"L'écosystème startups doit revenir à plus de rationalité et d'utilité"

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Nicolas Menet
Nicolas Menet (Crédits : Sven Andersen)
Déconstruire le mythe de la startup à qui tout réussit, sortir de l'hyper-financiarisation des jeunes pousses pensées comme des véhicules d'investissement, et basculer vers une "profitabilité intégrale" où l'innovation bénéficie avant tout à la population : avec "Start-up, arrêtons la mascarade", Nicolas Menet publie en compagnie de Benjamin Zimmer un livre décapant. L'auteur, par ailleurs directeur général de l'écosystème d'innovation francilien Silver Valley, explique sa position à La Tribune, quelques jours avant sa venue à Bordeaux.

Diplômé en sciences humaines et en gestion publique, sociologue et conférencier, Nicolas Menet a fondé le cabinet de conseil en innovation Adjuvance en 2006. Depuis 2017, il est directeur général de l'écosystème d'innovation francilien Silver Valley, qui se consacre au thème de la silver économie. Un poste auquel il a succédé à Benjamin Zimmer. Le duo a écrit "Start-up, arrêtons la mascarade", paru en février 2018 aux Editions Dunod.

La Tribune : Dans votre ouvrage, vous dressez un portrait assez féroce du monde des startups. Mais vous précisez aussi que vous ne combattez pas ce format d'entreprise...

Nicolas Menet : C'est ça. Avec Benjamin Zimmer nous ne sommes pas du tout contre les startups. Au contraire, il y a beaucoup de raisons d'être très enthousiaste en observant ce qui se passe dans un pays que Xavier Niel qualifie de « paradis des entrepreneurs ». Il y a de l'argent public à foison, des grandes écoles, des compétences fortes. Mais tout cela pose des questions : pourquoi la France n'a pas plus de leaders mondiaux ? Pourquoi ces startups ne créent-elles pas plus d'emplois ? Pourquoi ne vont-elles pas plus vite et plus loin ? Pourquoi, comme le montre l'étude de l'Insee en 2016, plus de 90 % d'entre elles ne survivent pas plus de 5 ans ? Tout est fait pour que ça marche mais il y a encore trop d'échecs. Avec Benjamin Zimmer, nous appelons simplement à changer d'ère en revenant à plus de rationalité.

Quels sont les facteurs qui ont imposé le modèle startup ?

Le point de départ, c'est la révolution numérique des années 90 et la dématérialisation globale qui a chamboulé l'ancien système et ses barrières d'entrée. On a pu se rendre compte qu'il était possible de bâtir une multinationale à partir d'un ordinateur. Le second facteur, c'est la crise qui a entrainé l'arrivée massive de liquidités sur le marché. Ces deux aspects ont été confortés par quelques histoires incroyables de startups, aboutissant entre 2000 et 2010 à l'émergence de ce mythe. La startup est devenue une industrie à la mode avec sa propre langue, ses propres codes et process.

Vous faites la distinction entre l'entrepreneur, autrement dit le startupper, et le chef d'entreprise. Qu'est-ce qui les différencie selon vous ?

Le chef d'entreprise pilote une machine qui perdure dans le temps. Il gère le budget, la trésorerie, les ressources humaines, etc. L'entrepreneur, ou le startupper, n'est pas dans ce rôle-là. Son profil-type, on le connait bien maintenant : un homme, blanc, ingénieur, diplômé d'une grande école, câblé innovation. Il crée, il démarre l'entreprise, et ensuite se présentent deux solutions : ou c'est l'exit et il part en laissant la place à un chef d'entreprise, ou il devient lui-même ce chef d'entreprise. Startup, ça doit rester un état transitoire qui aboutit à autre chose, PME, ETI, licorne, mais qui crée de l'emploi durable. Je dis donc : soyez startupper, mais devenez rapidement chef d'entreprise. Ou alors passez à un autre projet.

La fin du saupoudrage ?

Dans votre ouvrage vous insistez sur le saupoudrage d'argent public arrosant la masse de projets innovants, en disant que la situation ne peut plus durer ?

Il suffit de voir l'argent public investi et le taux d'échec pour se rendre compte que ce n'est plus possible de faire plaisir à tout le monde. L'Etat Providence s'est déporté progressivement. Ça a été "tous fonctionnaires", puis "tous propriétaires", maintenant c'est "tous entrepreneurs" en entretenant l'espoir que cette dynamique éradique le chômage de masse. Les pouvoirs publics doivent se comporter autrement et adopter une posture plus exigeante.

Ce qui reviendrait au fait de dire que tout le monde n'a pas sa chance, en étant plus sélectif ?

Pour nous, deux systèmes de financement des startups peuvent et doivent coexister. Le premier est porté par le profil des capitaux-risqueurs traditionnels, à la Xavier Niel justement qui injecte 200.000 € par semaine répartis entre plusieurs startups. Parfois ça marche, d'autres fois non. Le second système en parallèle, c'est l'Etat appliquant une politique d'actionnaire et de stratège. Son rôle étant de renforcer l'innovation sur les problématiques auxquelles nous devrons tous faire face. Le sujet de la silver économie est très pertinent pour l'illustrer : nous savons précisément qu'en 2030, 30 % de la population française aura plus de 65 ans. On sait ce qui va se passer. Nous proposons donc que l'Etat joue un rôle de stratège en priorisant son soutien à l'innovation répondant à ce type d'enjeux.
Ces deux systèmes ne fonctionnent pas l'un sans l'autre : le premier sert à faire émerger des innovations de rupture, non attendues car ne pouvant pas forcément être anticipées, le second à conforter d'autres types d'innovations, qui seront probablement utiles à la société. Ce que nous appelons la profitabilité intégrale : de l'innovation qui répond réellement aux besoins des populations et aux défis de demain, qui intègre mieux les logiques environnementales et les circuits courts. Les premiers startuppers voulaient changer le monde, il faut revenir à cette ambition. La startup est le bon système d'organisation pour démarrer cela mais il faut sortir du tout-financier et tendre vers l'intérêt général.

Dans un de ses derniers billets, Jean-David Chamboredon, président exécutif du fonds Isai et coprésident de France Digitale, s'intéresse au financement des startups et s'interroge : "La French Tech a-t-elle un maillot de bain ?" Une nouvelle crise financière peut-elle dégommer le système en place ?

Si les taux d'intérêt remontent, alors les investisseurs qui envisagent les startups comme des véhicules financiers retourneront à la banque en se dirigeant vers des actifs plus traditionnels.

Le nombre de startups françaises présentes au CES de Las Vegas, ou à VivaTech qui a lieu en ce moment à Paris, a explosé ces dernières années. Comment l'expliquez-vous ?

Là, c'est le sociologue qui parle : on entre dans des questions de classes sociales. Comme dit plus haut, le fait de monter une startup était, il y a quelques années, encore très réservé aux innovateurs venus des classes supérieures de la société française. De plus en plus de startuppers proviennent des classes moyennes maintenant, plus nombreuses. La startup est devenue un sujet sociétal, un modèle aspirationnel. Nous sommes dans une phase similaire à la consommation de masse, avec une explosion du nombre des projets.

"Produire des startups à la chaîne tue l'innovation"

Quelle place doit jouer l'enseignement dans ce phénomène sociologique ?

L'enseignement doit être tout sauf théorique. Il est vital qu'il aille au-delà du jargon et des étapes attendues dans le développement d'une startup pour montrer l'envers du décor, qu'on fasse témoigner dans les écoles ceux qui se sont plantés, ceux qui y ont investi et perdu beaucoup. Le danger avec la théorisation c'est que plus on industrialisera la fabrication des startups et leur développement, et plus on aura d'échecs. Produire des startups à la chaîne ne fait que tuer l'innovation.

42 % des startups disparaîtraient parce qu'elles n'auraient pas trouvé de marché. Ce qui pose la question de la pertinence de leur idée de business. Le startupper part encore souvent d'une idée appuyée sur son contexte personnel. Qui peut être le garant de la pertinence d'une startup ?

C'est ce qu'on appelle le risque de projection affinitaire. Il n'est évidemment pas question d'un comité sachant qui dise définitivement si oui ou non, le projet est pertinent, mais il est important de renforcer la place des pépinières, des incubateurs, des accélérateurs et les méthodes à leur disposition. Au sein de Silver Valley, nous avons par exemple mis en place une grille de 27 critères précis autour de l'utilité, de la désirabilité, de la faisabilité technique, de l'innovation et de la profitabilité. Cette dernière ayant deux versants : profitabilité financière mais aussi bénéfices au service de l'intérêt général.

Emmanuel Macron parle lui-même de "startup nation", les collectivités se battent pour maintenir leur visibilité sur les salons internationaux à travers leurs pools de startups, on le voit avec les critiques émises après le dernier CES. Le monde politique capitalise beaucoup sur la "coolitude" des jeunes pousses pour son propre marketing. Est-il prêt à changer son logiciel ?

Déjà, je suis super fier de vivre dans un pays dont le président de la République parle de startup nation. Oui c'est de la com', mais ça marche à l'international et ça crée un environnement favorable. Actuellement, il y a effectivement une propension à mettre cet écosystème en avant. Le monde politique est-il prêt à lever le pied ? Disons qu'il s'en rapproche. Un peu partout, on revient à des choses plus pragmatiques, notamment parce qu'il y a eu beaucoup d'échecs, que la création d'emplois n'a pas été au rendez-vous.

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Le Medef Gironde organise, en association avec la Chambre de commerce et d'industrie de Bordeaux, une conférence-débat avec Nicolas Menet, jeudi 31 mai à 14h dans les locaux de la CCI, 17 place de la Bourse à Bordeaux.

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