Nicolas Bouzou : "Tant qu'il y aura des Hommes, il y aura du travail ! "

Par Pierre Cheminade  |   |  955  mots
L'économiste et chroniqueur libéral, fondateur du cabinet de conseils Asterès, Nicolas Bouzou a ouvert, jeudi 30 août, la 24e édition de l'Université hommes-entreprises, à Martillac. (Crédits : PC / La Tribune)
Faut-il avoir peur des conséquences sur l'emploi de la révolution numérique ? L'économiste Nicolas Bouzou, défenseur de la théorie de la destruction créatrice, s'est employé à rassurer les participants à la 24e édition de l'Université hommes-entreprises ce jeudi 30 août à Martillac. L'essayiste et chroniqueur libéral s'est exprimé sur le thème du travail, du management et du rapport de l'homme à la machine, assurant que le numérique crée davantage d'emplois qu'il n'en détruit. Morceaux choisis.

"Progrès et sagesse" : c'est le thème retenu pour la 24e édition de l'Université hommes-entreprises qui s'est tenue les 30 et 31 août 2018 au château Smith Haut Lafitte, à Martillac. C'est l'économiste Nicolas Bouzou, fondateur du cabinet de conseil Asterès, qui a ouvert le bal des interventions. Cet essayiste (*) et chroniqueur de 42 ans, très apprécié des médias, a déroulé sa démonstration libérale sur le sujet de son ouvrage "Le travail est l'avenir de l'Homme" (Editions de l'observatoire, 2017) devant une salle comble et conquise.

"Un lien positif entre innovation et emploi"

"Ce qui distingue l'Homme de l'animal, c'est le travail. L'Homme travaille pour construire le monde, il a une histoire, il va de l'avant. En somme : il progresse", débute Nicolas Bouzou qui ajoute aussitôt que les craintes sur la disparition du travail ont existé à chaque grande innovation technique. A tort selon l'essayiste, qui se rattache à la théorie économique de la destruction créatrice de Joseph Schumpeter :

"Il y a un biais d'observation, une inquiétude humaine naturelle qui nous pousse à toujours sous-estimer le versant création de la destruction créatrice. A chaque vague d'innovation, on craint que la destruction prévale sur la création d'emplois mais ce n'est jamais le cas ! J'en veux pour preuve qu'il y a un lien positif entre l'innovation technologique et l'emploi : aujourd'hui, les pays qui utilisent le plus et investissent le plus dans le numérique, la robotique et l'intelligence artificielle sont ceux qui ont le plus d'emplois, en particulier dans le secteur industriel !"

12 millions d'emplois nets créés ?

Nicolas Bouzou se dit ainsi absolument convaincu que la transformation numérique de nos sociétés crée davantage d'emplois qu'elle n'en détruit : "le solde net de créations d'emplois liées à la technologie en Europe de 2000 à 2010 est de 12 millions d'emplois !", indique-t-il reprenant les résultats d'une étude publiée en 2016 (*). Cette-ci évalue à environ 9,6 millions le nombre de postes détruits par les avancées technologiques dans 27 pays européens de 1999 à 2010 et à plus de 21 millions le nombre d'emplois directs et indirects créés par ces mêmes avancées, soit un solde net d'environ 11,6 millions d'emplois. Un impact considérable puisque le solde total de création d'emplois sur la période est estimé par les auteurs autour de 23 millions.

Poursuivant son raisonnement, Nicolas Bouzou reprend également à son compte la théorie d'Alfred Sauvy sur le déversement, selon laquelle les gains de productivité engendrent des gains de salaires et ainsi la création d'emplois qualifiés et bien payés qui entraînent, à leur tour, la création d'emplois moins qualifiés et moins payés dans d'autres secteurs économiques :

"Cette théorie n'a jamais autant fonctionné qu'aujourd'hui !", assure ainsi l'économiste, reprenant les travaux de son collègue américain Enrico Moretti : "On estime que la création d'un emploi hautement qualifié au sein des GAFA/BATX (*) et du numérique entraîne la création de 2,5 emplois principalement dans l'éducation, les services à la personne, le tourisme, la santé, la restauration, etc."

Un ratio qui pourrait monter jusqu'à cinq nouveaux emplois dans les zones métropolitaines les plus dynamiques en matière d'innovation.

Faire face aux mutations du travail

Selon Nicolas Bouzou, l'enjeu réel n'est donc pas la disparition du travail mais bien les importantes mutations qui surviennent simultanément dans un temps restreint et dans quasiment toutes les économies de la planète. "Le champ du travail est infini car tant qu'il y aura des Hommes, il y aura des besoins insatisfaits et donc du travail", considère l'économiste. Nombre de métiers, en particulier ceux des classes moyennes, sont donc amenés à évoluer à court terme, posant ainsi des défis considérables en termes de formation initiale et continue.

"Les entreprises de transports manquent aujourd'hui de chauffeurs routiers et ont du mal à en recruter. Cela pose un problème concret de politique économique parce qu'on en a un fort besoin aujourd'hui alors même que ce métier aura disparu dans quinze ans avec l'essor des véhicules autonomes ! Alors que doit-on faire ? Il faut permettre à ces chauffeurs d'évoluer vers les métiers connexes notamment dans la logistique", explique-t-il.

"Plus d'autonomie et de télétravail !"

Et le fondateur d'Astarès d'esquisser les qualités des salariés de demain :

"Dites à vos enfants que nous avons besoin de profils généralistes, de personnes capables de raisonner, de contextualiser et d'avoir une vision globale des choses. Pour la plupart des tâches hyper-spécialisées, la technologie saura faire et sera plus performante. Mais l'humain doit utiliser ses propres qualités : être créatif, être réactif, avoir le sens des relations humaines !"

Le management en questions

Et pour favoriser l'émergence de ces profils, Nicolas Bouzou attaque frontalement le management des entreprises qu'il juge trop complexe et frustrant :

"Le management de nos entreprises ne fonctionne pas car il est dominé par la peur et la non prise de risque et nourri d'injonctions contradictoires. Il faut moins de réunions, moins de process, moins de powerpoints, moins de mails et plus d'autonomie et de télétravail ! Les entreprises sont bien souvent plus bureaucratiques que les Etats alors que ces derniers ont quand même une compétence certaine en la matière. Il faut repenser l'organisation de nos entreprises pour favoriser les meilleurs salariés pas les moins bons !"

(*) Terry Gregory, Anna Salomons & and Ulrich Zierahn : "Racing With or Against the Machine? Evidence from Europe" (Juillet, 2016). ZEW - Centre for european economic research.

 (*) GAFA/BATX désigne les géants du numérique américains (Google, Amazon, Facebook et Apple) et chinois (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi).