Numérique : Salwa Toko, l'éloge du temps long

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Salwa Toko, présidente du Conseil national du numérique, de passage à Bordeaux lors du French Tech Day
Salwa Toko, présidente du Conseil national du numérique, de passage à Bordeaux lors du French Tech Day (Crédits : Agence Appa)
Prendre le temps de la concertation, privilégier le dialogue à la coercition, éviter de bricoler des lois maintenant pour les détricoter dans deux ans, redoubler de pédagogie. Présidente du Conseil national du numérique, Salwa Toko adopte un positionnement rare dans l'univers de la tech où tout va très vite, mais qu'elle assume. Elle était l'une des deux invités d'honneur du French Tech Day le 5 décembre à Bordeaux.

Drôle de dualité. Les noms des membres nouvellement nommés du Conseil national du numérique doivent systématiquement être validés par l'Etat. Mais malgré ce constat qui pourrait laisser planer un vent de subordination, l'instance consultative n'a pas souvent épargné la politique numérique française par le passé, faisant preuve d'un esprit libre certain. Ce rôle à la fois constructif et d'aiguillon, Salwa Toko entend bien le pérenniser. La présidente de l'actuel Conseil national du numérique, ressuscité cet été après une mise en sommeil faisant suite au psychodrame précédent, a du pain sur la planche. Pour autant, elle et les 29 autres membres revendiquent leur liberté de prendre le temps :

"Nous sommes un comité consultatif indépendant de bénévoles volontaires et sommes là pour alerter, interpeller, orienter pour que les choix du gouvernement soient éclairés. Nous travaillons main dans la main avec ce dernier, il peut y avoir des tensions car personne ne peut prétendre avoir le monopole de la vérité dans le numérique et il est normal que l'on tâtonne. Je ne suis pas adepte du clash permanent : c'est l'expérimentation constante et le débat constructif qui font avancer."

Sur le bureau du CNNum figure notamment le dossier des Etats généraux des régulations numériques lancés par l'Etat et pour lesquels la structure collecte les propositions. Sujet crucial tant certaines plateformes (Airbnb, Uber, Deliveroo... pour n'en citer que quelques-unes) ont bouleversé les règles préétablies. "Nos lois sont obsolètes, relève Salwa Toko. Le Règlement européen pour la protection des données personnelles (RGPD) a été un premier pas mais il nous faut aller plus loin. Je doute d'ailleurs que tout le monde comprenne exactement ce que l'on entend par donnée personnelle. Nous voulons cristalliser les Etats Généraux autour de thèmes forts, comme la législation qui encadre les travailleurs des plateformes. Mais je veux qu'on prenne le temps. Qu'on étudie le champ social, sociétal, économique, les modes de régulation... On peut déjà être assez fier d'avoir mis autour de la même table les acteurs, les administrateurs... qui gravitent autour du sujet des plateformes. Je veux un véritable dialogue, pas juste du coercitif. Je veux aussi inclure la jeunesse à cette réflexion."

"Personne ne naît digital native"

Salwa Toko fixe l'inclusion numérique au rang des priorités de son mandat de présidente.

"L'inclusion numérique au sens large, précise-t-elle. La compréhension du monde numérique par les citoyens n'est pas satisfaisante. Entre 15 et 20 millions de personnes maîtrisent mal ou pas du tout les usages numériques. Ce qui peut mettre une démocratie en danger. Et contrairement à ce que l'on entend, personne n'est digital native. Personne ne naît avec une compréhension pleine et immédiate du monde numérique. C'est un sujet à travailler au même titre que l'accessibilité du numérique ou la sécurité de l'humain dans l'environnement numérique, sujet pour lequel nous venons de créer un groupe de travail. Cette question a été mal traitée jusqu'à présent et on doit s'y atteler car il y a beaucoup à faire. Mais tous ces thèmes demandent d'être analysés en profondeur et ne méritent pas qu'on lance des solutions à l'emporte-pièce. Nous devons aussi penser à d'autres modes de restitution de nos travaux que les rapports de 200 pages."

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Un temps long qui peut entraîner des crispations. Le Conseil national du numérique n'a ainsi pas pris position sur le projet de règlement européen sécuritaire, dit "antiterroriste", adopté et dont la France a été le principal promoteur. Dans un texte commun, près d'une soixantaine d'organisations ont dénoncé ce texte, telles que Framasoft, Wikimedia, la Quadrature du Net, le Syndicat national de la magistrature, le Syndicat national des journalistes... Leurs craintes : que ce règlement, destinée à limiter la portée des contenus à caractère terroristes et son apologie, renforce encore la position dominante des plateformes telles que Google et Facebook, seules capables de répondre aux nouvelles exigences dans la modération des contenus. Et que les échanges privés sur des messageries sécurités comme Telegram ou ProtonMail soient écoutés.

"Le CNNum n'a effectivement pas signé ce texte commun, assume Salwa Toko. Les acteurs qui l'ont signé sont dans leur rôle, nous choisissons de prendre le temps de l'analyse. Nous sommes face à une réalité que l'on n'imaginait pas il y a quelques années. On ne peut pas laisser l'apologie du terrorisme se propager mais les méthodes pour l'empêcher font débat et nous devons encore travailler pour identifier la meilleure solution. C'est tout le sens de la commission que nous venons de créer. On doit protéger l'humain dans l'univers numérique, mais on n'a pas encore trouvé la recette miracle. Je refuse d'agir dans l'urgence et de proposer des choses qu'il faudra détricoter dans deux ou trois ans. Je pense, j'espère, qu'on ne nous en voudra pas. Je ne veux être ni dans l'esbroufe, ni dans le buzz."

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"Il n'y a pas de femmes dans le numérique"

Autre combat porté par Salwa Toko, qu'elle a détaillé en soirée sur la scène de French Tech Bordeaux : la place de la femme dans les entreprises numériques.

"Les 27 % mentionnés dans l'étude du Syntec numérique, c'est l'arbre qui cache la forêt et je ne me réfère jamais à ce chiffre. La réalité, c'est moins de 10 % de jeunes femmes dans les écoles qui mènent aux métiers du numérique, c'est moins de 8 % de dirigeantes d'entreprise, c'est 2 % de femmes dans la cybersécurité et l'intelligence artificielle. Ce n'est pas qu'il y en a peu : c'est qu'il n'y en a pas, assène Salwa Toko. C'est un gâchis énorme de talents et c'est aussi la création de contingents de femmes qui n'auront pas la possibilité d'accéder à des postes qui sont bien rémunérés car les besoins des entreprises sont forts. Mécaniquement, dans 30 ans, on va demander à la population de contribuer fortement à la retraite de ces profils. Agissons dès maintenant !"

Pour la présidente du CNNum, "il est urgent de casser les stéréotypes. Je ne suis pas une forcenée de l'apprentissage du code au collège mais la sensibilisation aux métiers du numérique peut y débuter. L'Education nationale est partante : il faut l'accompagner plutôt que systématiquement lui taper dessus. Les entreprises doivent aussi comprendre qu'elles sont responsables de l'accueil de profils féminins. Certaines ont fait l'effort de se former, intègrent une entreprise sur la base de leurs compétences technologiques et l'on constate régulièrement qu'elles basculent rapidement vers du support. Les entreprises doivent savoir mieux les accueillir."

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