Quand les PME de Nouvelle-Aquitaine misent sur le coopératif (1/10)

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Avec 170 salariés, l'entreprise de sous-traitance électronique Synergy est la plus grande Scop d'Aquitaine
Avec 170 salariés, l'entreprise de sous-traitance électronique Synergy est la plus grande Scop d'Aquitaine (Crédits : Thibaud Moritz / Agence APPA)
Leur nombre a doublé en quinze ans si bien que les sociétés coopératives et participatives (Scop) ou d’intérêt collectif (Scic) emploient désormais 6.500 salariés en Nouvelle-Aquitaine ! De toutes tailles et opérant dans des secteurs extrêmement variés, ces entreprises revisitent leur rapport à leurs salariés, à l’économie et à leur territoire.

Un bureau d'expertise écologique, une entreprise de charpenterie, une école Montessori, un cabinet d'architecte, un sous-traitant électronique ou encore un studio de jeu vidéo : toutes situées en Nouvelle-Aquitaine, ces entreprises ont pour point commun d'être des Scop, des sociétés coopératives et participatives. En clair, elles sont détenues majoritairement par leurs salariés. Ce sont des entreprises comme les autres ou presque. Au statut classique de SA, SAS ou SARL, vient en effet se greffer un statut coopératif qui prévoit notamment l'élection du dirigeant, la consultation de tous les salariés-associés selon le principe d'un associé = une voix et un partage équitable du profit avec en moyenne 45 % du résultat affecté aux réserves impartageables de l'entreprise. Résultat : leur taux de survie à trois et à cinq ans est supérieur aux entreprises classiques tandis que le turnover est en général inférieur. Qu'il s'agisse d'une création ex nihilo, d'une transmission d'entreprise, de la reprise après une faillite ou de la transformation d'une association, les Scop, et leurs petites sœurs les Scic (sociétés coopérative d'intérêt collectif) ont de multiples occasions d'éclore. La Nouvelle-Aquitaine en compte désormais plus de 400, soit deux fois plus qu'en 2003.

Des acteurs de l'économie sociale et solidaire

"Les Scop ont le vent en poupe parce qu'elles s'inscrivent pleinement dans l'économie sociale et solidaire et elles le prouvent au quotidien. Fonctionnement démocratique, échelles de salaires plus resserrées, affectation de leurs résultats aux réserves et aux salariés : c'est cela qui définit les Scop, bien plus que la nature de leur activité", résume Marc Amorena, le directeur de l'Union régionale des Scop d'Aquitaine (lire ci-dessous).

Ces dernières emploient en moyenne une quinzaine de salariés mais certaines vont bien au-delà et dépassent la centaine de salariés. Et la dimension coopérative ne s'arrête pas aux portes de l'entreprise puisque les Scop ont tendance à davantage échanger entre elles que des entreprises lambda tout en acceptant de verser chaque mois 0,3 % de leur masse salariale à l'Union sociale des Scop afin de financer des outils financiers dédiés tels que des prêts participatifs (Socoden),  des interventions en capital (Scopinvest) ou des garanties, des avances de trésorerie ou des crédits baux (Sofiscop). En contrepartie, l'accès aux levées de fonds et aux investisseurs traditionnels est quasi-impossible puisque les Scop n'offrent pas de plus-values, les parts sont revendues à leur valeur nominale et les salariés doivent détenir au moins 51 % du capital.

Pédagogie et formation

Cela permet aussi de financer l'accompagnement et la formation proposés par les Unions régionales parce que la création ou la transformation en Scop ne s'improvise pas et n'est pas une décision anodine tant du point de vue du dirigeant que des salariés-associés : "La Scop ne signifie pas la fin de la hiérarchie. C'est une entreprise, avec une organisation, souvent verticale, et un impératif de rentabilité économique. On dit souvent « tous associés, mais pas tous patrons !", etc c'est une réalité. Il y a donc un gros travail de pédagogie à mener et il faut prendre le temps de bien comprendre le fonctionnement et les implications des statuts", considère Marc Amorena. "Quand on passe en Scop, en tant que dirigeant on y laisse du pouvoir, mais on y gagne sur le plan humain et collectif, c'est indéniable", témoigne Sophie Humbert, dirigeante de la Scop O Tempora.

Que le basculement en Scop soit fondé sur des considérations purement pratiques ou sur des convictions idéologiques, il implique toujours d'importantes questions sur le plan du management. "Tout cela suppose beaucoup de pédagogie et d'explications des décisions qui peuvent parfois être clivantes. Certains voient ces moments de concertation comme un handicap pour l'entreprise, moi je pense que c'est une manière d'associer tout le monde en amont à la direction de l'entreprise. On ne perd pas forcément du temps mais on gagne en termes d'adhésion des salariés au projet commun", juge Bruno Fontan, le dirigeant d'Aquabio, cabinet d'expertise environnementale. Le, la ou les dirigeants doivent davantage expliciter les enjeux économiques et financiers de l'entreprise, permettant ainsi une plus grande appropriation par les salariés.

Aquabio

Une équipe de la Scop Aquabio sur le terrain (crédits : Aquabio)

Outre l'assemblée générale où chaque associé s'exprime sur un pied d'égalité, les Scop se distinguent aussi par le partage de leurs bénéfices qui, en règle générale, va d'abord aux réserves de l'entreprise (en moyenne 40 à 45 %), puis à la rémunération du travail, via l'intéressement et la participation, avant de rémunérer le capital.

Une logique de quasi service public

De leur côté, les Scic (sociétés coopératives d'intérêt collectif) portent une approche résolument collective en permettant d'ouvrir le capital à des acteurs de toutes natures : salariés, clients, bénévoles, collectivités territoriales, partenaires privés, associations, etc. Un outil parfait pour s'ancrer fortement au sein d'un territoire donné ou d'une problématique économique et sociale. C'est le cas d'Aptic, créée à Bordeaux en 2019, qui œuvre dans l'inclusion numérique, ou du centre de recherche Nobatek/INEF4, basé à Anglet, qui se spécialise dans la transition énergétique dans le bâtiment.

"Nous avons pu monter un fonds de dotation associant 31 mécènes du bâtiment pour porter des réflexions communes de R&D ce qui aurait été beaucoup plus compliqué en tant qu'entreprise classique ou association. La Scic nous positionne différemment vis-à-vis des associés, petits et grands : « Nous sommes à votre service mais d'abord au service de la transition énergétique du bâtiment ». Cet actionnariat multiple, et notamment la présence de la Région Nouvelle Aquitaine, rassure tous nos interlocuteurs", fait valoir André Falchi, le directeur général de Nobatek, assumant "un aspect idéologique qui promeut à la fois l'indépendance, la démarche collective et une volonté d'associer les collectivités locales à la vie économique. C'est aussi un vrai progrès en matière de coopération public-privé."

Enercoop Aquitaine

Les six salariés de la Scic Enercoop Aquitaine (crédits : Enercoop Aquitaine)

La logique est même poussée plus loin chez Enercoop Aquitaine où Mathilde Plaineau, l'une des six salariés, se positionne sur le terrain d'un quasi service public : "La logique de la Scic est de promouvoir une nouvelle forme de service d'intérêt collectif local, appartenant plus directement et plus concrètement à tout le monde, plus démocratique et laissant plus de places aux citoyens." Enercoop compte 2.000 sociétaires en Aquitaine, qui sont à 90 % des particuliers clients et deux collectivités : la mairie de Saint-Aulaye et la mairie de Bègles depuis octobre 2019.

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Les sociétés coopératives de Nouvelle-Aquitaine en chiffres :

  • 403 sociétés coopératives sont présentes dans la grande région dont 176 en Aquitaine, 165 en Poitou-Charentes et 62 en Limousin.
  • Elles représentent 6.500 emplois dont 2.800 en Aquitaine, à peu près autant en Poitou-Charentes et 900 en Limousin.
  • Le nombre de sociétés coopératives en Aquitaine a doublé depuis 2003.
  • La taille moyenne de ces entreprises est d'une quinzaine de salariés allant de deux collaborateurs à plus d'une centaine.
  • En France, les sociétés coopératives emploient 60.000 salariés et visent la barre des 70.000 salariés d'ici fin 2020.

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TROIS QUESTIONS A Marc Amorena, directeur de l'Union régionale des Scop d'Aquitaine

Marc Amorena

Marc Amorena, directeur de l'union régionale des Scop d'Aquitaine (crédits : Thibaud Moritz / Agence APPA)

La Tribune : Constatez-vous un engouement pour le statut de Scop et de Scic ces dernières années ?

Marc Amorena : Oui, sur le terrain, on constate une accélération depuis quatre ou cinq ans. Il y a un attrait naturel et le fait que nous avons mené un plan de développement du nombre d'entreprises et de leurs effectifs avec en particulier un focus sur la transmission d'entreprise. Quel que soit le profil des porteurs de projets, les Scop ont le vent en poupe parce qu'elles appartiennent pleinement à l'économie sociale et solidaire et elles le prouvent dans leur fonctionnement quotidien, leurs principes démocratiques, leurs échelles de salaires plus resserrées, l'affectation de leurs résultats aux réserves et aux salariés. C'est vraiment cela qui définit les Scop, bien plus que la nature de leur activité qui peut être très diverse.

Quelles sont les situations les plus courantes qui amènent à créer une société coopérative ?

Contrairement au reste de la France, en Aquitaine les créations de Scop ex nihilo ne sont pas majoritaires. Nous avons davantage de transmissions d'entreprises saines à la suite du départ en retraite du chef d'entreprises par exemple. Il y a aussi des cas d'entreprises en difficulté qui sont reprises par les salariés mais c'est plutôt rare. Enfin, il y a aussi des chefs d'entreprises qui décident de transformer leur entreprise en Scop. On en voit de plus en plus, ce sont des dirigeants qui se questionnent depuis plusieurs années sur leur gouvernance, leur solitude, leurs valeurs. Certains ont déjà un fonctionnement collégial et participatif et veulent aller plus loin en formalisant cette démarche. D'autres cherchent à fidéliser leurs équipes en les impliquant réellement dans la gestion de l'entreprise à travers la Scop. Enfin, il y a aussi des associations qui fonctionnent bien, atteignent une taille critique et se transforment en Scop tant pour des questions de financement et de fonds propres que de gouvernance.

Quels conseils donnez-vous aux porteurs de projets ?

En réalité, ce sont les mêmes que pour tous les créateurs d'entreprise : il faut avoir des compétences, un marché, un modèle économique, un gérant et de la détermination. Mais la cohésion au sein du groupe est encore plus importante dans le cas d'une Scop ! Une fois que ces ingrédients sont réunis, les unions régionales des Scop peuvent apporter un accompagnement, des financements, des garanties et des formations.

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Cet article est issu du dossier intitulé "Les PME de Nouvelle-Aquitaine misent sur le modèle coopératif", paru dans l'hebdomadaire de La Tribune du 29 novembre.

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