ArianeGroup va fabriquer les tuyères d’Ariane 6 près de Bordeaux

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Un ilot de travail homme-machine dans l'usine B-Line d'ArianeGroup avec au centre en jaune un robot Fanuc.
Un ilot de travail homme-machine dans l'usine B-Line d'ArianeGroup avec au centre en jaune un robot Fanuc. (Crédits : Agence Appa)
Inaugurée ce jeudi au Haillan, l’usine B-Line vient renforcer l’importance des sites girondins d’ArianeGroup qui fabriquent le propergol solide d’Ariane. Lors de la cérémonie, la Région a signé un contrat de coopération avec le groupe spatial européen, dont la fusion n’est pas encore terminée au plan des ressources humaines selon la CFE-CGC.

Le moteur à propergol solide P120 C de la future fusée européenne Ariane 6, dont l'architecture a été testée avec succès par le biais du démonstrateur Pod-Y le 5 mars 2015 sur le site de la Délégation générale à l'armement (DGA) Essai de missiles (EM), à Saint-Jean-d'Illac (Gironde), devait être mis à l'épreuve d'ici ce vendredi en grandeur réelle, avec sa tuyère, lors d'un premier test à feu programmé sur le banc d'essai des accélérateurs à poudre de la base spatiale de Kourou.

Hier jeudi avait lieu au Haillan (Bordeaux Métropole) l'inauguration de B-Line, la nouvelle usine d'ArianeGroup qui va fabriquer les tuyères pour ce moteur à propergol solide qui sera aussi bien utilisé par Ariane 6 que par le lanceur Vega C. Conçu sous maîtrise d'œuvre italienne, Vega dispose, tout comme Ariane 5 et bientôt Ariane 6, ainsi que les lanceurs Soyouz, de son propre pas de tir à Kourou. Ariane 6 est déclinée en deux modèles : l'A62, avec deux propulseurs à poudre pour 450 tonnes de poussées, et l'A64, qui aligne quatre de ces propulseurs chargés de propergol solide (1.800 tonnes de poussée en deux minutes).

Une compétition de plus en plus féroce

"Notre but est d'arriver à satisfaire l'ensemble des besoins du marché. Nous pouvons lancer des satellites d'un peu plus de 10 tonnes jusqu'à 150 kilos, et même au-dessous, avec les micros et nano-satellites" a éclairé Alain Charmeau, président exécutif d'ArianeGroup, avant de présenter cette usine 4.0 qui développe 1.600 m2 de surface pour un investissement de l'ordre de 20 M€. Fabrication en mode « lean » (méthode d'amélioration des performances), digitalisation, robotisation et suivi qualité sont les quatre axes qui ont présidé à la réalisation de cette usine.

"Nous avons dans cette usine le plus puissant robot du monde, capable de lever 2,3 tonnes à bras tendus. En France, en Allemagne nous avons plein de soutiens mais la compétition est de plus en plus féroce, a souligné Alain Charmeau. Le premier tir d'Ariane 6, a-t-il poursuivi, est prévu à la mi-juillet 2020 : dans deux ans, et il faudra que nous soyons à l'heure. Le début des travaux dans cette usine a démarré il y a moins de trois ans et nous avons déjà livré la première tuyère à Kourou. Mais jusqu'ici, a souligné le dirigeant, dans un esprit résolument Tour de France, nous n'avons connu que des étapes de plaine. Là nous allons attaquer la montagne".

Une montagne avec des pentes dangereusement inclinées car si le développement de l'outil spatial respecte le calendrier prévu, les Etats de l'Union européenne ne réagissent pas encore de façon très convaincante : les commandes institutionnelles de tirs de satellite ne se bousculent pas au portillon.

Lire aussi : Faux départ pour Ariane 6?

Lire aussi : "L'Europe doit concrétiser des commandes pour Ariane 6" (Alain Charmeau, PDG d'ArianeGroup)

3.400 salariés à Bordeaux Métropole

"Nous espérons avoir nos premières commandes institutionnelles dans les semaines qui viennent, en France, avec la Commission européenne, l'Agence spatiale européenne, etc. Cela va arriver mais en attendant on peut remarquer que les Américains de Spaxe X ont fait l'inverse. Ils ont eu des commandes de l'Etat avant même d'avoir construit leur usine. Il n'en reste pas moins que l'industrie spatiale peut, en France, en Europe, compter sur l'appui des Etats et des territoires" a déroulé d'un ton égal le patron d'ArianeGroup.

Une façon élégante d'adresser un petit clin d'œil à Alain Rousset, président de la Nouvelle-Aquitaine, venu signer un contrat de partenariat. ArianeGroup est le premier employeur spatial en Nouvelle-Aquitaine, a observé Alain Charmeau et "nous travaillons avec plus de 700 PME dans la région", a-t-il précisé. C'est à Bordeaux Métropole qu'ArianeGroup concentre ses effectifs, avec 3.400 salariés (sur les 8.200 que compte le groupe, dont 1.000 en Allemagne), dont 1.500 à Issac, à l'ouest de Saint-Médard-en-Jalles, 700 dans l'ex-poudrière du XVIe siècle de la même commune, autour de laquelle sont organisés tous les autres quartiers, et 1.200 au Haillan.

ArianeGroup signature convention

Signature du contrat de partenariat entre Alain Charmeau (à gauche) et Alain Rousset (Agence Appa).

L'aiguillon américain Space X

Rappelant l'attachement des Français à leurs industries, Alain Rousset a rappelé l'importance de l'accès à l'espace spatial, que les préoccupations relèvent des domaines civil ou militaire. Evoquant la fusion assez brutale des équipes de lancements spatiaux des groupes Airbus et Safran, qui a abouti à la création d'ArianeGroup dans des délais réduits, le président de la région a salué la performance humaine. Avant de pointer du doigt la menace que représente la société américaine de lancement spatial Space X, "qui bénéficie des milliards de dollars que lui versent les autorités américaines" et qui a obligé les Européens "à passer le plus vite possible d'Ariane 5 à Ariane 6".

"Il est important de démontrer que la France et l'Union européenne peuvent se doter d'usines hyper modernes comme celle-ci. Car nous sommes dans une compétition qui n'est plus simplement acharnée mais totalement sans pitié de la part de l'un de nos alliés. Nous assistons à une « Trumpisation » de l'administration américaine" a jugé Alain Rousset, qui a ensuite plaidé pour le développement rapide de la constellation de satellites européens Galileo, qui doit remplacer le GPS américain. D'où l'effort de la Région fait pour aider au financement de la recherche et développement d'ArianeGroup.

Huit mois pour aboutir sur le dossier santé-prévoyance

Comme l'a évoqué Alain Rousset, si le processus de fusion qui a débouché sur la création d'ArianeGroup a été rapide, il n'est pas encore achevé dans le domaine de ressources humaines. Il ne s'agit pas d'un simple ressenti syndical mais du suivi d'un processus complexe dont les étapes déjà franchies sont connues.

"Cette fusion implique l'atteinte de deux objectifs majeurs : la création d'une culture commune, ce dont nous sommes encore loin, tant les différences entre Safran et Airbus sont grandes, et la négociation des statuts sociaux. Nous venons juste de boucler une importante partie de ce volet, avec la signature à l'unanimité d'un nouvel accord sur la partie santé-prévoyance. C'est bien mais il nous a fallu huit mois de négociations pour aboutir sur ce seul dossier" décrypte Philippe Géry, délégué syndical central CFE-CGC ArianeGroup.

Pour gagner son pari, Ariane 6 va devoir être deux fois moins cher qu'Ariane 5, ce qui va se solder par une réduction des effectifs. Un point dur qui pourrait se régler plus facilement que prévu selon Philippe Géry, grâce à une pyramide des âges favorable. Les départs naturels devraient aider à faire le compte. Ce que dit ce délégué central pourrait compter double car la CFE-CGC, syndicat qui représente les cadres, techniciens, administratifs et agents de maîtrise a réussi l'exploit de passer en tête dans les établissements, devançant même la CGT, tandis que Sud piquait du nez !

Rare : la CFE-CGC passe en tête

"Nous ne nous attaquons pas aux autres syndicats, nous ne prétendons pas avoir la vérité, nous essayons juste de donner notre point de vue sur ce qui nous arrive et d'en tirer les conséquences. Nous avons connu un âge d'or qui est révolu. Nous sommes désormais menacés par des autorités américaines qui paient deux fois plus cher qu'il ne faudrait les mises sur orbites de satellites à Space X pour que cette société puisse ensuite casser les prix sur le marché mondial. Pendant ce temps, en Europe seulement deux vols institutionnels sont garantis à ArianeGroup, alors qu'il en faudrait sept pour assurer le démarrage du groupe ! Les Etats qui ont financé Ariane 6 n'achètent pas de lancements..." s'inquiète Philippe Géry.

Selon lui le comportement politiquement suicidaire de la Commission européenne pour l'Union ne s'explique que par leur foi dans une sorte de libéralisme chimiquement pur. Un peu comme si les dirigeants de la Commission restaient aveugles aux signaux envoyés par les Etats-Unis, comme s'ils refusaient d'envisager que les USA n'aient plus rien à faire avec une Europe créée pour la Guerre froide, qui ne leur est plus d'aucune utilité. Une structure dont la présidence Trump souligne de plus en plus ouvertement qu'elle est pressée de se débarrasser une bonne fois pour toutes.

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Commentaires
a écrit le 14/07/2018 à 17:04 :
Très bon article.
Je vois poindre en conclusion qu'il faut que les États construisent une vraie politique spatiale en finançant l'exploration spatiale (L'une et Mars) ainsi que le nettoyage des déchets en orbite proche.
Dans l'espace comme sur la Terre, des coopérations internationales sont plus que nécessaire, elles sont indispensable, pourquoi pas entrer dans la dynamique gagnant gagnant des Nouvelles Routes de la soie ?
a écrit le 14/07/2018 à 12:42 :
Bravo pour cet article sans langue de bois.

Enfin certains voient et décrivent la politique anti européenne de la commission.

Idem pour les champs fiscaux, sociaux, immigrationnistes, professionnels . ....

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