Quatre idées reçues sur les cryptomonnaies

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Jean-François Faure, fondateur de VeraCash
Jean-François Faure, fondateur de VeraCash (Crédits : DR)
La première cryptomonnaie est née il y a 10 ans maintenant mais l'apparition dans les conversations grand public de ces nouvelles "monnaies" est récente, début 2017. Méconnaissance du sujet, préjugés, passion, rejet ; difficile de se faire une idée sur cette innovation. Exercice de décryptage d'idées reçues sur les monnaies basées sur la technologie blockchain par Jean-François Faure, fondateur de VeraCash.

1- Les cryptomonnaies sont une mode

Pour une personne qui a connu les débuts de l'Internet commercial à la fin des années 1990, cela rappelle fortement les discours autour du web. Mon banquier, lorsque j'ai créé ma première entreprise dans le référencement de sites internet, m'affirmait avec force que "Internet était une mode et que ça ne durerait pas". Il préférait prêter à du commerce tangible qu'à ce business du virtuel. L'histoire bégaie-t-elle ?

Pour autant, quand ce même banquier (ou son jeune successeur) m'affirme que la blockchain est une mode tout en rajoutant immédiatement après : "Je n'y comprend rien à tout ça", je crois que c'est qu'il n'appréhende pas le sujet dans sa globalité. Il y a eu un engouement pour le Bitcoin essentiellement en 2017. Passion du grand public qui augmentait en même temps que le cours de cette monnaie numérique. On peut d'ailleurs considérer que cette passion a atteint son paroxysme avec sur Instagram, la publicité de Nabilla pour une plateforme de courtage de cryptomonnaies. Avec la chute des cours, la mode est passée. Pour autant doit-on jeter la blockchain et ses jetons aux oubliettes ? Sans doute pas.
Rappelons-nous de la création de cette nouvelle technologie. En 2008, la crise des subprimes a montré aux Etats-Unis l'extrême dépendances des économies à la Finance. Les principes fondateurs de la blockchain Bitcoin sont publics, publiés dans un livre blanc. Extraits :

"Le commerce sur Internet en est venu à reposer presque exclusivement sur les institutions financières agissant comme tiers de confiance afin de traiter les paiements électroniques. Alors que le système fonctionne suffisamment bien pour la plupart des transactions, il souffre de faiblesses inhérentes au modèle de confiance. Les transactions totalement irréversibles ne sont pas réellement possibles, car les institutions financières ne peuvent pas éviter les conflits de médiation. Le coût de la médiation augmente les coûts de transaction, en limitant le montant minimum de la transaction et coupant ainsi la possibilité de transactions courantes à petit montant. De plus, il y a un coût plus important dans la perte de la capacité à faire des paiements irréversibles pour les services irréversibles. Avec la possibilité de réversibilité, la nécessité de la confiance s'étend. Les commerçants doivent se méfier de leurs clients, et les ennuyer en leur demandant plus d'informations dont ils n'auraient pas besoin en procédant autrement. Un certain pourcentage de fraude est accepté comme inévitable. Ces coûts et incertitudes dans les paiements peuvent être évités par la présence et l'argent physiques, mais aucun mécanisme n'existe pour faire des paiements à travers un canal de communication sans un tiers de confiance. Le besoin est d'avoir un système de paiement électronique basé sur une preuve cryptographique au lieu de la confiance, permettant à deux parties volontaires de réaliser entre elles des transactions sans le besoin d'un tiers de confiance."

Si mon banquier de quartier peut considérer que la blockchain est une mode, ses patrons, eux, regardent avec beaucoup d'attention ce moyen de réaliser des transactions sans tiers de confiance. Et pour eux ce n'est pas une mode, c'est une possible remise en question de leur existence qui est en train de se jouer. En effet si deux acteurs peuvent assurer une transaction réputée inviolable, sûre, anonymisée et traçable, à un prix minime, alors il n'y aurait plus besoin de système bancaire.

Cette idée d'absence de régulation par des institutions financières n'est pas nouvelle. Elle a été théorisée par l'économiste Friedrich Hayek dans les années 1970 (prix Nobel d'économie) avec l'idée d'une politique monétaire sans monopole ou contrôle des Etats. Les créateurs de Bitcoin ont tous lu The Denationalization of money, 1976 ( avec une traduction tardive en français Pour une vraie concurrence de la monnaie, PUF, 2015). Ils ont trouvé un moyen de mettre en application la théorie d'Hayek en générant une monnaie qui ne nécessite aucune intervention publique que ce soit en création ou en contrôle. Avec les cryptomonnaies, il n'y a plus de politique monétaire, plus d'influence du politique sur les échanges : dollar fort, pression sur un pays, mise sous tutelle d'une région, etc. Cette neutralité des échanges selon les disciples d'Hayek est une meilleure réponse à un monde qui se globalise : réchauffement climatique, démographie, gestion de l'énergie.

C'est ainsi que Christine Lagarde, directrice générale du FMI s'interrogeait récemment sur non pas le bitcoin mais bien sur l'avenir des cryptoassets, ensemble des ressources liées aux différentes blockchains. Avec des usages encore à découvrir pour de nombreux secteurs d'activité.

2- Le bitcoin et la blockchain, c'est la même chose.

Non bien sûr. L'idée de la blockchain, de la chaîne de blocs, est assez ancienne. Cela repose sur un principe cryptographique connu de clé publique et clé privée. Pour déchiffrer des données, il faut réunir les deux éléments afin de générer une clé complète. Une entreprise, avant Internet, avait eu l'idée de publier ses clés sous forme de petites annonces dans le New York Times, informations incompréhensibles pour les lecteurs mais surtout difficilement destructibles puisqu'il aurait fallu brûler tous les NY Times et détruire aussi les archives.

Le ou les créateurs de la blockchain vont avant tout résoudre un problème de mathématiques : le problème des généraux byzantins. C'est une métaphore informatique qui consiste à s'assurer quoi qu'il arrive de la véracité d'une information. Avec les blockchains les plus courantes, les écritures sont confirmées uniquement si plus de 51% des blocs les ont validées. De plus, les blocs sont anonymes et donc il ne peut pas y avoir d'entente.

Voici la base sur laquelle a été créée la blockchain Bitcoin. On ajoute à cela la notion de minage qui va de paire avec le principe de la récompense pour le travail accompli pour l'ensemble de la communauté. Ce travail consiste en général à valider une transaction ou une information. La récompense est versée en bitcoins, c'est-à-dire qu'à chaque fois qu'une monnaie est créée, les mineurs sont récompensés mais c'est aussi le cas pour la validation d'une transaction. Un des problèmes du moment, c'est le coût énergétique du minage. Les algorithmes sont tellement complexes qu'ils demandent une forte consommation en ressource informatique donc en électricité. Et quand le cours du bitcoin est au plus bas, cela ne rapporte pas de travailler pour la communauté.

L'autre blockchain très populaire dans ce secteur, c'est l'Ethereum. Elle permet notamment de créer des "tokens" (jetons numériques) basés sur son architecture, c'est pour ça qu'elle est très utilisée par les startups qui souhaitent proposer des services qui reposent sur la technologie blockchain avec leur propre "monnaie virtuelle. C'est le support préféré des levées de fonds de type ICO.

Enfin, il existe aussi des blockchains dites privées ou hybrides. Elles reposent sur la même technologie (qui est open source) mais les nœuds ou blocs sont privés. La plus connue est Hyperledger, développée par IBM. C'est sur ces projets que travaillent les institutions financières, assurantielles ou réglementaires (notaires, huissiers, etc.). On peut imaginer aussi des groupements qui souhaitent une gouvernance équilibrée sans risque de prise de pouvoir ou de leadership d'un des acteurs.

3 - Le Bitcoin est une monnaie

Il est évidement difficile de répondre oui ou non à cette question parce que les définition du terme monnaie sont multiples. Dire que le bitcoin est une monnaie est une idée reçue si on l'appréhende comme la Banque de France qui va comparer le crypto-actif à nos monnaies nationales ou supranationales telles que l'euro. Alors que les arguments sont audibles si on en s'en réfère à la manière d'Aristote de considérer la monnaie : cette dernière est selon lui définie par trois fonctions : unité de compte, réserve de valeur et intermédiaire des échanges.

Être une unité de compte : la Banque de France nous dit que peu de prix sont exprimés en bitcoins. Un défenseur de la crypto pourrait alors répondre qu'il y a plus de bitcoin en valeur émis et utilisés chaque jour que de Livre de Gibraltar en circulation. Cette monnaie est pourtant reconnue comme une monnaie officielle dans son pays.

Etre un intermédiaire d'échange : le Bitcoin est encore assez volatile et il est difficile de payer avec, et il y a des frais de transactions élevés par rapport aux monnaies classiques. Ce qui est finalement un comble si on se refaire à ce qui a poussé à la création du bitcoin. Là aussi les défenseurs des cryptos monnaies pourraient rétorquer que le bitcoin n'est pas plus volatil que le Peso argentin et clairement moins que le bolívar vénézuélien qui sont pourtant des monnaies de pays souverains. Petite remarque au passage, le Vénézuela était il y encore il y a 10 ans dans les 30 pays les plus riches au monde. Cette année il a tenté de créer une cryptomonnaie d'état, le Petro, pour tenter de redonner confiance dans un système monétaire national et relancer l'économie. La monnaie a été officiellement lancée le 5 novembre dernier et elle est d'ores et déjà obligatoire pour payer les formalités pour obtenir un passeport. Elle repose sur un actif tangible : les réserves de pétrole du pays.

Être une réserve de valeur : les crypto‑actifs émanent de "puissances de calcul informatique" et n'ont "pas de sous-jacent réel". J'entend bien l'argumentaire de la Banque de France là-dessus. Je suis d'autant plus concerné que l'or est l'actif principal qui est négocié au sein de mes propres activités. Mais dans le cas de cet argumentaire, j'ai un énorme problème pour le rendre soutenable. La Banque de France parle de quoi lorsqu'elle parle de sous-jacent réel ? Laisserait-elle imaginer que l'or est encore l'actif sur lequel notre Euro est adossé ? Sauf erreur non. Nos billets et nos pièces ne valent rien intrinsèquement et de toute manière ne représentent plus qu'une part minoritaire de la masse monétaire. Alors l'Euro c'est quoi ? En grande partie les crédits font les dépôts. Nos monnaies nationales appliquent une même règle depuis 1971, c'est d'être adossées à notre travail futur.

Donc là je dirais que sur l'aspect "sous-jacent réel" l'or gagne 2 points car il trouve aujourd'hui une réalité d'usage qui fixe son prix dans l'univers industriel et joaillier, le bitcoin 1 car il est adossé sur un travail déjà réalisé (le fameux minage) et nos monnaies 0 car elles ne sont adossés qu'à un travail futur. Ce travail futur, on l'espère tous bien réel. Francis Lefebre, l'ami de tous les experts-comptables de France, leur a toujours dit que "le principe de prudence en comptabilité oblige à comptabiliser les moins-values latentes et interdit de comptabiliser les plus-values latentes". Donc en donnant de la valeur à nos monnaies nationales en fonction d'un travail futur, on a donc depuis 50 ans un système monétaire qui ne s'applique pas à lui-même les règles comptables que toute bonne entreprise se contraint à exercer.

Evidemment, on va dire que j'exagère. Les économistes qui veulent en découdre me diraient avec justesse que la monnaie est un contrat social dont l'objet est de permettre les échanges économiques et d'organiser dans la durée la vie sociale. Je suis évidemment d'accord. Cette caractéristique implique que la monnaie soit acceptée par tous, y compris par l'Etat, pour régler les impôts, et que son détenteur ait une confiance dans sa pérennité et sa stabilité. Hors pour que le contrat social permette les échanges économiques, il faut alors qu'il existe une relation entre la production économique et la quantité de monnaie en circulation. Et c'est là en effet qu'il y un problème potentiel avec le Bitcoin qui est en quantité limité, de même que l'or si on ne lui applique pas des frais de demeurage important.

La loi de Gresham appliquée aux Bitcoins

Cette loi porte le nom de son inventeur présumé, fondateur de la bourse de Londres et économiste du XVIe siècle : la mauvaise monnaie chasse la bonne. Il constate que "lorsque dans un pays circulent deux monnaies dont l'une est considérée par le public comme bonne et l'autre comme mauvaise, la mauvaise monnaie chasse la bonne". En effet, lorsque deux monnaies se trouvent simultanément en circulation avec un taux de change légal fixe, les agents économiques préfèrent conserver, thésauriser la "bonne" monnaie, et par contre utilisent pour payer leurs échanges la "mauvaise" dans le but de s'en défaire au plus vite.

Donc je résume : si vous avez des bitcoins et que vous considérez que leur usage va augmenter face à une offre qui est par design finie, la valeur de celui-ci va augmenter par le seul jeu de l'offre et la demande. Donc en gros vous avez alors une monnaie déflationniste de thésaurisation que vous ne voulez pas utiliser car vous pensez qu'elle vaudra plus cher demain. Quand on sait que la richesse ne peut venir que de la circulation monétaire et non de la valeur intrinsèque de la monnaie, alors on sait qu'avec le Bitcoin on a en effet un problème d'arbitrage personnel pour l'utiliser au quotidien, contrairement à l'Euro que l'on sait aujourd'hui pouvoir acquérir au même prix qu'on le revend, donc sans problème pour s'en défaire.

Qui aujourd'hui fait circuler le bitcoin dans l'économie ? Qui en assure la liquidité ? En fait trop peu de monde car tant que nos monnaies nationales sont opérationnelles, quel intérêt pour les banques de faire circuler un actif que les gens veulent garder par nature ? Et c'est en ça que le Bitcoin et les cryptomonnaies au sens large ne sont pas encore pleinement des monnaies, elles ne circulent pas car elles sont trop bonnes pour ça. Mais rien ne dit que c'est définitif.

4 - J'aurai plus vite fait de lever des fonds avec une ICO

Sans doute mais ce n'est pas certain. D'abord parce qu'il existe des levées de fonds qui peuvent aller vite. Ensuite parce qu'une Initial Coin Offering (ICO) peut prendre du temps mais aussi de l'argent. Comme toutes les nouveautés, les premiers à se lancer ont eu l'impression de gagner au loto parce que plusieurs dizaines de millions d'équivalent dollars tombaient dans leur portefeuille numérique en quelques semaines. Aujourd'hui, c'est moins vrai. La concurrence est rude là aussi. Il y a beaucoup d'ICO lancées à travers la planète. Les actions pour convaincre les acheteurs de dépenser pour votre projet sont de plus en plus coûteuses.

Une ICO n'est pas une levée de fonds comme on l'entend traditionnellement. On ne recherche pas des investisseurs et on n'offre pas des actions de l'entreprise en retour. A première vue, c'est plutôt positif, on garde intact son capital et on récupère des fonds. Alors qu'offre-t'on ? En fait, une ICO c'est une vaste campagne de services pré-payés. On pré-vend un token (un jeton) qui donner accès au service que l'on vendra ou mettra à disposition par la suite. L'acheteur réalise donc une pré-commande. Ça c'est la vision idéale.

Pour convaincre des investisseurs, il faut du temps et des moyens. C'est l'équivalent d'une campagne de crowdfunding au niveau planétaire. Il faut recruter des community managers qui sauront parler aux Américains, Coréens, Japonais, Russes, Chinois, utiliser leurs réseaux. Il est nécessaire de trouver des advisors qui seront votre caution technique, financière et parfois même morale (morale du monde de la blockchain) auprès des habitués. Le temps minimum, c'est aujourd'hui 6 mois de campagne et plus généralement 1 an.

Et puis, voici la réalité dans le monde des cryptomonnaies. Les éventuels acheteurs sont en quasi-totalité des spéculateurs. C'est-à-dire qu'ils achètent un token qui sera ensuite échangé sur les plateformes de trading avec l'espoir que le cours explose. Ils n'ont pas grand-chose à faire de l'utilité du produit ou du service. Pour limiter cette dérive spéculative, un pays, l'Estonie, autorise les ICO et accorde des licences de trading aux projets qui portent obligatoirement des "utility tokens", c'est-à-dire des jetons qui donnent bien droit à un service.

Pour le cadre légal, la France vient tout juste d'en adopter un et il faut passer par l'AMF, l'autorité des marchés. Le coût administratif et réglementaire risque d'être important d'autant qu'il n'y a pas encore beaucoup de littérature chez les juristes français et donc, les projets qui arrivent risquent d'essuyer les plâtres et servir essentiellement à générer de la jurisprudence pour préciser le cadre légal.

Enfin, les fonds apportés ne sont pas des dollars ou des euros (on donne toujours l'équivalent en dollars pour le montant d'une ICO) mais bien en cryptomonnaies. Il faut donc bien assumer le fait que si les cours chutent, c'est la levée qui se trouve amputée. Résultat, en général, les sociétés sécurisent ce capital en le transformant en monnaies sonnantes et trébuchantes.

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Commentaires
a écrit le 04/12/2018 à 19:21 :
Le simple fait d'une coupure d'électricité, tout est perdu! Dans ce cas là ce sera vraiment un "crypto" monnaie bien caché!

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