Getrag Ford Transmissions (GFT) Bordeaux : le rapport qui divise les syndicats

La coentreprise Getrag Ford Transmissions ne disparaîtra pas comme prévu ce lundi 1er février et GFT Bordeaux passera un peu plus tard sous le contrôle exclusif du groupe Magna. Le dernier rapport communiqué par le cabinet d'experts Secafi inquiète au plus haut point la CGT et ses alliés CFTC et FO, qui y voient un arrêt de mort de l'usine. Tandis que la CFDT, proche de la CFE-CGC, estime qu'il ne sert à rien de s'adresser à Ford, qui va partir, et qu'il vaut mieux attendre l'arrivée du nouveau propriétaire pour agir.

7 mn

Entrée de l'usine GFT à Blanquefort
Entrée de l'usine GFT à Blanquefort (Crédits : J. Philippe Déjean)

"C'est vrai que quand on lit le rapport de Secafi comme ça, sans tenir compte de tous les éléments, c'est vrai que ça fait peur !", concède Raphaël Pellon, délégué CFDT à Getrag Ford Transmissions (GFT) Bordeaux, dont l'usine se trouve à Blanquefort (Gironde/Bordeaux Métropole).

GFT Bordeaux évolue pour le moment, comme les autres usines de Getrag Ford Transmissions, dans un contexte complexe, qui pointe franchement vers le négatif. A Cologne (Köln), en Allemagne, capitale européenne de Ford, où se trouve le siège de GFT, la coentreprise commune à Ford et Magna, équipementier automobile de taille mondiale dont le siège se trouve à Aurora (Ontario/Canada), les salariés allemands ont appris le 18 janvier dernier par vidéo que leur effectif allait subir une coupe sévère, comme l'indique la section du syndicat IG Metall de Köln-Leverkussen. Au total, le centre de développement de GFT à Cologne va perdre la moitié de son effectif, soit 200 des 400 salariés.

Lire aussi : Getrag Ford Transmissions (GFT) : l'horizon de la coentreprise de Ford et Magna se voile

Le rachat par Magna remis à plus tard

IG Metall réclame de meilleures conditions financières pour les salariés qui partiront volontairement, ainsi que des reprises de personnels par Ford, et, le 20 janvier, le parking de l'usine a été occupé par 300 salariés en guise de protestation, comme le relate le magazine régional Kölner Stadt Anzeiger. Pour Vincent Teyssonneau  élu CGT à Getrag Ford Transmissions Bordeaux, cette contestation sociale au siège du groupe explique le retard pris dans la finalisation de la dissolution de la filiale de Ford et Magna, qui devait intervenir ce lundi 1er février.

"La vente est annulée ou reportée, on ne sait pas trop encore. Le centre de recherche de GFT à Cologne, qui va perdre 200 salariés, devrait fermer d'ici un an. IG Metall a mis ses conditions en avant pour pouvoir négocier. Comme l'accord sur la dissolution de la joint-venture et le rachat de ses entreprises est global, valable au même moment pour toutes les usines du groupe, tant que la situation n'est pas réglée à Cologne l'opération est remise à plus tard", analyse le syndicaliste CGT.

GFT Bordeaux génère trop de pertes

Personne ne sait exactement le temps que pourrait durer ce sursis. Pour Raphaël Pellon, à la CFDT, il s'agit d'un simple contre-temps administratif, qui ne déborde pas pour le moment du calendrier, qui prévoyait une signature entre le 1er février et le 1er mars 2021. Alors que la reprise de GFT Bordeaux par Magna n'est pas encore effective, la CGT, en intersyndicale avec la CFTC et FO, a déjà décidé de tirer la sonnette d'alarme en s'appuyant sur le rapport d'analyse prévisionnel réalisé par le cabinet Secafi.

Lire aussi : Magna, le repreneur de GFT Blanquefort, ne veut pas s'engager auprès des 780 salariés

"Notre usine n'est pas un établissement secondaire mais une succursale de GFT, qui a un chiffre d'affaires et un résultat net. Et notre entreprise n'est pas rentable. Elle a perdu 57 millions d'euros en 2017, puis 28 millions en 2018. On pourrait croire que nous avons été positifs en 2019 mais ce n'est pas le cas. Nous avons officiellement généré 13 millions d'euros de résultat, mais après que Ford nous a apporté 17 millions. Autrement-dit, sans cet apport nous aurions affiché une perte de 4 millions d'euros", calcule Vincent Teyssoneau.

La décote de GFT Bordeaux liée à de mauvaises prévisions ?

Pour l'élu cégétiste, le rapport Secafi montre tout d'abord que, dans le cadre du rachat de GFT Bordeaux par Magna, l'usine bordelaise est décotée.

"Ils retiennent une valeur de 27,5 millions d'euros, soit deux fois moins (55 millions) que l'an dernier. Magna a payé notre usine 13,8 millions d'euros pour en devenir le nouveau propriétaire. Une fois l'accord signé, la société GFT France, 100 % Magna, va entrer dans le périmètre de la  holding autrichienne Magna Powertrain Gmbh. Périmètre dans lequel GFT France va se transformer en Magna PT Bordeaux SAS, et se retrouver avec l'usine chinoise qui fabrique elle aussi des boîtes de vitesse MX65. Or il s'avère que la valeur de l'usine chinoise a également été décotée", déroule Vincent Teyssonneau.

Dans le contrat il est bien prévu que la filiale française sera la seule à pouvoir approvisionner le marché européen en boites de vitesses manuelles MX65. Mais cette information plutôt positive ne suffit pas à remonter le moral du syndicaliste, qui ne voit pas dans cette décote l'application par Ford d'un tarif préférentiel pour faciliter les choses à Magna, mais bien plutôt la sanction d'une absence de futur pour GFT Bordeaux.

Une vertigineuse chute de production au programme

Parce que selon lui le rapport de Secafi déroule pour GFT Bordeaux un scénario dominé par la chute sans retour de la production :

"Notre usine devrait produire 408.000 boîtes en 2021, puis 377.000 en 2022, et ensuite 240.000 en 2023, pour finir à 177.000 en 2024. C'est d'autant plus négatif que notre usine est faite pour produire 550.000 boîtes par an et que son seuil de rentabilité se situe à 320.000...Alors dire qu'en 2024 et 2025 nous allons produire 177.000 boîtes, personne ne peut y croire !", souligne Vincent Teyssonneau, pour qui, à l'évidence, la nouvelle entreprise ne pourra pas supporter les pertes générées par une production aussi insuffisante. "Avec ce programme, dès 2022 nous serons en sureffectifs" martèle-t-il ainsi.

Pour faire bon poids l'élu CGT souligne que la direction a provisionné 32 millions d'euros afin de financer un plan de sauvegarde de l'emploi (PSE) étalé sur deux ans, qui ciblerait tout d'abord 354 des 790 salariés de l'usine. Au final, ce PSE mobiliserait 72 millions d'euros pour la totalité de l'effectif.

Pour la CFDT ce rapport n'est qu'un scénario

C'est ce tableau aussi noir qu'implacable que remet en cause la CFDT. La centrale, qui avait joué -ainsi que la CFE-CGC- le jeu de l'intersyndicale en septembre dernier avec tous les autres syndicats, pour s'associer au droit d'alerte qui dénonçait l'absence d'un nouveau projet industriel à GFT Bordeaux, a changé d'optique.

L'usine de Bordeaux n'a pas plus de nouveau projet industriel aujourd'hui qu'en septembre 2020, mais la CFDT a néanmoins décidé de changer de stratégie.

"Si l'on sort tous les éléments du rapport de Secafi de leur contexte, il y a de quoi avoir peur. Mais en réalité il s'agit d'une question d'interprétation. Ce que l'on voit, ce sur quoi insiste en particulier la CGT et qui fait peur, c'est la photo de ce qui va arriver, à partir de notre situation d'aujourd'hui, si Magna n'apporte pas de nouveau projet industriel à l'usine", décrypte Raphaël Pellon.

Il estime que si la vigilance est de mise, il vaut mieux éviter toute précipitation.

Ford s'en va, heureusement il y a Magna

"Nous ne nous sommes pas associés aux autres actions de l'intersyndicale car elles visent le groupe Ford, un acteur certes déterminant mais qui va disparaître dans quelques jours, quand Magna aura pris le contrôle de l'entreprise. Si demain, d'ici un an ou un an et demi, un nouveau projet industriel est sur les rails, tout sera différent. Noircir le tableau aujourd'hui ne peut que faire fuir d'éventuels nouveaux clients de l'usine et démobiliser les salariés, qui vont se dire qu'il n'y a plus rien à faire.

Or, nous ne devons pas baisser les bras. Ford souhaite quitter l'Europe. Notre dernière petite chance, c'est justement qu'un groupe comme Magna soit en mesure de racheter GFT Bordeaux. C'est pourquoi je suis optimiste. Il faut arrêter de dire qu'il y a un PSE : il n'y a pas de PSE !", s'énerve le représentant de la CFDT.

Agirait-il à front renversé ? C'est l'impression qu'il semble donner. Pour autant, et malgré son aspect fragile, sa démarche se comprend. Elle serait même partagée bien au-delà des murs de l'usine. Car elle s'appuie sur une stratégie qui pourrait s'avérer payante, à condition de ne pas perdre de temps lorsqu'il sera question d'agir.

Lire aussi : GFT Blanquefort : l'intersyndicale déclenche un droit d'alerte

7 mn

Sujets les + lus

|

Sujets les + commentés

Commentaire 0

Votre email ne sera pas affiché publiquement.
Tous les champs sont obligatoires.

Il n'y a actuellement aucun commentaire concernant cet article.
Soyez le premier à donner votre avis !

-

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.