Les chimistes de l'or vert, nouveaux rois du pétrole ?

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(Crédits : Bénédicte Chapard)
Après l'or noir, cette ressource présente à chaque instant de notre vie quotidienne, c'est au tour des filières végétales de se développer. Qu'attendent les industriels des bioénergies, de cette fameuse "chimie verte", quels sont leurs besoins en compétences ? Comment s'adaptent les formations à ce monde qui ne cesse d'innover ? Pour sa 3e édition, Bordeaux INP (Institut polytechnique de Bordeaux) a donné la parole à ses experts à travers une conférence-débat autour de la bio-ingénierie, le 1er mars à Talence, animée par La Tribune.

Entre le spectre d'une ressource dont les réserves commencent sérieusement à s'épuiser et la menace du réchauffement climatique, l'or vert est définitivement sortit de l'ombre. Industriels et chercheurs explorent des solutions moins polluantes, pour se nourrir, se déplacer, se soigner, se vêtir... en s'inspirant de la nature pour innover. Créer des combustibles à partir du bois et de la cellulose, recycler des plastiques, aller chercher l'énergie dans la biomasse... la chimie verte est appelée à jouer un rôle important dans l'évolution du secteur industriel. Les biotechnologies définies par Brigitte Lindet, directrice de l'ENSTBB comme "l'utilisation de systèmes vivants pour créer des produits ou services pour l'homme" prennent leur envol et se présentent aujourd'hui à la fois comme une alternative plus que crédible à la pétrochimie mais aussi comme une opportunité.

En termes de domaine d'application, si les secteurs de l'alimentation, de l'agriculture et de l'environnement se sont emparés de ses vertus, 80% de ses applications se positionnent aujourd'hui dans le secteur de la santé qu'elle soit humaine ou animale.

"Aujourd'hui, en couplant chimie et bio-ingénierie, nous sommes en capacité de créer des molécules à usage thérapeutique pour certains cancers qui visent une cible précise. Il y a 10 ans, les médicaments étaient à 100% issus de la pétrochimie, ils sont aujourd'hui à 60% issus des bio-technologies", souligne Brigitte Lindet.

Un levier de compétitivité

Ces nouvelles disciplines s'invitent dans les grands groupes industriels. Chez  Solvay, groupe belge leader de la chimie mondiale, qui affiche 10 milliards de CA, 30 000 salariés, 12 centres de recherche dispersés dans le monde entier et plus de 2000 chercheurs, "l'accent est mis sur l'optimisation des procédés avec l'analyse du cycle de vie, la valorisation des déchets, l'emploi d'énergies et de matières premières issues notamment de la biomasse aux dépens des ressources fossiles, génératrices de gaz à effet de serre. Nous sommes engagés dans le développement d'une chimie respectueuse de l'environnement, on s'intéresse aux nouveaux matériaux susceptibles d'être utilisés à grande échelle", explique Patrick Maestro, grand témoin de la soirée, directeur scientifique du groupe Solvay et médaille de l'innovation du CNRS en 2015.

Désormais, dans les laboratoires de Solvay, inventeur historique de la bouteille en plastique pour eau minérale, on cherche désormais des polymères bio-sourcés de qualité, des recettes à base de plantes ne nécessitant aucun élément pétrochimique et intégralement recyclable. Mais le défi est immense pour trouver des alternatives "vertes" aux quelque 100.000 molécules pétrochimiques. Pour Patrick Maestro, "l'avenir de la chimie passe par cette chimie verte. C'est un levier de compétitivité, et l'un de nos axes prioritaires de recherche. Cette innovation se situe aux interfaces."

Même son de cloche chez Ceva Santé animale, n° 6 mondial des médicaments pour animaux à Libourne : "On se tourne volontiers vers des molécules moins toxiques, des packaging bio-sourcés, je me suis moi-même formée aux biotechnologies pendant 12 jours à Bordeaux INP pour comprendre toutes ces évolutions", confie Florence Guimberteau, responsable développement pharmaceutique chez Ceva santé animale.

Les biotechnologies et leurs métiers promis à un bel avenir

Reste à former des professionnels capables de concevoir et manier ces procédés innovants : un domaine fortement multidisciplinaire à la croisée de problématiques transversales. C'est pour répondre à ce besoin de profils mixtes à l'interface de la biotechnologie et de la chimie que l'ENSTBB - Bordeaux INP et l'ENSCBP - Bordeaux INP ont associé leurs compétences complémentaires dans ces domaines pour créer une option "Chimie et bio-ingénierie" en 3e année, qui a ouvert ses portes à la rentrée 2017. "Nos formations évoluent avec les besoins des industriels, nous sommes ancrés dans le monde socio-économique", précise Brigitte Lindet, et le modèle de l'ingénieur "expert" à la française s'exporte plutôt bien : "15% des étudiants l'ENSCBP partent à l'international et 60% des étudiants de l'ENSTBB", précise Fernando Leal-Calderon, directeur de l'ENSCBP. Bordeaux INP, qui compte 230 enseignants-chercheurs, 8 écoles d'ingénieurs, une classe préparatoire et une politique de développement basée sur le transfert de technologie, a focalisé sa stratégie sur 4 axes dont la biotechnologie. "La chimie verte n'est pas un oxymore", conclut Marc Phalippou, directeur général de Bordeaux INP. Et si l'oxymore devenait un pléonasme...

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