleur" pour affiner ces éléments. Un soin personnalisé est alors proposé. Ce dernier peut prendre la forme de stimuli sonores ou visuels, d'un serious game... qui stimulent le cerveau ou détourne son attention, et font baisser la douleur immédiatement. "Lucine ne fait qu'actionner des mécanismes naturels, comme la production d'endorphines, grâce au digital", précise Maryne Cotty-Eslous.

Mais l'idée va bien plus loin. Les thérapies digitales, réunis sous l'acronyme de DTX (digital therapeutics) commencent à émerger aux Etats-Unis. Et les derniers travaux montrent que les solutions software ont une action chimique et changent l'architecture cognitique du cerveau, générant des bénéfices sur le long terme.

"Nous n'avions pas du tout prévu d'aller dans cette direction mais les premiers acteurs ont commencé à évangéliser le marché avec des publications qui prouvent que ça fonctionne", poursuit Maryne Cotty-Eslous. Qui ne cache pas ses ambitions : "Si on doit devenir un DTX, c'est maintenant. On s'est rendu compte que l'on n'allait pas assez vite. On a deux ans pour prendre la place. L'idée n'est pas de faire une belle entreprise française, c'est de créer un grand acteur mondial présent dans le monde entier mais ancré à Bordeaux."

Eviter la pression des investisseurs

Dans un pays où afficher son ambition est souvent mal vu, le discours détonne. D'autant que la méthodologie adoptée pour le développement de la startup sort des cadres habituels :

"On a été aidé en amorçage grâce à la Région Nouvelle-Aquitaine, Bpifrance, Aquiti, Initiative France... mais on ne veut pas en faire plus car sinon, on sera obligé de revendre dans cinq ans sous la pression des investisseurs, assène Maryne Cotty-Eslous. Et se faire racheter, ce n'est pas du tout l'objectif. On a donc choisi de se débrouiller autrement, avec d'autres modèles, en cherchant à finaliser nos produits le plus vite possible. On fait très peu d'articles dans la presse, peu d'événements, on est volontairement opaque même si ça ne m'a pas empêché d'être cambriolée à trois reprises en 18 mois. Les salaires sont encadrés. Nous avons déposé une demande pour être labellisée entreprise solidaire d'utilité sociale, peu courant chez les Medtechs car la philosophie qui sous-tend Lucine est très proche de celle de l'économie sociale et solidaire. Assez rapidement, on aimerait d'ailleurs créer une fondation pour sécuriser l'avenir de l'entreprise."

Lucine

Lucine est installée aux Bassins à flot (Agence Appa)

Créée officiellement en mars 2017, la startup bordelaise vit pour le moment de ses premiers contrats et profite du Crédit impôt recherche, dont elle bénéficie puisque son équipe ne travaille que sur des sujets très innovants.

"On a tout de suite oublié le BtoC, reprend Maryne Cotty-Eslous. Nous visons essentiellement les laboratoires pharmaceutiques et les assurances dans certains pays, qui seuls ont la force de frappe pour distribuer Lucine à grande échelle. Les gros laboratoires ont lancé le sujet des thérapies digitales il y a 10 ans aux Etats-Unis mais il n'est pas arrivé encore en Europe. Les labos de taille intermédiaire sont de moins en moins nombreux à avoir d'équipes de recherche internalisées, ils travaillent donc beaucoup avec des sociétés extérieures. On commence en ce moment à négocier les contrats de prédistribution, avec pour objectif d'avoir un premier Lucine terminé l'an prochain."

Un Lucine car il y en aura plusieurs, un par pathologie. "Nous travaillons sur plusieurs sujets en parallèle : l'endométriose, le diabète et notamment l'absence de sensibilité qu'il génère, le burn-out car la douleur n'est pas que physique, et les rigidités post-AVC. Mais d'autres sont en projet. Nous allons aussi permettre aux chercheurs d'utiliser Lucine pour étoffer le nombre de publications sur les DTX." Le premier exercice s'est achevé sur un chiffre d'affaires positif mais symbolique de 36.000 €. "Assez rapidement, on devrait arriver à un chiffre d'affaires de 5 à 10 millions." Ensuite ? "On est sur des multiples de 10 pour les contrats de distribution, qui couvre des périodes de dix ans."

Une dizaine de recrutements

Porter haut ses ambitions n'empêche pas les déconvenues et la dirigeante de Lucine n'en fait pas mystère non plus, expliquant avoir fait "des erreurs et un burn-out" :

"On a eu un trou d'air et Héméra [accélérateur de startups bordelais, NDLR] nous a sauvés. Et en termes de recrutement, tout n'a pas été idyllique non plus. On a mis du temps à comprendre qu'il fallait mettre en place du management intermédiaire pour déléguer certaines tâches, et que les nouveaux recrutés, notamment les profils techniques, venaient pour eux-mêmes, pas pour une mission dont ils se sentiraient investis. Même si ça n'empêche pas des valeurs communes. Il fallait le temps de comprendre que dans une entreprise, on embauche des gens qui vont passer."

Parallèlement, Maryne Cotty-Eslous a intégré le Conseil national du numérique. "Un engagement strictement personnel et qui n'implique pas l'entreprise", précise-t-elle.

Depuis la fin de l'année dernière, la startup s'est installée aux Bassins à flot, dans des locaux non occupés par OVH dont le déploiement bordelais est moins rapide que prévu. Mais elle a également mis un pied au Canada. Plus précisément à Montréal, au Québec, auprès des équipes du professeur Serge Marchand, spécialiste mondialement réputé de la neurophysiologie de la douleur. "Nous y sommes pour des raisons scientifiques et pour des raisons de business car ils savent aussi en faire, sourit Maryne Cotty-Eslous. Attaquer le marché américain, c'est encore un peu trop tôt pour nous mais depuis Québec, on peut facilement l'observer, mieux le comprendre et s'y préparer. Le Canada est à 1 heure d'avion de Boston, 2 heures de New-York, la proximité a joué dans notre choix d'y installer une filiale. On y est très bien reçu et on recrute." La startup n'abandonne pas Bordeaux pour autant. Elle y programme notamment du « Lucine care program » : "Volontaires sains, aidants, patients douloureux chroniques, experts, on a besoin de chaque citoyen", explique Maryne Cotty-Eslous. Au-delà de ses bureaux, elle envisage à moyen terme d'y créer "un lieu de recherche pour recevoir des patients et les suivre dans la durée, co-construire des solutions avec eux... toujours dans l'optique d'internaliser au maximum. Et pour que l'équipe se rappelle quotidiennement pourquoi on fait tout ça." Equipe qui devrait s'étoffer d'une dizaine de profils supplémentaires cette année pour monter à une quarantaine de personnes.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :