Qapa : de l'ambition de tuer le chômage à celle de digitaliser l'intérim

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Stéphanie Delestre
Stéphanie Delestre (Crédits : Agence APPA)
Alors que l'entreprise Qapa ouvre un bureau à Bordeaux, Stéphanie Delestre, la CEO de cette plateforme digitale de recrutement en intérim, était l'invitée du Petit déjeuner de La Tribune organisé en partenariat avec le Crédit agricole Aquitaine, ce 17 décembre 2019. Avec l'énergie et le franc-parler qui la caractérisent, la dirigeante est revenue sur l'histoire, la trajectoire et les objectifs de Qapa et a livré son analyse du marché de l'emploi tricolore.

Néé à Paris en 2011 de l'ambition de "tuer le chômage grâce à des algorithmes", Qapa est devenue une plateforme numérique de recrutement spécialisée dans le secteur de l'intérim. Ses 80 salariés se partagent entre Paris et Grenoble, où la société a implanté un bureau dédié à la R&D dès 2017. Deux ans plus tard, c'est à Bordeaux que Qapa ouvre un bureau, centré sur la fonction commerciale, qui doit monter rapidement à une cinquantaine de collaborateurs. Stéphanie Delestre, la co-fondatrice et CEO du projet, a retracé son parcours et les raisons de ce pivot stratégique lors du Petit déjeuner de La Tribune, animé par Mikaël Lozano et organisé en partenariat avec le Crédit agricole Aquitaine, à l'Intercontinental Bordeaux - Le Grand Hôtel, ce mardi 17 décembre 2019.

Stéphanie Delestre Qapa

Mikaël Lozano et Stéphanie Delestre (crédits : Agence APPA)

Stéphanie Delestre a grandi à Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), élevée par une mère seule. "J'en garde un très bon souvenir. On vivait bien à Vitry à l'époque sans communautés et avec un grand sentiment de liberté et une envie de changer le monde", se souvient la cheffe d'entreprise. Elle entre dans le monde professionnel au début des années 1990 par des postes de coupeuse de fleurs d'oignons, de vendeuse et de téléopératrice avant de rejoindre le groupe Bouygues où elle restera 15 ans chez Eurosport puis TF1 : "J'y ai appris beaucoup de métiers complémentaires avec des gens extraordinaires, ça a été la meilleure des écoles". S'en suit une expérience en Allemagne à Hambourg au sein de la startup Qype de 2007 à 2010.

Le choc du marché de l'emploi français

C'est à son retour en France que Stéphanie Delestre a l'étincelle de laquelle naîtra Qapa en constatant l'ampleur du gouffre qui sépare le plein emploi allemand du chômage persistant français :

"Mon passage par Pôle emploi a été un choc avec cet enjeu incroyable d'avoir autant de personnes qui cherchent des emplois quand, dans le même temps, les chefs d'entreprise n'arrivent pas à recruter. Il y avait donc quelque chose à faire. Pour créer une startup, il faut quatre éléments : un gros marché ou un gros problème ; une bonne équipe ; des idées pour réussir à craquer ce marché ou ce problème ; et du temps et de l'envie. J'avais ces quatre éléments et c'est de cette coïncidence qu'est née Qapa."

Stéphanie Delestre Qapa

Stéphanie Delestre (Agence APPA)

L'idée de départ est alors de "tuer le chômage grâce à des algorithmes qui rapprocheront l'offre de la demande, une envie folle de réussir et des nuits entières passées dans une cuisine à coder". Les fonds d'investissements répondent présents - offrant à Stéphanie Delestre et son équipe "un cadre avec des réunions, des objectifs et des comptes à rendre tous les mois, ce qui est une grande force" - et les premiers résultats suivent. "On connaît une croissance fulgurante jusqu'à atteindre 4 millions de candidats inscrits, ce qui nous dote de la plus vaste cvthèque française après Pôle emploi", raconte Stéphanie Delestre, qui poursuit :

"Puis le problème du modèle économique se pose avec quinze modèles testés et plus de trente tarifs expérimentés. On voit le premier million d'euros rentrer mais on s'est rendu compte que le plus difficile viendrait après parce que le marché que nous visions était trop petit. Le concept fonctionnait mais les résultats n'étaient pas à la hauteur de nos ambitions. On s'est donc pris un premier mur. J'ai vécu un grand moment de solitude, de doute et de nuits blanches à m'autocritiquer pendant plus d'un an sans savoir où je me situais sur le pont : fallait-il s'arrêter et faire demi-tour ou continuer pour tenter de traverser ce pont ?"

Ces souvenirs font remonter une émotion certaine chez la cheffe d'entreprise qui, en plein doute à l'époque, décide de changer son fusil d'épaule pour viser plus grand.

Le pivot stratégique vers l'intérim

C'est en 2016, en discutant avec des clients, dont Airbus, que Stéphanie Delestre prend conscience de l'ampleur du marché de l'intérim :

"On parle d'un marché de 25 Md€ pour la France et de 110 Md€ pour l'Europe ! C'est considérable et pour l'attaquer nous avions déjà le sourcing des profils et les algorithmes de matching entre intérimaires et employeurs. Il ne manquait plus que l'administratif et le judirique. En une heure j'ai décidé d'y aller et j'ai divisé l'équipe en deux pour aller tester des agences d'intérim classiques : la moitié en tant qu'intérimaires, l'autre en tant qu'employeurs. Le résultat c'est que l'expérience client n'était pas top et qu'il y avait la place pour digitaliser le secteur sans chercher à tout révolutionner."

Stéphanie Delestre Qapa

Stéphanie Delestre (crédits : Agence APPA)

Trois ans plus tard, Qapa a trouvé son modèle économique. "On n'est plus une startup mais bel et bien une scale-up avec la croissance qui est notre focus", insiste la CEO. La logique est la même que celle d'une agence d'intérim classique. Qapa se rémunère par une commission perçue auprès de l'employeur sur le salaire brut chargé de l'intérimaire recruté. "La principale différence c'est qu'on est beaucoup moins cher, car on a moins de frais de structure et beaucoup plus rapide grâce à nos algorithmes", précise Stéphanie Delestre qui avance les chiffres suivants :

"En Ile-de-France, sur des secteurs tels que la logistique, l'industrie et l'hôtellerie-restauration, 71 % des offres publiées reçoivent un profil pertinent en moins de 4h. Hors Ile-de-France, tous secteurs confondus, on est à 51 % en moins de 4h. Notre record c'est 30 minutes entre la publication de l'offre et la présentation de l'intérimaire dans le restaurant, toutes les formalités faites à distance en quelques clics en quasi-temps réel !"

La décision de déconcentrer l'entreprise a répondu aux difficultés de recrutement éprouvées sur le marché de l'emploi francilien. "A Paris, on était arrivé à un point où il n'y a plus de développeurs informatiques disponibles ou alors à des prix invraisemblables. En 2017, on a donc choisi Grenoble qui dispose de formations très performantes pour installer notre équipe R&D qui compte aujourd'hui 20 personnes. Et c'est la même logique qui prévaut aujourd'hui pour l'installation à Bordeaux de nos profils commerciaux alors qu'on se fait essorer à Paris. On a choisi Bordeaux pour les bons profils disponibles, la LGV, l'écosystème et la douceur de vivre !", fait valoir Stéphanie Delestre.

Quand le marché de l'emploi s'inverse

L'équipe bordelaise de Qapa compte déjà une dizaine de personnes et recherche des profils commerciaux de tous horizons : juniors, seniors, avec ou sans diplômes, avec ou sans expériences, etc. "On est sur un marché pénurique de l'emploi qui tend à faire tomber les préjugés et laisse plus de place aux compétences réelles des candidats. On s'inscrit pleinement dans cette logique en recherchant des profils qui ont un 'growth mindset', un état d'esprit de développement et l'envie d'apprendre et de progresser", assure la CEO.

Plus largement, elle revient sur la réalité du marché de l'emploi en France : "Tout le monde se concentre sur les CDI et tout le monde pense que tout le monde est en CDI mais la réalité c'est que 92 % des contrats signés en France en 2019 sont des CDD et des intérims. Le marché de l'emploi est très flexible et se concentre sur ces contrats courts !" Et pourtant le marché semble s'est être inversé au cours des quatre dernières années selon la cheffe d'entreprise : "Avant les entreprises avaient la main sur le recrutement mais aujourd'hui c'est bien souvent le candidat qui a le pouvoir dans beaucoup de secteurs. On dénombre au moins une cinquantaine de métiers pénuriques dont les chauffeurs poids lourd, coiffeurs, bouchers, caristes, préparateurs de commandes, gestionnaires de paie, aides soignants, etc. Des métiers dont on parle peu mais qui font tourner les entreprises."

Et Stéphanie Delestre d'adresser quelques conseils aux entreprises qui ont du mal à recruter :

"Il faut être au clair avec soit-même sur ce qu'on cherche et pour combien ; rédiger des offres d'emploi les plus précises et réalistes possibles ; utiliser les bons outils pour les diffuser ; aller vite parce que les bons profils ne restent pas disponibles longtemps et que les périodes d'essais sont faites pour ça ; à l'inverse, quand il y a un doute sur la personne, on ne la garde pas, les périodes d'essais sont faites pour ça aussi. Enfin, surtout quand vous n'êtes pas un grand groupe, il faut mettre en avant la culture de la boîte, valoriser l'histoire de l'entreprise, faire du storytelling, des portraits de collaborateurs parce que les jeunes générations veulent savoir pour qui et pour quoi elles travaillent !"

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Commentaires
a écrit le 22/12/2019 à 14:01 :
Bof ! Une agence d'intérim de plus pour exploiter, pauperiser, précariser. Les agences d'intérim sont des sangsues, des "hommes de main" qui font le sale boulot pour le maître qui les emploie.
Au final, tout cela coûte des fortunes, dont le but est de maintenir les gens dans la pauvreté, l'incertitude, la dépendance de façon à les contrôler. Il n'y a pas d'autres raison à l'existence de ces officines .

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