Quand la responsabilité sociétale des entreprises n'est plus une option mais une obligation

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L'édition 2019 du Book Eco de La Tribune a été présentée jeudi 31 janvier dans les locaux de Kedge Business School, à Talence.
L'édition 2019 du Book Eco de La Tribune a été présentée jeudi 31 janvier dans les locaux de Kedge Business School, à Talence. (Crédits : Agence APPA)
Développement durable, impact social, transition écologique : ces enjeux doivent dépasser le stade des arguments cosmétiques et du green washing pour devenir la boussole stratégique des entreprises. Tant pour des raisons économiques et juridiques à court terme que pour éviter, à moyen terme, un effondrement du monde tel que nous le connaissons. Il reste à savoir si ce changement de cap interviendra à temps. Autant de sujets abordés lors de la soirée de lancement du Book Eco 2019 de La Tribune ce 31 janvier à Kedge Bordeaux.

"Comment allier innovation et responsabilité sociétale des entreprises pour incarner l'entreprise de demain ?" C'était le thème de la table ronde organisée par La Tribune en partenariat avec Kedge Business School Bordeaux et la Banque populaire Aquitaine Centre Atlantique à l'occasion de la sortie en kiosque du Book Eco 2019.

Book Eco 2019

Les quatre intervenants de la table ronde (crédits photos : Agence APPA).

Essilor et la mal-vision

Sans attendre les débats de la loi Pacte sur la mission sociale des entreprises, le fabricant français de verres de lunettes Essilor (70.000 salariés, 7,4 Md€ de chiffre d'affaires en 2017) s'est positionné sur l'impact social dès 2013. "L'entreprise, dans son ensemble, a pris conscience de l'impact social des lunettes qui sont un produit qui change la vie des gens", témoigne Xavier Galliot, directeur de la durabilité d'Essilor. "Le directeur général a fixé un objectif, celui d'éradiquer le mal-voir d'ici 2050, et a nommé un chief mission officier au comité stratégique qui est devenu son bras droit. Toutes les activités d'Essilor doivent désormais prendre en compte cette stratégie."

Xavier Galliot

Xavier Galliot, Essilor.

Et pour atteindre cet objectif ambitieux, Essilor doit s'adresser à un marché de 4 milliards de personne dont 2,5 milliards vivent dans les pays les plus pauvres où ils ne sont pas solvables et ne disposent pas des réseaux classiques de diagnostic. "Toute une division de l'entreprise a été mise sur pied pour développer le marketing inclusif et créer des solutions de prévention, de diagnostic et de fabrication compatibles avec ces marchés parfois très reculés en Afrique ou en Inde", poursuit Xavier Galliot.

Autre changement radical de cap, celui de Myriam Maestroni, la présidente fondatrice d'Economie d'énergie (200 salariés). Après 20 ans de carrière dans l'industrie du pétrole puis du gaz, elle crée en 2011 cette entreprise spécialisée dans le financement des travaux d'économie d'énergie qui compte désormais 700.000 rénovations énergétiques à son actif. "J'ai eu une prise de conscience en voulant répondre à la question 'comment changer nos comportements individuels tout en agissant collectivement sur des enjeux tels que l'optimisation des économies d'énergie ?' ", explique-t-elle. "Pour cela il faut trouver un modèle économique, il faut trouver des clients et convaincre ses interlocuteurs que nous faisons tous partie de la solution pour atteindre une société à 100 % d'énergies renouvelables."

Myriam Maestroni

Myriam Maestroni, président d'Economie d'énergie.

De son côté, Jean-Baptiste Sarlat se veut très pragmatique. "La rénovation du bâti et les solutions économes sont souvent plus chères et avec des retours sur investissement plus longz et des règles changeantes", pose le responsable croissance verte et croissance responsable au pôle développement durable du groupe BPCE. "Dans un marché bancaire mature et très concurrentiel, la RSE et le financement des transitions énergétique et sociale sont de très bons outils pour se différencier. D'autant qu'aujourd'hui, si on ne finance pas ces transitions, on ne finance plus rien ou presque !" Pour octroyer des financements à des particuliers ou des entreprises, la banque assure ainsi mesurer la rentabilité et le risque du projet "mais aussi sa résilience et son impact social et environnemental en y travaillant avec des partenaires extérieurs."

Jean-Baptiste Sarlat

Jean-Baptiste Sarlat, BPCE.

Urgence écologique et risques juridiques

Sulitest, pour "sustainability literacy test" : c'est le nom de l'outil mis au point par Aurélien Decamps, enseignant-chercheur à Kedge Business School, pour construire une base de connaissances communes autour du développement durable et de ses enjeux. "Comme les tests de compétence en langues, nous avons mis au point un test standardisé international pour s'assurer de la diffusion des savoirs sur le développement durable et la RSE dans les structures de formation et au sein des entreprises", explique l'enseignant. Sulitest, qui a été incubé par Kedge dans une logique d'innovation ouverte, est utilisé dans 800 universités de 68 pays. La balle est désormais dans le camp des entreprises qui doivent s'approprier cet outil et l'intégrer à leur processus de recrutement. "Cela commence à apparaître dans certaines entreprises. Guerlain, par exemple, envisage de le généraliser dans son parcours de recrutement", indique Aurélien Decamps.

Autant de pivots et d'innovation qui ne doivent rien au hasard mais tout à l'urgence climatique. "Le développement durable est une innovation planétaire et un nouveau paradigme éco-énergétique. Si on ne fabrique pas cette nouvelle économie, le risque principal c'est d'anéantir les conditions de vie que nous connaissons dans un espace temps assez court", remarque ainsi Myriam Maestroni. Une analyse partagée par Aurélien Decamps :

"Les systèmes économiques ne sont pas résilients et les courbes qui montrent que nous allons dans le mur sont exponentielles. L'innovation doit donc être rapide mais aussi frugale pour ne pas accélérer ce mouvement qui ne nous sauvera pas. L'économie circulaire, par exemple, est une bonne piste car elle innove dans la manière de collaborer en incitant des gens à se parler pour mutualiser, consommer moins et, accessoirement, améliorer leurs modèles économiques."

Aurélien Decamps

Aurélien Decamps, Kedge.

D'autant que, poursuit Myriam Maestroni, "le risque réel pour les entreprises, notamment celles liées à des activités polluantes, est de se retrouver dans dix ou quinze ans devant la justice pour crime contre l'Humanité. Cela signifie que ne pas se convertir à la RSE aujourd'hui, c'est prendre des risques juridiques énormes demain."

Rupture ou continuité ?

Des discours offensifs et volontaristes qui ne correspondent malheureusement pas tout à fait avec la réalité de la grande majorité des entreprises en 2019. "Les entreprises doivent investir massivement ces questions de transitions écologiques et sociales mais la vérité c'est que peu le font. La finance a un pouvoir d'agir pour accélérer mais le rythme n'est pas au rendez-vous", reconnaît Jean-Baptiste Sarlat. "Pourtant, il y a d'un côté de l'argent et de plus en plus d'investisseurs disponibles et demandeurs et, de l'autre, des besoins insatisfaits. Il faut trouver le modèle économique pour permettre à ces deux réalités de se trouver avec des opportunités incroyables à la clef."

Enfin, Xavier Galliot, d'Essilor, ne se positionne pas dans une logique de rupture mais plutôt d'évolution de la stratégie d'entreprise et de l'ensemble de sa chaîne d'approvisionnement. "On part d'un besoin des populations vis-à-vis de la mal-vision et de leur capacité à accepter et intégrer une innovation. On a repensé tous nos modes d'intervention pour solvabiliser un marché futur dans les pays émergents. Et, désormais, on rapatrie ces innovations dans les pays développés pour s'adresser à certaines populations."

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