Quand le Covid-19 impacte la rémunération des dirigeants des grandes sociétés

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(Crédits : Kedge BS)
OPINIONS. La question de la rémunération des dirigeants des grandes entreprises est remise sur le devant de la scène par la crise sanitaire et économique du Covid-19. Dans leur point de vue publié par La Tribune, deux professeurs d'économie de Kedge business school, à Bordeaux, Ali Dardour et Adam Elage, analysent trois facteurs d'explication des annonces de baisse de rémunération de certains dirigeants d'entreprise.

La crise sanitaire provoquée par le COVID-19 plonge les entreprises de toute taille dans l'incertitude en rendant leurs prévisions économiques de l'année 2020 obsolètes. Les dirigeants tentent d'imaginer des plans de continuité d'activité afin de limiter les impacts financiers et sociaux. Dans ce contexte sans précédent, en plus du sujet de distribution des dividendes par les entreprises, la question de la rémunération des dirigeants est remise sur le devant de la scène par les annonces volontaires de certains dirigeants à renoncer à une partie de leur rémunération pendant la période de confinement. Nous présentons certaines explications à ces annonces.

La première explication puise son origine dans des pressions institutionnelles à travers les conditions, non contraignantes à ce jour, définies par l'Etat pour pouvoir bénéficier des aides publiques (prêts garantis par l'Etat, report de charges sociales et fiscales, recours au chômage partiel). Parmi ces conditions, les dirigeants des entreprises qui souhaiteraient bénéficier de ces aides devraient renoncer à 25% de leur rémunération globale en cas de recours à des mesures de chômage partiel (déclaration de la secrétaire d'État Agnès Pannier-Runacher du 31 mars). A noter que lors de la crise financière de 2008, les dirigeants des entreprises aidées ont vu leur rémunération variable baissée, notamment dans le secteur financier. Le graphique ci-dessous montre que même pour les dirigeants des sociétés non-financières, la moyenne de la rémunération annuelle totale a diminué de 43% en 2009 par rapport à celle de 2007. Cette diminution est essentiellement liée à la baisse de 42% de l'attribution des rémunérations incitatives (variable annuel, stock-options et actions de performance) puisque la valeur moyenne de la rémunération fixe est relativement stable. Ceci démontre que l'effort demandé par le gouvernement est relativement modeste par rapport à l'ampleur de la crise sanitaire actuelle.

Graphique Kedge BS

A cette condition de baisse de la rémunération des dirigeants s'ajoute celle initialement annoncée par le Président de la république le 12 mars d'un appel à la modération quant aux versements des dividendes aux actionnaires. D'ores et déjà certaines entreprises annoncent renoncer aux aides de l'Etat et choisir une gestion individuelle de la crise (Total, Hermès, Danone, Publicis, STMicroelectronics) tout en contribuant à la solidarité nationale (Total verse 50 millions d'euros de bons d'essence à destination des soignants et Hermès 20 millions d'euros pour les hôpitaux de Paris) alors que d'autres ont suspendu le versement des dividendes au titre de l'exercice comptable de 2019 (1 milliard d'euros pour Safran, 1,4 milliards pour Airbus); d'autres entreprises ont réduit le montant des dividendes (Véolia, Bic, Michelin).

La seconde raison de ces annonces volontaires peut s'expliquer par l'ampleur de l'impact direct du COVID-19 sur les résultats comptables de l'entreprise. En effet, la réduction voire l'arrêt de l'activité productive limite drastiquement la capacité des dirigeants à atteindre un certain nombre d'objectifs quantitatifs et qualitatifs, qui leur avaient été assignés par leur conseil d'administration. Mécaniquement, la rémunération variable annuelle souvent fixées sur des critères comptables sera revue à la baisse. De même pour la valeur potentielle des rémunérations en actions (stock-options et actions de performance) qui sera affectée par la baisse des cours boursiers, mais cette perte n'est pas définitive tant que les actions ne sont pas vendues. A noter que la baisse des rétributions concerne également les hauts dirigeants et certains administrateurs de sociétés.

La troisième raison de ces annonces consiste à une stratégie de communication délibérée par les dirigeants et représente une manière de lier leurs sorts à la situation financière de l'entreprise. Les dirigeants occupent le devant de la scène pour montrer leur solidarité avec le pays et avec leurs salariés au chômage partiel qui auront des sacrifices à faire (perte d'une partie du salaire net, jours de congés posés pendant le confinement, etc.). La décision volontaire des dirigeants de renoncer à une partie de leur rémunération parfois couverte par le devoir d'exemplarité est aussi une façon d'éviter les critiques internes et externes des différentes parties prenantes (salariés, actionnaires, Etat, opinion publique, etc.).

Que ce soit de la part de l'Etat avec l'attribution conditionnelle des aides publiques contre la diminution des rémunérations des dirigeants ou la donation charitable et volontaire par ces derniers d'une partie de leur rémunération pour financer des actions de solidarité en relation avec le COVID-19, l'aveu est le même : c'est la reconnaissance des pratiques de rémunérations, qui malgré les avancées sur la transparence dans les rapports annuels, restent néanmoins questionnables. En résumé, dans ce contexte de crise, on associe les aides de l'Etat à une diminution de la rétribution du dirigeant, ce qui dénote en creux une appréciation négative de cette dernière. Si le législateur reconnaît une telle démesure en temps « hors-crise », alors pourquoi ne pas vouloir restreindre la rémunération des dirigeants ?

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Commentaires
a écrit le 15/05/2020 à 21:22 :
Avec la crise du covid, un vrai dirigeant ne doit pas oublier qu'en sacrifiant une partie de ses revenus, il peut financer la sauvegarde de quelques emplois, parfois des dizaines et même parfois des centaines.
Avec la crise du covid, la mauvaise santé financière de certaines entreprises va justifier des plans sociaux. Alors dans ce cas si la vrai motivation du dirigeant est le bien collectif de l'entreprise et bien il devra limiter les plans sociaux au strict nécessaire mais un dirigeant qui refuse de baisser sa rémunération prouvera simplement que son seul moteur est l’appât du gain et ce n'est pas ce genre de personnes dont le pays a besoin....
a écrit le 15/05/2020 à 12:38 :
Les rémunérations indécentes des dirigeants sont l'une des principales causes de haine du capitalisme et du libéralisme. Ce qui est sidérant, c'est qu'ils ne s'en rendent m¨^eme pas compte. Je défends le libéralisme, l'actionnariat de prise de risques et d'investissement dans l'entreprise, mais je ne peux pas comprendre comment on peut gagner 400000 € par mois et se regarder dans la glace quand on connaît le salaire d'une infirmière, d'un prof, d'un éboueur ou d'un agent des égouts.
Le job de patron est le plus passionnant de l'entreprise, et souvent le moins risqué. Les licenciements et les conflits sociaux sont délégués aux RH, la production aux opérationnels. Rien ne justifie ces émoluments, si ce n'est l'avidité des personnes en cause, et la concurrence entre ces prédateurs.
Réponse de le 15/05/2020 à 13:03 :
J'abonde totalement dans votre sens. Ce sont des véritables goinfres qui nous rappellent à longueur de journée les soit disant valeurs de l'entreprise où le mot solidarité est décliné à toutes les sauces mais qui à la fin de l'année s'augmentent en laissant la part congrue aux employés tout en vous rappelant sans rire que l'avancement de la société est due aux équipes.
Réponse de le 15/05/2020 à 13:41 :
Réponse @ la nuit transfigurée :

Tout-à-fait d'accord !
C'est vraiment bizarre que les capitalistes du monde entier s'obstinent à payer si cher les dirigeants de leurs entreprises, alors qu'il y a un si grand choix d'actifs et d'inactifs moins chers sur le marché de l'emploi.
Avec un petit effort et encore quelques questions de ce genre on finirait par comprendre ce qu'on appelle la loi du marché.
L'alternative est connue : pas de marché, la nomenklatura et sa "dictature du peuple" à la sauce kitsch … jusqu'à la faillite vénézuelienne.
Réponse de le 15/05/2020 à 16:09 :
Réponse @ Tototiti
Sans rire. Vraiment ?
Les retards aussi sont dus aux équipes. Et dans les deux cas, il n'y a pas d'équipe sans chef.
a écrit le 15/05/2020 à 10:26 :
On peut jalouser les rémunérations de ces "grands" patrons qui bénéficient d'un marché des rémunérations du travail à l'image de travailleurs tout aussi indispensables mais beaucoup plus humbles; nous avons toujours tendance à assimiler cette "aristocratie" du mérite à celle de sang; ils ne sont pourtant pas responsables de la crise que nous traversons et qui est due à des décisions des dirigeants politiques qui n'ont pas, semble-t-il, les mêmes scrupules concernant leurs propres rémunérations.
Réponse de le 15/05/2020 à 12:46 :
A ma connaissance, et c'est public, les rémunérations des politiques n'ont rien à voir avec celles du patron de Sanofi et de ceux du CAC40 en général. Ce qui est fantastique, c'est de ne pas voir l'indécence ! Je répète que je défends l'entreprise, le capitalisme, mais pas celui-là !
15 200 € pour le président de la République et le Premier ministre,
10 100 € pour les ministres,
9 600 € pour les secrétaires d’État,
7 200 € pour les députés et sénateurs.

2018 La rémunération totale moyenne des présidents exécutifs du CAC 40 a en effet augmenté de 6% (à échantillon constant, de 12% en données brutes compte tenu de l'évolution des sociétés composant l'indice) à 5,8 M€, un nouveau record depuis la crise de 2008.
J'ai eu des PDG très compétents, investis, qui faisaient progresser l'entreprise, (30000 personnes) mais ils n'auraient jamais eu l'indécence d'avoir ce type de rémunérations. C'étaient des industriels, pas des vautours.
Réponse de le 15/05/2020 à 15:41 :
Que feriez vous de 400000 euros par mois? Et cela fait qq années que ces patrons ont de telles rémunérations. Poiur beaucoup , il s'agit d'une accumulation réunie au fil des années. Si c'est pour les réinvestir autant qu'ils laissent une partie de ces sommes directement dans leur entreprise, (ce qu'ils doivent faire mais en plus de leurs rémunérations et non en déduction) .En cette période de difficultés financières pour leurs salariés n'est ce pas concevable qu'ils limitent leurs salaires. Que les problèmes de pandémie ne soient pas de leur responsabilité, soit, mais à eux aussi de faire des "sacrifices" qui sont demandés à la majorité de la population. L'argumentaire qui veut que ces personnes sont plus intelligentes -donc mieux payées-que la moyenne ne tient pas, l'exemple se trouve dans les prises de décision de nos gouvernants qui sortent pour l'essentiel des mêmes institutions d'enseignement que les grands patrons.
Réponse de le 15/05/2020 à 16:04 :
@Verklarte: La différence entre dirigeants d'entreprise et dirigeants politiques est que les uns rendent des comptes et les autres non; les uns peuvent entrer PDG à leur conseil d'administration et en sortir virés, les autres sont confortablement installés dans leur mandat électif; je voudrais bien qu'on publie la liste des élus punis pour avoir adopté des budgets déficitaires hors crise conjoncturelle; la République (nous) est très généreuse.
a écrit le 15/05/2020 à 10:05 :
Si les gens qui gagnent énormément d'argent payaient leurs impôts comme tout le monde ces débats seraient grotesques, mais voilà plus on est riche et moins on en paye et de cette vérité que personne ne veut avouer par cupidité ou déplorable faiblesse découlent des rivières et océans d'hypocrisie dans laquelle on se demande comment tout ces gens pour ne pas se noyer. Ah ben si finalement ils se noient bel et bien dans leurs paroles.

Ensuite vous nous parlez de dirigeants mais desquels, des grands patrons à savoir ceux qui bossent effectivement, qui sont bien payés parce qu'ayant le dos large et servant de fusibles géants, ou bien des actionnaires dégénérés par leur pathologique cupidité en train d'anéantir notre monde ayant déjà ravagé l’Europe ? Parce que chacun des protagonistes mérite une analyse singulière tellement les situations sont différentes.

Mais à force de vouloir perdre le citoyen, de vouloir lui faire penser que l'économie c'est ultra compliqué qu'ils ne doivent pas s'y intéresser, les soldats néolibéraux sont également complètement perdus dans leurs démonstrations qui de ce fait n'ont plus ni queue ni tête et faut faire systématiquement avec.
Réponse de le 15/05/2020 à 10:27 :
@citoyen blasé
Les hautes rémunérations ne me poseraient aucun problème dans un système où n'existeraient pas l'évasion et l'optimisation fiscale, les paradis fiscaux, serait rétabli l'impôt sur la fortune ET un taux marginal d'imposition à 90%.
"Toute fortune étant suspecte par nature"...Si le travail honnête enrichissait, il me semble qu'il y a longtemps qu'on s'en serait aperçu.
Toute action qui permet de faire participer une partie des "fortunes" au bien collectif est positive.
Réponse de le 15/05/2020 à 15:08 :
"Toute action qui permet de faire participer une partie des "fortunes" au bien collectif est positive. "

Malgré tout je fais le distinguo par exemple entre des joueurs de foot qui gagnent plusieurs millions par mois mais honnêtement et en travaillant beaucoup et la finance qui gagne des millions par jour en regardant des chiffres monter tout en détruisant tranquillement notre monde.

Que le travail soit récompensé et que ceux qui travaillent beaucoup essayent de gruger me semble normal, que par contre ce soient ceux qui travaillent le moins qui non seulement gagnent le plus mais en plus dictent à nos politiciens comment nous devons vivre est inacceptable.
a écrit le 15/05/2020 à 9:34 :
aucun patron et cadre dirigeant d'un grand groupe ne mérite les revenus qui leur sont attribués.Gagner 15 millions d'euros ou 5 millions d'euros c'est du vol organisé au mépris de l'avenir de l'entreprise et de ses salariés au bas de l'échelle.
Réponse de le 15/05/2020 à 11:07 :
100% d'accord avec Azert : la rapacité ça finit par faire beaucoup de mal.
Et pas besoin d'en faire une thèse à la Science Pipeau.

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