Michel Serres : "Architectes, foutez-vous à poil ! "

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Michel Serres, philosophe et Académicien lot-et-garonnais, en septembre 2014 à Bordeaux
Michel Serres, philosophe et Académicien lot-et-garonnais, en septembre 2014 à Bordeaux (Crédits : Mikaël Lozano / Objectif Aquitaine)
Le philosophe Michel Serres, natif d'Agen, est mort samedi 1er juin. L'Académicien resté fidèle au Lot-et-Garonne portait un regard acéré sur la fabrique des villes et l'architecture récente, comme il le prouve dans cet article paru en 2014 dans nos colonnes et que nous republions aujourd'hui.

*** Article initialement publié le 24 septembre 2014 ***

Assister à une conférence de Michel Serres, c'est souvent l'occasion de prendre un grand bol d'air frais en pleine face. Le souriant philosophe prend un malin plaisir à malmener son auditoire. Devant un public d'acteurs de l'immobilier et de l'urbanisme réuni par Adim Sud-Ouest lors de la biennale d'architecture, d'urbanisme et de design à Bordeaux, le philosophe a récidivé vendredi 12 septembre 2014 à Bordeaux lors d'une carte blanche consacrée à l'architecture et à l'urbanisme. Morceaux choisis.

Sur l'habitation :

"Quand on parle d'habitat, il faut évoquer trois mémoires profondément ancrées en l'homme. La première, c'est que nous sommes des animaux. Nos habitats sont les squelettes géométriques d'un arbre. Nous habitons des arbres. L'architecte construit des arbres ! Il recherche l'indépendance énergétique, à capter le soleil, à entourer son œuvre de feuillage. C'est la plus vieille idée du monde. Voilà pour la première mémoire. La deuxième : les paléoanthropologues savent que les chasseurs-cueilleurs choisissaient volontiers pour s'établir la savane arborée, près d'un point d'eau. Aujourd'hui, le rêve du plus riche reprend ce rêve ancien. Nos projets ne sont solides que s'ils récupèrent quelque chose de solidement ancré dans notre mémoire. Concernant la troisième mémoire : le lieu, c'est l'appareil génital de la femme. Si j'étais riche, j'appellerai un architecte et je lui dirai : "Faites-moi une femme !" Nous cherchons à retrouver, dans notre habitation, dans notre chambre, dans notre lit, les sensations que nous avons vécues pendant neuf mois."

Sur la mort de la ruralité :

"Rendez-vous compte qu'en 1820, 8 % seulement de l'humanité habitait les villes ! Un jour, j'ai été interrogé par une journaliste sur l'événement qui selon moi était le plus important du XXe siècle. En 1900 en France, 65 à 70 % des habitants vivaient de l'agriculture ou de métiers relatifs. En 2000, ils étaient 1 %. Pour moi, l'événement le plus frappant du XXe siècle, c'est la désertion de l'espace rural. La ville a tué la ruralité."

Sur les banlieues :

"Ma banlieue, c'est le 9.3. Tout le monde dit qu'elle est glauque, pauvre. Mais venez ! Elle est infiniment plus riche que des bourgades de la Creuse ou de l'Ariège. On y habite dans des endroits plus proches de l'ascenseur social. Notre rapport aux banlieues est je crois plus réussi que celui entretenu avec ces bourgades agricoles où disparaissent les hôpitaux, les écoles..."

Sur l'espace :

"Mon adresse a changé. C'était un espace avec des chiffres et des lettres, cartésien, métrique. Une rue, un numéro. Je n'y reçois plus que des pubs. En revanche, sur mon mail, sur mon téléphone, c'est désormais là que je reçois des messages qui m'importent. J'ai changé d'adresse ! Et notre rapport à l'espace aussi a changé. Si j'appelle une interlocutrice pour un rendez-vous galant, l'espace devient autre, sans distance puisque je peux téléphoner de n'importe où. Nous habitons maintenant un espace sans distances topologiques. L'âne, le cheval ont réduit les distances. Les technologies de l'information et de la communication les ont supprimés."

Sur les villes :

"J'ai été frappé, à mon arrivée aux Etats-Unis, par la laideur des villes américaines, qui tenait à la prégnance de l'écriture. Cette écriture a envahi la France dans les années 70. Quand nous arrivons dans une ville, nous pénétrons aujourd'hui dans des laideurs hurlantes. Ces entrées sont devenues la honte de la France et cela tient uniquement à l'écrit. L'architecture est morte, l'écriture a tué le bâtiment. Vous ne bâtissez plus que des écrans, des pages. Et pourtant, je suis un homme d'écriture, j'ai écrit 60 bouquins. Mais celle-là tue votre métier, merde ! Déshabillez-vous ! Architectes, foutez-vous à poil ! A poil les archis ! Le premier qui saura restaurer le bâti aura sauvé l'architecture."

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Commentaires
a écrit le 03/06/2019 à 13:39 :
"Le premier qui saura restaurer le bâti aura sauvé l'architecture."

On part de vraiment très loin, toutes ces tendances névrotiques qui se sont accumulées les unes sur les autres font certes que Sarlat restera définitivement une ville touristique ultra attirante mais ont en effet totalement enlaidi nos environnements urbains.

"No parking no business", du coup nous avons organisé le "business", sans penser à la vie, autour de parkings sans se soucier un moindre instant de l'homogénéité de l'ensemble chacun se focalisant sur son unité incapable de se rendre compte qu'en prenant du recul son unité se retrouve complètement noyée d'une hétérogénéité catastrophique chacun faisant son truc de son côté.

Oui les architectes recroquevillés sur eux-mêmes sont fautifs il n'y a pas photo et un métier d’État devrait constituer à homogénéiser notre environnement urbain. Mais on parle bien souvent d'abrutis incultes qui ont été placés là par réseau et non par compétence. Le jour où les rentiers apprendront à ne plus chercher d'emplois fictifs inutiles pour tout le monde, nuisibles pour nous autres surtout puisque utile pour leur image, but de la vie dépendante d'une pauvreté intellectuelle abyssale, apprendront à assumer ce qu'ils sont le monde sera peut-être sauvé.
a écrit le 03/06/2019 à 11:33 :
Actualité oblige, je lis Notre-Dame de Paris et votre article de2014 et je m'aperçois que Michel Serres faisait la même analyse que Victor Hugo sur l'écriture qui a tué l'architecture

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