Comment Al Capone a rapporté des millions de francs à l’Etat et aux armateurs bordelais

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Le sujet de Freddy Thomelin (notre photo) a fait salle comble hier soir à l'UGC Ciné Cité de Bordeaux.
Le sujet de Freddy Thomelin (notre photo) a fait salle comble hier soir à l'UGC Ciné Cité de Bordeaux. (Crédits : J. Philippe Déjean)
Le documentaire "Une histoire française de la prohibition" démontre, avec des documents d’archives rares et des témoignages percutants, que la prohibition de la vente d’alcool aux Etats-Unis a été un énorme jackpot pour la République française et en premier lieu pour une population déshéritée, celle de l’archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon, d’où est sorti Henri Morazé, le roi des bootlegers. Une épopée commerciale sulfureuse qui a aussi beaucoup profité à Bordeaux.

Dans un clip enregistré spécialement pour l'occasion, Wallès Kotra, directeur du pôle Outre-Mer de France Télévision, a rappelé aux spectateurs venus à l'UGC Ciné Cité Bordeaux visionner en avant-première le documentaire "Une histoire française de la prohibition", ce mardi soir, qu'il est essentiel pour la France des Outre-Mer d'être visible, ce qui est une condition nécessaire "pour être citoyen". Une façon semble-t-il d'évoquer la prochaine suppression de la chaîne France O des canaux hertziens de diffusion. Et de rappeler par la même occasion que Saint-Pierre-et-Miquelon, considéré comme la plus ancienne des ex-colonies françaises, est aussi une terre d'outre-mer.

Wallès Kotra a notamment été formé par Freddy Thomelin, journaliste installé à Bordeaux qui a eu de nombreux postes à responsabilité durant sa carrière, aussi bien dans les radios de service public (France Inter, France Info, réseau France Bleu) que privées (Sud Radio, RMC), et qui a passé trois ans à Saint-Pierre-et-Miquelon pour son travail de journaliste, ce qui lui a permis de rencontrer Henri Morazé, un acteur clé de cette époque.

Un archipel qui vivait dans une grande pauvreté

Pour mener à bien ce documentaire de 52 minutes, produit par la société bordelaise Prismédia, qu'il a écrit puis co-réalisé avec le Bordelais Carl Caniato, diffusé dimanche 17 mars sur France O, à 12 h 45, Freddy Thomelin a fédéré de nombreux soutiens, aussi bien saint-pierrais que bordelais. Parmi ces derniers il a pu compter sur Jean-Philippe Ballanger, le patron de Jock mais aussi de la distillerie de whisky bordelais Moon Harbour, qu'il a fait déguster, et Bruno Oddos, fondateur et dirigeant de l'enseigne bordelaise de hamburgers haut de gamme French Burgers.

Cette histoire française de la prohibition retrace le contexte historique de la prohibition (de 1920 à 1933 aux Etats-Unis, origine, effets), à l'aide d'images d'archives, avant de brosser le portrait d'un archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon rongé à la même époque par une pauvreté aussi intense que structurelle. Les pêcheurs de ce minuscule archipel français de 242 km2 et 5.000 habitants planté à l'entrée du Canada, au ras de Terre Neuve, ultime confetti tricolore de la gigantesque Nouvelle-France (8 millions de km2), vivent au début du XXe siècle sans liquidités, à crédit, car l'argent de la pêche à la morue ne leur est versé par les armateurs qu'une fois par an, après la revente de tous les poissons.

Quand l'administration fiscale française était aux anges

Aussi l'explosion de la contrebande de vins et spiritueux aux Etats-Unis et au Canada après le début de la prohibition de la consommation d'alcool va devenir une véritable aubaine pour Saint-Pierre-et-Miquelon, qui va se transformer en un gigantesque entrepôt à alcools. Non seulement la France n'interdit pas la consommation de vins et spiritueux mais elle va discrètement encourager l'explosion de cette activité logistique d'import-export d'alcool à destination de l'Amérique du Nord. Comme le soulignent les registres retrouvés dans les archives de l'archipel, ce commerce légal en France, pourtant surnommé "la fraude", fait exploser les compteurs et dope les prélèvements de taxes de plusieurs centaines de millions de francs par an.

Jean-Philippe Ballanger

Jean-Philippe Ballanger, cofondateur de Moon Harbour, en train de faire déguster son whisky bordelais hier soir à l'UGC Cinté Cité de Bordeaux (crédit J-Philippe Déjean).

Les Américains protestent et les Français les noient dans les méandres de leur administration, sans jamais donner le nom d'un bateau de contrebandiers. Tandis que le président de la République Alexandre Millerand s'inquiète en petit comité de la bonne santé de cette poule aux œufs d'or de Saint-Pierre-et-Miquelon. L'archipel, jusque-là oublié de tous, accueille soudain des milliers de bateaux américains et canadiens. Et pendant cette grosse dizaine d'années de prohibition, les armateurs bordelais vont massivement réarmer des goélettes chargées de vin, d'armagnac et de cognac à destination de Saint-Pierre-et-Miquelon. Une séquence dont témoigne Christophe Château au nom du CIVB, très attaché à ses convictions anti-prohibitionnistes.

Henri Morazé avait Al Capone à la bonne

Localement cette histoire va s'incarner dans un personnage central, tout droit sorti d'un roman de Blaise Cendrars : Henri Morazé, un jeune aventurier saint-pierrais qui va devenir l'un des plus puissants bootlegers (contrebandier) de l'époque de la prohibition, une star du redoutable "Boulevard du rhum", route maritime tracée dans les eaux internationales à proximité immédiate des eaux américaines. Et quand Henri Morazé évoque Al Capone, avec lequel il a traité de nombreuses affaires, c'est avec des étoiles dans les yeux, parce que Capone était un homme de parole...

Une qualité déterminante pour avoir une bonne réputation dans le commerce. Ce retournement de perspective, rendu vivant par une batterie de témoignages et de documents d'archives saisissants, est une des réussites de ce documentaire où l'on apprend beaucoup. Freddy Thomelin a bénéficié de nombreux appuis pour ce projet, avec la participation du CNC et de France Télévision, le soutien de la Collectivité territoriale de Saint-Pierre-et-Miquelon, de SPM Télécom, mais aussi de Bordeaux Métropole Energies/Régaz-Bordeaux/Gaz de Bordeaux, de la Procirep-Société des producteurs, de l'Angoa (Agence nationale de gestion des œuvres audiovisuelles), et du CIVB (Conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux).

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