Christopher Dembik (Saxo Bank) : Macron a tort de parier sur la "logique de niche" des startups

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Christopher Dembik
Christopher Dembik (Crédits : Saxo Bank)
Le chef économiste de Saxo Bank analyse pour La Tribune les traits les plus saillants de l’évolution économique de plusieurs pays, à commencer par la France qui devrait muscler sa recherche fondamentale. Pour faire court l’Allemagne commence à s’affaiblir et cela va durer, tandis que le Qatar ne pourra pas survivre très longtemps à son asphyxie économique par l’Arabie Saoudite.

Christopher Dembik, responsable groupe de la recherche macroéconomique à Saxo Bank, était lundi 4 mars à Bordeaux où il est venu à la rencontre de la clientèle régionale de cet établissement financier d'origine danoise, à l'Intercontinental Le Grand Hôtel de Bordeaux. Racheté (à hauteur de 51,5 %) par le groupe automobile chinois Geely (propriétaire de Volvo) au printemps 2017, Saxo Bank, qui conserve son siège à Copenhague, est un courtier qui propose des outils très sophistiqués d'intervention en ligne sur des marchés ultra spéculatifs.

"Nous avions le choix : soit aller en bourse soit nous développer en contractant une alliance. Geely est un conglomérat qui va bien au-delà de l'automobile et propose de nombreux services. Avec l'arrivée de Geely nous allons demander à obtenir une licence bancaire en Chine. Nous continuons à investir sur les marchés financiers, nous ne changeons pas même si nous évoluons. L'objectif est de nous ouvrir davantage, d'avoir accès à des produits moins spéculatifs, plus patrimoniaux, d'étoffer notre gamme, d'avoir des investissements plus sûrs" débriefe Christopher Dembik.

1 pour 1000 : l'effet de levier qui enrichit ou ruine

Saxo Bank amorce ainsi un virage qui promet d'être historique. Car jusqu'à présent ce courtier en ligne propose à ses clients d'investir directement, via sa plateforme de trading en ligne, sur deux marchés clés : le Forex (contraction de foreign exchange ou marché des changes) et celui des CFD (contract for difference ou contrat sur la différence). Alors que dans le Forex il s'agit de parier sur l'évolution des parités entre deux monnaies, par exemple le dollar et l'euro, le marché des CFD est presque sans limites.

Avec les CFD il est possible de parier sur l'évolution des cours aussi bien à la hausse qu'à la baisse, sur une foultitude d'actifs, qu'il s'agisse de devises (Forex), d'actions ou de matières premières. Le principe étant que la rémunération ou la perte se calcule par rapport à la valeur initiale de la position et celle qui est la sienne quand l'investisseur décide de vendre. Ces contrats, qui proposent d'énormes effets de levier, par exemple 100 ou 1000 euros gagnés pour 1 euro investi, sont sans limite de temps et excessivement dangereux. Toute erreur d'appréciation se paie au prix fort. Quand la valeur d'un actif se met à baisser et qu'on a parié à la hausse (ou l'inverse) l'effet de levier se retourne contre l'investisseur et dévaste ses positions, creusant des pertes financières parfois abyssales.

Des services utilisés par des pros de la finance

Le risque est si élevé que les courtiers en produits financiers en ligne doivent avertir les chalands qui franchissent la porte de leurs sites web sur l'ampleur des risques qu'ils pourraient prendre.

"Les CFD sont des instruments complexes et présentent un risque élevé de perte rapide en capital en raison de l'effet de levier. 81% des comptes d'investisseurs particuliers perdent de l'argent lorsqu'ils investissent sur les CFD avec IG. Vous devez vous assurer que vous comprenez le fonctionnement des CFD et que vous pouvez vous permettre de prendre le risque élevé de perdre votre argent" prévient ainsi sans fard le site du courtier en ligne IG.

Le site de Saxo Bank ne le dit pas tout à fait pareil et assure une sorte de service minimum : "72% des comptes d'investisseurs non professionnels ayant négocié des CFD ont perdu de l'argent avec ce fournisseur" prévient-il. Même si son site est ouvert à tout le monde, Saxo Bank ne tient pas à passer pour un pousse-au-crime et s'appuie sur une clientèle choisie.

"Notre client type est quelqu'un qui travaille dans les milieux financiers, les family office (sociétés de gestion d'actifs des familles fortunées -Ndlr). C'est un homme de 40 à 50 ans, un financier très professionnel : le type de profil que l'on retrouve dans tous les pays. Il y a aussi quelques héritiers, mais c'est un genre très minoritaire dans notre clientèle" assure Christopher Dembik.

"Même si nous avons des family office nos clients ne sont pas des entreprises mais bien des personnes" confirme l'analyste.

Sans doute pas de crise en 2020

Christopher Dembik sonde ainsi les tendances pour pouvoir aider les clients de Saxo Bank à prendre les bonnes décisions. Des conseils qui s'étalonnent du court au long terme. Le pragmatisme de ce spécialiste, qui sillonne le monde pour aller au contact des investisseurs les plus puissants, va aussi de pair avec quelques certitudes qui pourraient parfois faire penser à du dogmatisme. Christopher Dembik est ainsi convaincu que la zone euro n'a pas d'avenir. Son point de vue n'a pas changé depuis notre dernière rencontre, en 2017, et recoupe celui exprimé en 2013 par le Danois Lars Seier Christensen, alors directeur général adjoint de Saxo Bank. Prévision fondée en particulier sur l'absence de politique fiscale européenne commune. Rappelons que le royaume du Danemark ne fait pas partie de l'Eurogroupe.

Côté prévision Christopher Dembik se montre raisonnablement optimiste. Il n'adhère pas aux rumeurs qui prophétisent une nouvelle crise économique en 2020, sans pour autant minorer les problèmes.

"Nous allons connaître une période à risque d'environ six mois jusqu'au deuxième semestre. La Banque centrale de Chine stimule son économie, la Banque centrale européenne va continuer à fournir de la liquidité, en réajustant sa politique de quantitative easing, tandis que la Banque fédérale américaine pourrait faire le choix d'une pause, en n'augmentant pas ses taux d'intérêts, décompose Christopher Dembik. La Chine, poursuit-il, fait une anticipation économique négative, à cause de la crise de son marché immobilier. Les Chinois doivent davantage ouvrir leur économie. Si ces trois banques centrales vont dans le même sens, les risques de crise seront repoussés".

L'économie allemande victime de l'immobilisme ?

L'analyste de Saxo Bank estime que le niveau de la dette française, qui tangente les 100 % du produit intérieur brut (PIB), n'est pas vraiment un problème.

"Ce taux ne pèse pas sur la croissance et n'a aucun impact psychologique sur les investisseurs internationaux. Ces derniers estiment que la France rapporte peu mais considèrent notre pays comme une valeur refuge" recadre Christopher Dembik. Ce dernier analyse la position d'Emmanuel Macron comme celle d'un leader qui se retrouve à contre-courant historique : l'époque des ultralibéraux pro-européens, comme Tony Blair et Gerhard Schröder, auxquels on le rattache volontiers, étant passée depuis au moins dix ans.

L'Allemagne, redevenue un exemple à suivre après Schröder, commence à s'affaiblir, et cela risque de durer prévient l'analyste. Parce que son économie est trop liée à l'automobile, en baisse, que l'accès au crédit se rétracte et que l'Allemagne est extrêmement dépendante de la Chine, dont le PIB est à la baisse.

"Les Allemands prévoient 1 % de croissance en 2019, si tout va bien la France atteindra +1,3 %. Le point noir en Europe c'est l'Allemagne, dont le seul recours reste la consommation. Les réformes Schröder ont plus de dix ans et la flexibilisation du travail a bien fonctionné. Mais, depuis, Angela Merkel s'est contentée de bien gérer. Et, à part l'instauration d'un salaire minimum, elle n'a rien fait, rien lancé. Les Allemands sont très en retard sur la voiture électrique et c'est ce retard-là que l'on voit aujourd'hui" déroule le chef économiste.

"Les grandes innovations de rupture c'est l'Etat"

Ce dernier, qui est au chevet des puissants de ce monde, estime que le président de la République, Emmanuel Macron, a séduit les investisseurs étrangers pendant six mois au plus. Et qu'aujourd'hui ils ont l'impression que rien de décisif n'a été fait. Que la politique menée en France a dix ans de retard.

"Les innovations, les grandes innovations de rupture c'est l'Etat qui doit les porter. La France investit 600 M€ par an dans la recherche fondamentale, ce n'est rien. Les Allemands y injectent près de 2,5 Md€. Les startups c'est bien mais il faut préparer des ruptures innovantes lourdes. François Hollande s'y était engagé mais il n'a rien fait, pourtant la recherche fondamentale c'est décisif. Investir sur des startups, qui ont des logiques de niches, c'est bien mais très insuffisant" décortique Christopher Dembik.

Il souligne que l'Etat français n'intervient pas assez dans l'économie, contrairement aux pays gouvernés par des partis populistes comme la Pologne et la Hongrie, qui, tout en mettant les libertés individuelles sous pression, profitent d'une forte croissance économique qui est, selon lui, plutôt bien partagée dans la population.

"Il faut se demander pourquoi le populiste ça marche, ce ne sont pas tous des fascistes. En Pologne Droit et Justice (PiS), qui est au pouvoir, a remis à plus tard l'augmentation des taxes sur l'essence et augmenté les allocations familiales" argumente Christopher Dembik, d'origine polonaise, qui ne nie pas se sentir assez proche de ce gouvernement conservateur et anti-européen (eurosceptique) au pouvoir à Varsovie.

En plus du Brexit, sur lequel il s'est déjà exprimé dans les colonnes de La Tribune, Christopher Dembik estime que la situation économique est très tendue au Qatar, qui fait l'objet d'un blocus impitoyable de la part de l'Arabie Saoudite. Si le Qatar est puissant, l'analyste pense que le pays ne pourra pas résister encore très long temps à cette pression.

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