[SÉRIE D'ÉTÉ] Béatrice de Montille : dialogue avec une entrepreneure chevronnée

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(Crédits : Béatrice de Montille)
OPINIONS. Chaque jeudi jusqu'à fin septembre, l’entrepreneur bordelais Guillaume-Olivier Doré (@go_dore) dialogue dans La Tribune avec un ou une entrepreneure chevronnée, ces "gorilles à dos argenté" et autres "amazones de l'entrepreneuriat". L'occasion de prendre du recul pour déguster quelques conseils de vénérables anciens sur le monde de l'entreprise. Huitième épisode avec Béatrice de Montille, fondatrice de Merci Maman.

Aujourd'hui c'est Béatrice de Montille qui est passé sur le (gentil) grill de mes questions. Quand on regarde le CV de Béatrice, cette impression de perfection et de logique saute aux yeux pour celle qui vient de mettre un pied dans la politique locale lyonnaise. Pourtant, c'est en traquant les signaux faibles de son parcours qu'on y décèle que les ressorts du succès de son aventure entrepreneuriale se sont installés dans son inconscient bien avant. Alors oui, son 5e bébé a été distingué par the Queen Elizabeth herself, mais ça n'est pas un hasard...

Tours, Lyon, Limoges, Aix, Londres... Béatrice, que j'ai découverte à travers nos réseaux d'entrepreneur(e)s communs, offre un  angle de vision très différent, plus international. Et surtout avec plus de recul : elle a quitté volontairement le pilotage opérationnel de son entreprise pour de consacrer à la politique locale. Et, comme tout entrepreneur, déchirée entre le fait de perdre le contrôle et la conscience aiguë que c'est ce qu'il fallait à sa boîte pour devenir une belle PME. Cette phase, telle le départ de son enfant à la majorité, elle en a tiré une philosophie et un recul précieux.

Du coup on échangé par mail, sms et au téléphone (le décalage horaire, toussa toussa).

A ma traditionnelle question "qu'est ce qui t'énerve le plus dans la crise actuelle ?", c'est le fameux "helicopter money" qui lui est venu en tête directement. "Tout cet argent qui tombe du ciel !"

"L'implantation de Merci Maman rend passionnante l'observation des comportements des consommateurs et de nos équipes ainsi que les choix des dirigeants politiques à travers l'Europe notamment. Chacun a réagi différemment, avec sa culture, son histoire, ses repères. En Angleterre par exemple, l'Etat a choisi de mettre en place un chômage partiel comme en France mais plus encadré, plafonné à 2.500 £ par mois et déclenché seulement à partir de trois semaines d'arrêt d'activité.

La France a choisi d'aider massivement les entreprises et nous avons été les premiers chez Merci Maman à bénéficier des aides proposées par l'Etat, que ce soit le chômage partiel ou le PGE. Notre chiffre d'affaires s'est effondré au début du confinement et nous avons dû fermer notre atelier français quelques semaines. A ce moment là, nous avons apprécié le soutien de l'Etat et des banques. C'était un immense soulagement et un sacré privilège. Je mesure la chance d'avoir entrepris dans un pays comme la France", explique Béatrice de Montille, avant de préciser sa pensée :

"Par contre je regrette le fait que nous ayons eu ce sentiment d'argent facile ! Je suis inquiète pour le dernier trimestre de l'année et pour 2021 car les prêts accordés vont devoir être remboursés, les nombreuses aides vont devoir s'arrêter et je crains que ce soit difficile pour un grand nombre d'entreprises. Je crains que cela pèse sur les générations futures. Nous parlons sans cesse de la planète que nous allons laisser à nos enfants, il y a une véritable prise de conscience écologique et c'est indispensable, mais quand il s'agit des dettes que nous allons laisser derrière nous et de l'impact sur l'économie, j'ai le sentiment que personne ne le voit. J'avoue que moi, cela me préoccupe. "

A son unique conseil concret à un entrepreneur assez fou pour se lancer maintenant, j'en ai eu deux (pour le même prix) : "D'abord, assurez-vous que vos marges sont suffisantes, que vos prix sont assez élevés. Le cash que vous dégagerez vous permettra d'investir dans de nouveaux projets de croissance et offrira stabilité et pérennité à votre entreprise. J'aime ce dicton anglais "turnover is vanity, profit is sanity, sash is king". Tout est dit !"

"Mon deuxième conseil est de ne pas vous laisser uniquement séduire par l'excitation des levées de fonds ! Gardez la tête froide et soyez plutôt concentrés sur la satisfaction de vos clients. Ce sont eux qui vous feront vivre avant tout ! Soyez à leur écoute car ce sont leurs retours qui vous permettront d'affiner votre projet, de perfectionner votre offre. Certains projets ne peuvent voir le jour sans levées de fonds, mais la réussite de votre entreprise ne dépendra pas des montants que vous avez réussi à lever mais bien du chiffre d'affaires et des profits que vous allez réussir à générer grâce à vos clients."

Précieux : la meilleure levée de fonds est celle qui vient de votre CA.

Son secteur d'activité du moment, pour investir, pour entreprendre, elle n'en a pas vraiment : "Je suis plutôt à la recherche d'entrepreneurs lyonnais avec lesquels je partage des valeurs qui me sont chères. Je suis sensible à l'humilité, à la bienveillance, au collectif tout cela couplé bien entendu avec de l'audace. Je crois que l'entrepreneur joue bien évidemment un rôle économique mais surtout un rôle social. Quand je me retourne sur l'aventure Merci Maman, évidemment je suis fière des boites orange expédiées à travers l'Europe et dans le monde entier, mais plus encore des 50 emplois que nous avons créés. Je suis aussi sensible à l'ambition en terme de démarche RSE des associations ou entreprises dans lesquelles j'ai souhaité m'investir ou investir."

Sa méthode miracle pour relancer des équipes rincées et inquiètes dans ce bazar ?

"J'avoue être préoccupée par la rentrée et par la difficulté des gens autour du moi à revenir au travail. On a goûté au télétravail, on nous a fait rêver du monde de demain, mais je crois qu'il faut avant tout être pragmatiques et être conscients du rôle que nous jouons dans la société, chacun à notre place, aujourd'hui. Notre pays et nos entreprises ont besoin que nous nous remettions sérieusement au boulot ! Ensemble ! Après les "burn-out", on entend maintenant parlé de "burn-in", il s'agit des personnes qui n'arrivent pas à revenir travailler. Je crois qu'il faut qu'on prenne conscience de la chance que nous avons et que nous nous donnions un petit coup de pied aux fesses ! Excusez-moi l'expression. Dans beaucoup de secteurs, nous allons continuer à être en concurrence avec l'étranger et nous devrons redoubler d'efforts pour être innovants, compétitifs et à l'écoute de nos clients."

Et le facteur clef de succès d'une reprise économique en V d'après toi ?

"Ayant commencé mon aventure entrepreneuriale en Angleterre, il y a deux choses qui m'ont fascinée chez les anglais : leur pragmatisme et leur « can-do attitude ». Tout est possible à qui rêve, ose et travaille."

"Believe" comme disait le philosophe !

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