"L'avenir de Bordeaux est à l'extérieur de ses limites" (Frédéric Neau, Atelier King Kong)

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Laurent Portejoie, Paul Marion, Frédéric Neau, Jean-Christophe Masnada, architectes associés au sein de l'Atelier d'architecture King Kong
Laurent Portejoie, Paul Marion, Frédéric Neau, Jean-Christophe Masnada, architectes associés au sein de l'Atelier d'architecture King Kong (Crédits : Photographie Deepix Studio)
Frédéric Neau, cofondateur de l'Atelier d'architecture King Kong basé à Bordeaux, livre son regard sur la trajectoire de Bordeaux, sur ce qui doit sous-tendre le prochain projet urbain métropolitain, et évoque l'évolution de l'agence bordelaise née il y a quinze ans, aujourd'hui impliquée dans plusieurs projets dont le Grand Paris Express.

Comment est né l'Atelier King Kong ?

"Frédéric Neau : Grâce à la collaboration, informelle au début, de cinq cofondateurs qui se sont rencontrés sur les bancs de l'école d'architecture. L'Atelier est né sur ces bases. Nous avons profité à plein de la dynamique bordelaise et du fait que les concours se sont ouverts aux jeunes équipes telles que la nôtre. Nous avons commencé avec le secteur public et nous nous sommes créé des références sur plusieurs programmes culturels, ce qui nous a permis de nous exporter en dehors de la région. Cette dynamique dans le public nous a permis d'accéder aux programmes privés : aujourd'hui, nous sommes assez équilibrés."

Etre basé à Bordeaux a-t-il un jour posé problème pour partir à la conquête de dossiers à Paris ou ailleurs ?

"Non, pas du tout. On travaille en ce moment à Nantes, à Strasbourg, nous avons été retenus dans le cadre du Grand Paris Express... On a commencé par la province, bosser à Paris n'a pas été un problème. C'est peut-être vrai à l'international, ne pas être basé à Paris peut jouer défavorablement. Mais à notre échelle, ça n'a jamais été un facteur limitant. Au contraire, on a toujours travaillé à Bordeaux grâce à la notoriété gagnée ailleurs. En revanche, nous sommes généralistes et le frein se situe peut-être là. Pour avoir été par le passé à quelques reprises juré dans des concours, je sais d'expérience que sur 200 candidatures, 50 sont de bons projets. Le critère de choix est souvent la spécialisation, le jury considérant que si un cabinet a fait un gymnase par exemple, il saura en refaire un autre. C'est surtout vrai dans le secteur privé car ça rassure les investisseurs. C'est peut-être pour cela que nous n'avons jamais été retenus dans le scolaire, le sport... Je comprends les spécialités, même si je ne les revendique pas."

Quels sont les programmes qui ont marqué des tournants ?

"A Bordeaux, l'hôtel Seeko sur la rive gauche, celui du Mama Shelter en hyper-centre, le bâtiment G6 aux Bassins à flot... Je retiens également le réaménagement de la place Pey Berland car elle s'inscrivait dans un secteur historique et l'exigence était très forte. En France, l'Amphithéâtre d'Ô à Montpellier associant théâtre en plein air de 1500 places, bureaux et aménagement d'un parc de 5 hectares. Avec ce projet plus vaste et plus structurant que ce que l'on faisait auparavant, on a passé un palier. Enfin, avoir été retenu dans le cadre du Grand Paris Express est un autre tournant, sur un temps très long. On a gagné le projet il y a cinq ans déjà et on ne livrera la gare de Vitry-Centre, dans le cadre de la ligne 15 Sud du Grand Paris Express, que dans cinq ans ! En soi, cette durée est déjà très étrange pour nous. Par ailleurs, pendant longtemps nous avons été le seul cabinet d'architecture régional choisi pour le Grand Paris. Enfin, créer une gare est un projet très complexe et nous nous rendons bien compte que nous sommes une petite pièce dans la machine."

Sur quels projets travaillez-vous actuellement ?

"A Bordeaux Euratlantique, face à la Méca qui vient d'être inaugurée, nous travaillons sur un complexe de bureaux et d'équipements ; également sur un projet de logements à l'emplacement de l'ancienne clinique du Tondu ; dans le quartier Brazza avec un projet d'hôtel et d'équipements. Nous sommes sur un autre hôtel à Strasbourg, sur des sujets à Nantes et Rennes toujours dans le domaine de l'hôtellerie, et l'on vient de gagner une médiathèque-cinéma près de Pau."

"En gagnant les limites de la métropole, le travelling peut faire mal aux yeux"

Si l'on revient au périmètre bordelais, comment voyez-vous la suite pour l'agglomération et le nouveau cycle urbain qui va devoir être inventé ?

"Il existe encore un effet de longue traîne de la politique impulsée par l'ancien maire Alain Juppé. Les Bassins à flot, Euratlantique, Bastide-Niel sont des opérations qui nous laissent du travail pour les prochaines années. Mais j'ai tendance à penser que c'est toujours à l'extérieur que les choses se passent. L'avenir de Bordeaux est à l'extérieur de ses limites car on arrive au bout de son réservoir foncier. C'est par la périphérie qu'il faut avancer. Il faut maintenant se focaliser sur la première couronne, autour des transports. On a beaucoup entendu que les boulevards de Bordeaux étaient assez moches mais je peux vous assurer qu'en quittant Bordeaux pour gagner les frontières de la métropole, le travelling fait souvent mal aux yeux ! Après ces fameux boulevards, certains maires ont laissé faire tout et n'importe quoi. Avant d'imaginer de nouvelles grosses opérations, tentons déjà de recoudre ce qui a été mal fait. Ce sont de vrais sujets urbains où l'architecture a sa place."

Quel regard portez-vous sur l'évolution du métier d'architecte ?

"Je relève en particulier une demande d'aller de plus en plus vite qui ne va pas dans le sens de la qualité. Par ailleurs les entreprises du Bâtiment ont de plus en plus de mal à recruter des personnels formés et sont pour beaucoup focalisées là-dessus. Ce n'est pas une tendance récente mais elle va en s'accentuant. Plus récemment, les architectes ont beaucoup lutté contre les marchés globaux. Ces systèmes d'équipes packagées (contrats de conception-réalisation encouragés par la loi Elan de 2018, plutôt favorables aux grands acteurs du BTP, NDLR), c'est nouveau et l'architecte se retrouve noyé au milieu, alors qu'auparavant il choisissait les entreprises avec qui il souhaitait travailler. Dans le public, les arbitres sont les collectivités : grâce à elles, ça tient encore. La conséquence de ce phénomène est que l'aspect organisationnel est devenu très différent car la conduite de projet a été transférée à des entreprises qui ont voulu faire tout, tout de suite, par manque d'expérience et d'organisation."

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