Objets connectés : pourquoi HU&CO est en liquidation judiciaire

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Les 2.700 m2 de locaux flambants neufs de Hu&Co, à Saint-Jean-d'Illac, près de Bordeaux, sont en train d'être vidés avant leur mise en vente par le mandataire judiciaire.
Les 2.700 m2 de locaux flambants neufs de Hu&Co, à Saint-Jean-d'Illac, près de Bordeaux, sont en train d'être vidés avant leur mise en vente par le mandataire judiciaire. (Crédits : PC / La Tribune)
Stoppée brutalement en plein développement. L’entreprise de fabrication d'objets connectés HU&CO (ex Climax Technologies), qui employait 30 salariés à Saint-Jean-d'Illac, près de Bordeaux, vient d'être placée en liquidation judiciaire. La PME industrielle n'a pas réussi à se financer malgré un carnet de commandes bien rempli et une usine neuve. Son dirigeant et fondateur, Romuald Vetro, revient pour La Tribune sur l'enchaînement financier qui a mené son entreprise à la faillite.

C'est dans ses vastes locaux, aussi neufs que vides, que Romuald Vetro a accepté de répondre aux questions de La Tribune. A l'extérieur une pluie battante, à l'intérieur un silence d'église. La liquidation judiciaire de Climax Technologies a été prononcée le 11 septembre dernier mettant fin à une trajectoire initiée en 2005 par ce jeune chef d'entreprise âgé de seulement 25 ans à l'époque. De quoi lui permettre "de réaliser ses rêves d'entrepreneur" : de 80.000 € les premières années, la PME est montée à 8,5 M€ de chiffre d'affaires et une quarantaine de salariés à son apogée fin 2017. Une période clef pour ce spécialiste des objets connectés, de la domotique et de la télésurveillance qui revendiquait alors un parc de 500.000 objets déployés en France et en Europe et se rendait au CES de Las Vegas pour gagner en visibilité.

Lire aussi : Objets connectés : HU&CO va ouvrir une usine à Saint-Jean d'Illac et recrute

Rentable et forte de son succès commercial, Climax Technologies est rebaptisée HU&CO et rapatrie en France la fabrication de ses produits qui était jusque-là réalisée en Chine et à Taïwan. L'entreprise s'installe à Saint-Jean d'Illac où elle acquiert l'ancien terrain de Zodia Nautic : 10.000 m2 entre l'avenue de Bordeaux et des parcelles boisées . Elle y surélève un bâtiment existant pour y poser ses bureaux sur 500 m2 et y fait construire une usine de 2.200 m2. "A terme, ce seront quatre lignes installées pour une capacité de 800.000 objets connectés produits chaque année. Ce projet permettra la création de 50 emplois supplémentaires d'ici 2020 et est soutenu par l'Etat, le Conseil régional de Nouvelle-Aquitaine ainsi que de nombreux partenaires financiers", se félicitait Romuald Vetro en janvier 2018.

Un peu moins de deux ans plus tard, les bureaux sont vides, la trentaine de salariés restants ont été licenciés et la seule ligne de production installée sans jamais être mise en marche est en train d'être démontée. Comment cette entreprise prometteuse en est-elle arrivée là ?

Une levée de fonds qui va dans le mur

"Début 2018, nous avions des contrats signés pour 11 M€ de produits. Avec nos fonds propres, nos financements bancaires et des subventions, nous avions financé la construction de l'usine, les recrutements et la ligne de production. Il nous restait à financer les matières premières pour lancer la fabrication. J'ai donc cherché à lever des fonds", rembobine Romuald Vetro. HU&CO avait besoin de réunir entre 3,7 M€ et 4,9 M€ à l'automne 2018 mais, après de longs mois de discussions, aucun acteur financier n'a donné suite.

"Nous avons rencontré les principaux fonds de la tech, de l'IA et des fintech mais notre principal défaut était de générer du chiffre d'affaires et d'être une entreprise rentable. Les 25 fonds sollicités, sans exception, nous ont donc rangé dans la case 'entreprise industrielle' en nous expliquant qu'ils ne financent pas ce type de projet. Ces fonds cherchaient une rentabilité de 25 à 30 % et des investissements immatériels quand nous proposions 20 à 25 % avec des investissements corporels en dur. Ils ne connaissent pas bien l'industrie et ne veulent pas y aller", poursuit le chef d'entreprise. Une véritable douche froide pour Romuald Vetro qui ne trouve pas plus de soutien du côté de ses partenaires comme Bpifrance, dit-il.

HU&Co logo

La nouvelle identité visuelle de HU&CO présentée début 2018.

Une prise de conscience trop tardive

En septembre 2018, le cercle vicieux s'est enclenché et la situation devient critique. Le carnet de commandes continue d'enfler pour atteindre 14 M€, toujours d'après son dirigeant, mais faute de ligne de production opérationnelle et approvisionnée, la production ne peut pas suivre et le chiffre d'affaires tombe à 5,4 M€ (-38 % sur un an). Romuald Vetro se tourne alors vers de grandes entreprises industrielles pour discuter d'un rachat partiel ou total de HU&CO. Mais malgré des marques d'intérêts avancées d'une poignée d'entre elles, aucune ne donne finalement suite. Il était sans doute déjà trop tard.

"Les industriels ont considéré que nous étions en retournement et ils n'investissent pas dans ce type d'entreprise. On s'est donc tourné en dernier ressort vers des fonds de retournement au printemps 2019 mais il était vraiment trop tard. Résultat : à l'issue d'une période de conciliation de cinq mois pour étaler les paiements et d'une dernière réponse négative, l'entreprise a été liquidée le 11 septembre", conclut Romuald Vetro, qui n'estime pas avoir cédé aux sirènes de l'hypercroissance quitte à mettre en danger son entreprise. "La levée de fonds était indispensable car nos clients - des grands comptes français de la banque, des assurances et des télécoms - exigent du made in France pour des raisons évidentes de cybersécurité. Il fallait donc financer le rapatriement de la production en France, ce n'était pas possible autrement", assure-t-il.

Romuald Vetro HU&CO

Romuald Vetro, lors d'un évènement organisé par La Tribune, en janvier 2018 (crédits : Agence APPA).

"Une startup industrielle ne peut pas se financer en France"

Pour autant, Romuald Vetro ne cherche pas se dédouaner et reconnaît sa responsabilité finale en tant que chef d'entreprise. "Ma principale erreur est de ne pas avoir réalisé une première levée de fonds plus modeste en 2017. Cela m'aurait permis de beaucoup apprendre sur ces processus financiers et de trouver un partenaire de nature à rassurer tout le monde. Les choses auraient peut-être été différentes", explique-t-il avant de regretter l'absence de solutions financières pour les PME industrielles en croissance.

"J'ai peut-être péché par naïveté mais je me suis heurté à une réalité : une startup industrielle aujourd'hui ne peut pas se financer en France ! Personne ne veut mettre un sou dans votre outil de fabrication. Certaines personnes m'avaient alerté sur cette difficulté mais je ne les ai probablement pas suffisamment entendues. Le fonds NACO lancé par la Région Nouvelle-Aquitaine répond précisément à cette problématique mais, il y a deux ans, il ne fonctionnait pas encore", regrette Romuald Vetro.

Vente à la découpe des actifs de l'entreprise

L'ex dirigeant de HU&CO reconnaît aussi un manque de culture financière : "J'ai parlé aux investisseurs de mon projet, des mes salariés, de mes lignes de production alors qu'ils ne s'intéressent qu'aux ratios de risques et de rentabilité. Le reste ça ne les intéresse pas." Et au risque de refaire l'histoire, Romuald Vetro en est convaincu : "Si j'étais allé voir directement les industriels un an plus tôt, on aurait probablement été racheté et filialisé et on serait toujours en activité aujourd'hui."

Aujourd'hui, les actifs de l'entreprise sont entre les mains d'un mandataire judiciaire. Plusieurs acquéreurs potentiels se sont manifestés pour une vente à la découpe de l'activité, des brevets, des fonctions applicatives et logicielles, du foncier et du bâti. Les clients, eux, se retrouvent dans l'impasse la plus totale puisque les applications domotiques de HU&CO ne fonctionnent plus.

Du côté de la mairie de Saint-Jean-d'Illac, qui avait accueilli avec beaucoup de satisfaction en 2017, l'installation de cette entreprise promettant 70 emplois qualifiés, la déception est partagée. Cependant, le maire Hervé Seyve n'est pas inquiet quand à l'avenir du site même s'il restera vigilant : "Nous avons une liste d'attentes d'entreprises souhaitant s'installer à Saint-Jean-d'Illac équivalant à 50.000 hectares donc le site de Hu&Co trouvera preneur mais nous aurons notre mot à dire : il n'y aura pas de logistique ou de marchand de voitures, si c'est le cas, nous préempterons !"

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Commentaires
a écrit le 16/11/2019 à 7:58 :
Pour avoir été client (satisfait) de Climax Technologie devenue Hu & Co, je déplore cette brutale issue qui place l'ensemble des nombreux foyers équipés du dispositif d'alarme VESTA dans l'obligation de procéder au remplacement total de leur coûteuse installation. Et ce uniquement à cause de la désactivation de l'application Home Notification... Je ne veux pas accabler ce jeune et dynamique chef d'entreprise qui vit-là un très douloureux épisode. Je souhaite simplement éviter aux nombreux clients un mauvais gâchis et un surcroît de dépenses pour changer les installations. Mr Vetro peut-il aider ses clients à remettre en place une application ? Je suis prêt à l'y aider.
a écrit le 15/11/2019 à 12:10 :
Pour avoir participé au projet, Romuald Vetro était un vrai capitaine, très dommage que sa vision n'est pas percée auprès des investisseurs.

Des collègues très compétents, un CTO plein de bonne volonté mais pas au niveau...

Une belle aventure qui prend fin
a écrit le 13/11/2019 à 9:40 :
C'est vraiment dommage, car pour avoir participé un peu au projet, Romuald Vetro avait une réelle vision de ce que devrait être la sécurité et la domestique dans quelques années. Son projet était cohérent et novateur, la protection des données personnelles était au centre de la solution et c'est vraiment regrettable que les investisseurs n'aient pas osés prendre le risque.
Cet article montre bien la dure réalité de vouloir être entrepreneur en France, nous avons de belles idées mais l'accompagnement financier est un parcours du combattant. Dans quelques années les GAFA sortiront certainement une solution comparable et la France aura pris du retard.
a écrit le 12/11/2019 à 16:53 :
Tout mon soutien pour une belle entreprise qui chute par manque de vision d investisseurs alors que la rentabilité est la...

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