Jeux vidéo : comment Bordeaux mène le jeu (1/9)

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Les équipes de Motion Twin (Dead Cells) et de Shiro Games (Northgard) qui ont signé les deux gros succès bordelais de l'année 2018.
Les équipes de Motion Twin (Dead Cells) et de Shiro Games (Northgard) qui ont signé les deux gros succès bordelais de l'année 2018. (Crédits : Agence APPA)
Avec l’arrivée coup sur coup de plusieurs studios ces derniers mois, l’écosystème du jeu vidéo à Bordeaux se densifie tandis que les acteurs locaux enchaînent les jeux indépendants remarqués, voire plébiscités par le public, sur un marché pourtant surabondant. Grâce à un maillage de studios de développement, la région conjugue un savoir-faire déjà ancien à une formation de qualité pour se projeter avec ambition vers l’avenir.

Dead Cells, Northgard, Seers Isle. Trois titres en anglais, trois styles de jeu radicalement différents et trois succès critiques pour un seul lieu de naissance. Ces trois jeux-vidéo, publiés en 2018, ont été intégralement développés au cœur de Bordeaux avant de rencontrer un très large public ! Car derrière l'arbre Ubisoft, fraîchement implanté à Bordeaux, se cache une forêt de studios indépendants de jeux vidéo. « La particularité de l'écosystème bordelais est de compter des studios de taille intermédiaire qui font le lien entre les gros acteurs et les nombreuses petites structures », estime Fabrice Carré, le président de Bordeaux Games. Les 53 adhérents de cette association des professionnels de Nouvelle-Aquitaine représentent environ 400 emplois et 40 M€ de chiffre d'affaires dans la région, sans compter les enjeux d'image pour le territoire : « Le jeu vidéo est un produit culturel à forte valeur ajoutée, reconnu à l'international et qui emploie des profils qualifiés », rappelle Fabrice Carré.

Les cendres fertiles de Kalisto

L'histoire du jeu vidéo à Bordeaux n'est pas nouvelle. Elle remonte à l'étoile filante Kalisto, créée par Nicolas Gaume et qui a dépassé les 250 salariés dans les années 1990, puis à la réussite d'In-Fusio, spécialisée dans le jeu mobile. La disparition de Kalisto, au tournant des années 2000, a laissé un terreau fertile pour la grappe de studios qui s'épanouissent aujourd'hui.

« Notre industrie est centrée sur les compétences et l'expérience, d'où l'importance d'avoir des écosystèmes denses. Bordeaux est avec Lyon l'un des berceaux du jeu vidéo en France et en reste une place forte avec des locomotives qui tirent tout le monde vers le haut », analyse Julien Villedieu, le président du Syndicat national du jeux-vidéo.

>>> Diaporama : Jeux vidéo, ces pépites made in Bordeaux

La locomotive c'est bien sûr Ubisoft, qui a posé ses valises et sa visibilité à Bordeaux à l'automne 2017 et qui y compte déjà 150 salariés, mais c'est aussi Asobo Studio, le premier développeur indépendant français de jeux sur consoles et PC né en 2002... des cendres de Kalisto. La société bordelaise emploie actuellement 155 personnes. « On a été entre 70 et 120 personnes pendant cinq à six ans, mais on a signé des gros contrats qu'il faut honorer. Le jeu vidéo est une industrie hyper cyclique », sourit Sébastian Wloch, cofondateur de l'entreprise. « Un projet mobilise une cinquantaine de personnes. On essaie d'en avoir deux en permanence, en faisant en sorte que les phases de développement se tuilent. » Asobo réalise des jeux pour le compte d'éditeurs tiers - notamment des licences Disney-Pixar à forte notoriété telles que Ratatouille, Toy Story 3 et Wall-E - mais aussi ses propres créations dont le prometteur A Plague Tale : Innocence, attendu pour 2019.

Au fil de son histoire, la PME s'est distinguée par sa capacité à embrasser les dernières innovations technologiques, de la détection de mouvements à la réalité augmentée. Repérée par Microsoft, Asobo a été en 2016 le premier studio indépendant à livrer deux jeux holographiques compatibles avec le casque HoloLens, après plusieurs années de R&D réalisée dans le plus grand secret. Si bien qu'Asobo a fini par marché sur deux jambes en créant une division spéciale, baptisée Holoforge, pour capitaliser sur ce savoir-faire dans les secteurs de l'industrie, de la muséographie et de la santé.

A Plague Tale

A Plague Tale : Innocence, développé par Asobo Studio, est prévu pour 2019 (crédits : Asobo)

Un modèle économique cyclique

Derrière ces deux poids-lourds, plusieurs acteurs sont arrivés en Gironde ces derniers mois dont le studio lillois CCCP, l'entreprise d'animation et de réalité virtuelle SolidAnim, ou encore le créateur de jeux mobile PinpinTeam. Quant à Big Bad Wolf, filiale de Cyanide et de Big Ben Interactive, il les avait précédés dès 2015. Tous le confient aujourd'hui : l'arrivée d'Ubisoft a changé la donne et crédibilisé Bordeaux. « C'est une très bonne chose pour pouvoir attirer les précieux profils expérimentés qui sont rassurés de voir en Ubisoft un potentiel plan B en cas de pépin », confirme Sébastien Vidal. Le directeur de Shiro Games, créé en 2001, sait de quoi il parle puisque la dernière animatrice 3D à avoir rejoint le studio vient tout droit... d'Indonésie, faute d'avoir trouvé le profil en France ! Celle-ci rejoint une belle adresse : les 17 salariés de Shiro Games viennent en effet de livrer Northgard, un jeu de stratégie en temps réel sur PC qui s'est déjà écoulé à plus d'un million d'unités depuis sa sortie au printemps dernier. Développé pour un budget de 1,2 M€, le jeu est rentable depuis le premier mois et intervient après deux succès sur mobile - Evoland 1 et 2 - et avant Darksburg, prévu sur PC pour 2019. Une belle réussite qui suscite des regards envieux à l'international.

Malgré ce très beau succès et l'incroyable carton de Motion Twin avec Dead Cells qui s'est déjà vendu à plus de 1,7 million de copies, le secteur reste marqué par le fort taux de mortalité des studios de développement.

« Dans le jeu vidéo, on perd de l'argent jusqu'à ce que le jeu sorte et qu'on en gagne... si on en gagne... car le succès n'est jamais assuré ! Il faut donc alimenter la trésorerie avec des prêts, subventions et prestations de service », témoigne ainsi Adrien Forestier, dirigeant du petit studio bordelais Black Flag.

Pour se prémunir de potentielles difficultés, les néo-bordelais de CCCP misent sur les « jeux sérieux ». « Sans le serious game, on n'aurait jamais tenu la distance, cela nous permet de lisser la trésorerie pour financer le développement de nos jeux- vidéo », explique Frédéric Forest, le co-fondateur. CCCP vend ses serious game comme outils de formation à des multinationales ou des centres hospitaliers. Le studio compte 17 salariés dont 6 à Pessac, et développe pour 2019 un serious game en réalité virtuelle, AceVR, sur le principe de la chambre des erreurs pour adresser des enjeux de santé, d'hygiène, de sécurité. Et côté jeux-vidéo, les résultats sont là aussi : les ventes de Dead in Vinland, jeu de gestion/survie sorti au printemps sur PC, dépassent les 30.000 copies. Une suite est déjà dans les tuyaux.

CCCP

Dead In Vinland, développé par le studio CCCP (crédits : CCCP).

L'écosystème bordelais peut aussi s'appuyer sur des formations de qualités présentes sur place mais aussi dans un autre bastion de l'image et du jeu vidéo : Angoulême. "Le territoire compte moins de studios et de plus petite taille qu'à Bordeaux mais l'Enjmin essaiment ses étudiants qui créent souvent leur premier jeu sur place pour construire leur carte de visite", détaille David Elahée, le président d'Angoulême JV, le club fédérant 32 professionnels du jeu vidéo. Celui qui est aussi le dirigeant du studio HeabBang.club confirme l'importance de marche sur deux jambes :

"Le jeu est souvent une vitrine pour nos savoir-faire qui nous permet ensuite de décrocher des prestations permettant à leur tour de financer le jeu suivant. C'est un cercle vertueux. Au delà du succès d'estime, un jeu est parfois un déficit financier en lui-même tout en étant rentable via les prestations qu'il permet."

Le studio angoumoisin travaille actuellement sur Double Kick Heroes, un jeu musical sur PC dan un univers post apocalyptique qu'il espère vendre à plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires.

Un marché mondial hyperconcurrentiel

La réussite des studios bordelais et néo-bordelais est d'autant plus remarquable qu'elle intervient sur un marché mondial surabondant. En 2018, plus de 9.000 jeux sont sortis sur la plateforme dématérialisée Steam, qui pèse 80 % du marché PC. Cela représente près de 180 nouveaux titres chaque semaine... dont plus de 90 % ne seront jamais joués par personne ou presque ! Le risque d'anonymat et de crash industriel est donc bien réel même si cette concurrence féroce est liée à distribution dématérialisée qui démultiplie l'exposition des petits studios, une vraie bouffée d'air frais.

« Entre chaque jeu triple A, il y a un appel d'air favorable aux jeux indépendants qui, souvent, sont plus exigeants et s'adressent à des joueurs connaisseurs. Cela correspond à un public plus âgé qu'avant, avec des attentes différentes et un temps de jeu disponible limité », contextualise Pierre Forest, fondateur de la plateforme Gamesplanet installé, lui-aussi, à Bordeaux.

Et pour se démarquer, les créateurs bordelais assument des choix originaux en matière de gameplay, et de qualité graphique. Remarqué pour Along the Edge (PC, 2016) et récompensé pour Seers Isle (PC, 2018), le petit studio Nova Box s'est ainsi spécialisé depuis 2013 dans des œuvres narratives à la frontière de la bande-dessinée. « On se positionne vraiment comme un jeu d'auteur, un roman graphique avec un très gros travail sur le dessin, le texte et la musique. Seers Isle, c'est plus de 60.000 mots de dialogues ! », explique Geoffroy Vincens qui vise entre 15.000 ventes pour ce jeu dont le budget dépasse tout juste 100.000 €.

Seers Isle

Seers Isla de Nova Box (crédits : Nova Box)

Une accumulation de petits détails

Mais l'originalité vient aussi des thèmes abordés dont celui de l'enfance, peu traité de manière sérieuse par l'industrie vidéoludique, qui sera au centre des futurs jeux d'Asobo (A Plague Tale : Innocence) et de Black Flag (Orphan Age). Le suivi des jeux avec des mises à jour gratuites ou payantes au fil du temps est aussi incontournable. Chez Shiro Games, c'est l'attachement apporté au game design qui prime : « Ce qui fait la différence, c'est l'expérience et la connaissance du marché. Un bon jeu c'est d'abord une accumulation de petits détails, une bonne réalisation et une cohérence globale », analyse Sébastien Vidal.

Un nouveau jeu n'est jamais un succès garanti et le défi est bien de réussir à en vendre suffisamment pour survivre à un éventuel échec commercial futur. Dans cette perspective, "ce qui manque principalement à Bordeaux c'est la présence d'un vrai éditeur de jeux vidéo pour financer de nouveaux projets et assumer une part du risque au côtés des studios les plus jeunes et fragiles", juge ainsi Fabrice Carré, le président de Bordeaux Games. A défaut, pour beaucoup de studios un jeu raté peut être synonyme de clef sous la porte. Le SNJV rappelle ainsi qu'un studio français sur deux a moins de cinq ans et seulement 17 % ont plus de dix ans. C'est aussi à l'aune de ces indicateurs que l'on mesure la maturité de l'écosystème bordelais où plusieurs studios, âgés de plus de quinze ans, font déjà figure d'anciens et disposent donc de cette expérience si précieuse dans le secteur. Autant de seniors qui pourraient jouer, demain, le rôle d'éditeurs.

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117 entreprises de jeux-vidéo sont implantées en Nouvelle-Aquitaine en 2018, dont 39 % de développeurs, selon le SNJV, ce qui en fait la deuxième région française derrière l'Île-de-France (342 entreprises) et juste devant Auvergne-Rhône-Alpes (104). Les organismes de formation, les associations et les travailleurs indépendants ne sont pas comptabilisés.

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Au cours des prochains jours, nous publierons notre enquête complète, "Ces Bordelais qui cartonnent dans le jeu vidéo" dédiée à l'écosystème du jeu vidéo à Bordeaux et en Nouvelle-Aquitaine et parue dans La Tribune Hebdo datée du 23 novembre 2018. Il est possible de consulter la version numérique en format pdf ici.

Les autres volets du dossier sont accessibles ici :

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