Ariane 6 : la CFE-CGC craint une mort subite du nouveau lanceur

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La B-Line d'ArianeGroup au Haillan : une ligne de production ultra automatisée.
La B-Line d'ArianeGroup au Haillan : une ligne de production ultra automatisée. (Crédits : Agence Appa)
L’Europe spatiale va-t-elle se saborder en ratant le décollage d’Ariane 6, son nouveau lanceur destiné à contrer la concurrence américaine ? C’est ce que craint à demi-mot la centrale syndicale CFE-CGC, qui critique l'absence de solidarité entre puissances spatiales européennes.

Alors que la prochaine conférence des ministres des Etats membres de l'Agence spatiale européenne (Ase) chargés des affaires spatiales a lieu en novembre à Séville (Espagne), le syndicat CFE-CGC, organisation syndicale numéro une d'ArianeGroup, l'instrument industriel des lancements spatiaux européens, tire une fois de plus la sonnette d'alarme. Si sur le papier l'activité spatiale européenne ne se porte pas si mal, après la longue période de domination du lanceur Ariane 5 sur le marché mondial, dans les faits la bonne santé de cette activité suscite des craintes récurrentes et de plus en plus intenses chez les salariés d'ArianeGroup, en France et à l'étranger. Le plus gros site d'ArianeGroup, avec plus de 3.000 salariés, se trouve en Gironde.

"Le schéma de fonctionnement initial pour Ariane 6 consiste en 11 commandes annuelles, dont 5 institutionnelles c'est-à-dire faites par des Etats. Avec la concurrence de la firme américaine SpaceX il y aura moins de lancements commerciaux. Et si nous n'avons pas cela, Ariane 6 ne va pas pouvoir fonctionner comme prévu. Pour sauver le modèle, il nous faut au moins ces 5 lancements institutionnels par an, c'est le minimum. Mais nous risquons de ne pas y arriver parce que l'Allemagne et l'Espagne ont décidé de confier aux Américains de SpaceX le lancement de certains de leurs satellites militaires!" s'étrangle avec quelque raison Philippe Géry, délégué syndical central CFE-CGC d'ArianeGroup.

Quand l'argent européen finance les Etats-Unis

Comme d'habitude, serait-on tenté de dire, la question ne se pose pas aux Etats-Unis puisqu'une loi interdit formellement de faire lancer des satellites militaires américains par une puissance étrangère. Autant dire que, selon l'analyse faite par la CFE-CGC, la situation spatiale européenne, pourtant émaillée de brillants succès, semble évoluer dans une ambiance pour le moins malsaine sinon grotesque.

"Le gouvernement allemand n'est pas dans une Europe des projets mais dans l'Europe des nations. Il fait lancer des satellites par les concurrents américains de l'Union européenne et personne ne comprend pourquoi il fait ça" admet Philippe Géry, qui ne pense pas que cette situation soit le résultat d'un chantage américain sur les ventes de grosses berlines allemandes aux Etats-Unis.

Dans le communiqué officiel qu'elle a mis en circulation, la CFE-CGC pose d'abord une question. "Comment expliquer au contribuable européen que les pays comme l'Allemagne ou l'Espagne confient le lancement de certains de leurs satellites à SpaceX ?" alors, serait-on tenté de rajouter, qu'Ariane 6 a été développée pour contrer la concurrence de SpaceX.

Avec Vega E, les Italiens s'attaquent à Ariane 6

Cette absence de discipline pourrait déjà être à elle seule un poison mortel pour Ariane 6 mais les avanies du radeau spatial européen ne s'arrêtent pas là, ce serait trop facile. C'est ainsi que la CFE-CGC pointe une autre menace, dont le potentiel chaotique semble promis à un bel avenir.

"Le programme Ariane est affecté par un défaut de cohésion industrielle de ses trois principaux contributeurs Français, Italiens et Allemands. Les activités (spatiales -NDLR) sont parfois réparties en dépit des compétences de chaque pays. Est-il nécessaire de rappeler que le « retour géographique » augmente le coût de production d'Ariane 5 de près de 25 % ?" questionne ainsi la confédération.

"Cette question de retour géographique sur activité, qui consiste à réserver une partie de l'activité spatiale européenne aux pays contributeurs, aurait dû être réglée au début du programme mais il n'en a rien été, ce qui génère de gros problèmes entre Français, Italiens et Allemands. Nous en avons parlé au Sénat il y a trois semaines mais nous n'avons toujours pas eu de retour sur le sujet" recadre Philippe Géry, qui estime qu'il y a désormais le feu au lac.

C'est ainsi que les Italiens, qui ont développé le petit lanceur Vega, qui dispose de son pas de tir à Kourou et qui est complémentaire d'Ariane 5, veulent désormais le faire monter en puissance, avec le nouveau lanceur Vega E, pour concurrencer Ariane 6 !

Lire aussi : Vega, ce lanceur italien qui fait un sans-faute et qui concurrence... Ariane 6

Simplifier le millefeuilles européen spatial

"Ce nouveau lanceur italien Vega E serait le concurrent direct du lanceur A 62, une version d'Ariane 6 propulsée par deux moteurs P120 ! Sachant que la version lourde d'Ariane 64, propulsée par quatre moteurs P120 n'est pas concernée" précise le délégué syndical central.

Un commentateur du sud-ouest rural pourrait souligner le caractère cataclysmique de la situation en prévenant que « les sangliers sont dans le maïs ». Pour faire face à la situation, la CFE-CGC en appelle à une simplification de la gouvernance européenne. Elle estime ainsi que le millefeuilles actuel, constitué par la Commission européenne, l'Agence spatiale européenne, les agences spatiales nationales ou encore la Conférence des ministres européens de l'espace, n'est plus adapté pour faire face à l'arrivée de SpaceX mais aussi des superpuissances du monde digital comme Amazon. Des inquiétudes qui semblent affleurer dans le programme dévoilé pour la prochaine conférence des ministres de l'espace à Séville, qui sera sobrement intitulée Space19+. Programme qui donne notamment l'éclairage suivant.

"Cette proposition contient une feuille de route visant à permettre à l'Esa (Agence spatiale européenne -NDLR) et l'UE (Union européenne -NDLR) de continuer à financer et mettre en œuvre des programmes spatiaux en Europe de manière durable et efficace. Le document expose également les projets de modernisation du fonctionnement interne de l'Agence (spatiale européenne -NDLR) qui doivent permettre à celle-ci de s'adapter au changement de paradigme dans le secteur spatial" annonce en particulier ce programme.

Un programme qui sur le papier, se présente comme un bel outil pour neutraliser tout risque de dérive. Trop beau pour être vrai ?

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Commentaires
a écrit le 10/10/2019 à 14:56 :
L'Europe de l'espace souffre, comme l'Europe de la défense ou d'autres, du fait que l'Europe est une confédération et non pas une fédération.

Les décisions sont prises par les Etats, au sein d'une assemblée de 27/28 copropriétaires où chacun essaie de tirer la couverture à lui.

Il faut un décideur unique en Europe afin de trancher ces luttes de clocher. Il faut un gouvernement européen avec au final un seul chef, qui prend en compte les intérêts de tout le monde.
a écrit le 09/10/2019 à 18:58 :
If the schedule is long, it's wrong; if it's tight, it's right.” Elon Musk. Je me demande ce qui se passe dans la tête des ingénieurs de ESA, Boeing et autres, quand ils voient les progrès de SpaceX. A elle seule, la mise au point de Raptor doit interroger : bureaucratie, manque d'ambition, idées préconçues ?
"Just read the instructions" suffit pour que Falcon9 vienne de reposer sur le pas de tir !
Réveillez vous
a écrit le 09/10/2019 à 2:13 :
L'ESA s'est clairement payé la tête d'Elon Musk et Space X avec les lanceur réutilisable Falcon 9, ce n'est que le juste revers de la médaille. D'ailleurs L'ESA à laissé transpirer quelques images d'une Ariane6 réutilisable, dite Ariane Next qui est qu'une pâle copie de la F9. Enfin comme d'hab en Europe on a 20 piges de retards.
Réponse de le 09/10/2019 à 8:09 :
Mouais bof :
- Ariane Next n'est pas A6, mais un avant projet d'étude sur la réutilisabilité.
- Comme pour les avions, rien ne ressemble plus à un lanceur qu'un autre lanceur.
- Hors SpaceX (et dans une moindre mesure Blue origin qui nest pas encore prêt), l'Europe n'est pas plus en retard que n'importe quel autre acteur du secteur, y compris Boeing et Lockeed.
- La bataille actuelle est sur les coûts de lancement, si A6 etait moins chère que F9 (ce que je ne crois pas) c'est elle qui serait en avance, même sans réutilisation.

Pour réagir à l'article, j'ai l'impression que l'Europe spatiale est surtout une France spatiale (surtout au niveau de la gouvernance), les autres pays n'ayant que les miettes (p120 et ULPM etant de grosses miettes, mais quand même...). Je ne dis pas que c'est mauvais, et peut etre que mon avis est biaisé, mais ça expliquerait pourquoi allemands et italiens, simples sous traitants de la france, ne s'investissent pas plus que ça dans A6... A voir...

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