Jean Viard : "Ne construisons pas nos villes en fonction de nos images du monde d'hier ! "

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Jean Viard lors du Forum Bordeaux City Life
Jean Viard lors du Forum Bordeaux City Life (Crédits : Agence Appa)
Invité d'honneur du Forum Bordeaux City Life, organisé par La Tribune, le sociologue Jean Viard a partagé ses réflexions sur le thème "métamorphoses urbaines" avec la malice et le brio dont il a le secret. Un plaidoyer pour faire évoluer nos modes de représentation de la ville et du vivre-ensemble au risque d'aller au-devant de grandes désillusions. Morceaux choisis.

"Si on ne modifie pas nos modes de vie, les gens auront peur et vont paniquer. On a rarement vécu de période aussi violente qu'aujourd'hui alors qu'on est au sommet de 70 ans de paix en Europe [...]", lance le sociologue et écrivain Jean Viard, de passage en Gironde pour le Forum Bordeaux City Life organisé par La Tribune à l'Hôtel de ville de Bordeaux, ce mercredi 19 juin. Ce sociologue et chercheur en sciences politiques réputé, directeur de recherche au CNRS, prospectiviste et éditeur, explore depuis des années deux notions qui lui sont chers : l'archipel et les temps sociaux. Jean Viard est aussi un ancien élu local marseillais et candidat défait aux élections législatives de 2017 sous l'étiquette LREM.

No future

Démographie, usages, cellule familiale, temps de travail... Décrivant à grands traits les évolutions profondes de notre société ces dernières années, l'auteur notamment de l'essai "Une société si vivante" (Editions l'Aube, 2018)) nous appelle à revoir notre manière d'appréhender l'avenir et de façonner la ville. "Nos habitudes, nos repères, nos familles sont bouleversées. Ne construisons pas le monde, le logement et la ville en fonction de nos images du monde d'hier !", alerte-t-il avant de développer : "D'un côté, 60 % des enfants naissent hors mariage, de l'autre, on est quatre milliards d'êtres humains sur les réseaux sociaux. Ces deux chiffres sont au cœur du monde qui naît aujourd'hui : on a choisi de devenir des individus autonomes et décidant mais on fait communauté sur Internet !"

Pour autant cette individualisation de la société et des comportements n'a pas apporté l'optimisme, bien au contraire, selon Jean Viard :

"Les gens ont le sentiment non pas qu'ils vivent plus mal mais qu'ils n'ont plus d'espérance. C'était ça les Gilets jaunes. Demain, il n'y a plus de changement, plus de paradis, plus de mythe révolutionnaire... Demain, ça va se réchauffer, il y aura des problèmes aux frontières, il y aura une fracture numérique : qu'est-ce qu'il y a de désirable demain ? 70 % des Français pensent qu'on vivait mieux hier et seulement 3 % qu'on vivra mieux demain. Ce n'est pas vrai mais c'est la conviction dominante. On a perdu notre futur !"

Jean Viard lors du Forum Bordeaux City Life

Photo : Agence Appa

Que serait Bordeaux sans tout le reste ?

Un tableau bien sombre alors même que la qualité et l'espérance de vie ont augmenté tandis que le temps de travail a diminué et que les conditions se sont drastiquement améliorées.

"Au fond, nous vivons une révolution de l'art de vivre. Un art de vivre que nous avons évidemment démocratisé. Avec une idée simple : vous allez vivre 700.000 heures, vos enfants 800.000 heures et vos parents seulement 500.000 heures. On travaille environ 10 % de notre vie quand nos ancêtres sous Napoléon travaillaient environ 70 % de leur temps ! 90 % de la vie des gens est aujourd'hui consacré à autre chose qu'au travail", remarque ainsi le sociologue.

Autant de transformations qui ont, ou tout au moins devraient avoir, un impact sur l'urbanisme, l'aménagement urbain et le fonctionnement de nos villes petites et grandes. C'est le rôle même de la ville, ou celui qu'on lui attribue, qui est questionné par Jean Viard  :

"Les villes sont des carrefours. Celles qui se croient au cœur de tout sont en train de se faire casser par le péri-urbain, on l'a bien vu à Bordeaux ! Une ville est un moteur, un carrefour, un réseau. Mais elle n'est rien en tant que telle. Que serait Bordeaux sans l'Afrique noire et la traite des Noirs, sans le vignoble et sans Paris ? La ville n'est pas une totalité !"

De la ville à l'archipel des territoires

Le rôle de la ville est d'autant plus évolutif et multiforme qu'elle n'est par nature pas faite seulement pour ses habitants, comme le remarque le sociologue :

« Nous sommes dans une société de trajets. On fait 50 km de trajet par jour en moyenne, il y a 1,2 milliard de touristes internationaux qui pourraient être 2 milliards d'ici 20 ans. On est dans un brassage qui fait Humanité où les villes sont des carrefours. Aujourd'hui on est tous plus ou moins bi-résidents : on a deux maisons, on travaille à deux endroits, on dort ici, on travaille là et parfois ailleurs... Les villes sont des lieux partiels : habitants, travailleurs, touristes occasionnels, visiteurs réguliers... Plus que la ville, c'est l'archipel du territoire qu'il faut penser. On a trop pensé les métropoles en elles-mêmes et pas assez pensé de manière horizontale !"

Réconcilier les générations et les usages

Partant du principe que le corps est devenu une activité centrale de nos société modernes occidentales - "puisqu'en Europe, il y a 40 % des emplois qui s'occupent du corps des autres : éduquer, soigner, divertir !" - le sociologue suggère de laisser davantage de place aux personnes âgées, handicapées et fragiles dans les conceptions urbaines :

"Il faut penser la ville autrement que pour les jeunes ! Comment on fait quand on est handicapé, quand on est vieux ? C'est quoi cette imposition de la santé sur la ville ? 25 % des gens vont être à la retraite et on fait des villes pour les jeunes et les bien portants ! Il faut rassembler tous les âges. Quand est-ce qu'on pensera la ville pour les familles, pour les femmes seules avec enfants et pour les vieux autrement qu'en les enfermant dans les ehpad ? Il faut penser ces liens intergénérationnels sinon les gens vont tout casser !"

Et Jean Viard, qui a fêté ses 70 ans en janvier dernier, de décrire "une société où on a, d'un côté, des jeunes lycéens qui marchent pour le climat et, de l'autre, de vieilles élites qui peinent à apprendre comment se servir d'un smartphone !"

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Commentaires
a écrit le 21/06/2019 à 13:53 :
Pour redevenir vraiment raisonnable, notre monde devrait tendre vers des villes ne dépassant pas un million d'habitants avec la population mondiale correspondante, la nature en agroforesterie retenue humide de partout (https://greenjillaroo.wordpress.com).

Mais cela restera un vœux "pieu", tant que sera sacralisé le sexe et les vies immobiles, pourtant à terme intenables...!
Le CA CRÉE bien bougé, tant que pas testé à fond, tout ce monde se trompe très vite en fausses apparences urbaines à façades illuminées en toc, la population devenue compulsive avec ses tocs obsessionnels de plus du tout saine ni équilibrée !!!
Combien de vos proches l'on vécu ? Moi, au moins trois minimum !

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